jeudi 28 juin 2018

LE CRI


LE CRI


Version française – LE CRI (d’après le tableau d’Edvard Munch) – Marco Valdo M.I. – 2018
d’après la version italienne – L’URLO – Riccardo Venturi – 2015
d’une chanson polonaise – KrzykJacek Kaczmarski – 1978
Paroles et musique de Jacek Kaczmarski
Album: Krzyk [1981]
Piano : Zbigniew Łapiński









Krzyk - LE CRI est un album composite de chansons écrites dans les années 1974-80, qui est un diagnostic de l’homme dans une situation sans issue, rendue impossible par l’histoire et la politique, et même par ses faiblesses : l’unique arme est l’ironie, ou le crie de désespoir.

Jacek Kaczmarski


Cette chanson, que Krzysiek Wrona chantonnait (ou sifflotait) il y a environ un an, fait partie non seulement d’un album publié trois ans après qu’elle ait été écrite (la chanson est de 1978, l’album – lui aussi intitulé Krzyk est de 1981) ; il fait également partie de toutes celles que Jacek Kaczmarski a écrit en s’inspirant de tableaux célèbres et d’autres œuvres d’art. Il y a, en tout, vingt-sept chansons pour vingt-sept tableaux ou œuvres ; il y a même le David de Michel Ange.
Je suis tout à fait convaincu que Jacek Kaczmarski est, en ceci, titulaire d’un authentique « unicum » dans la chanson d’auteur de tous les pays. Le lien entre Kaczmarski et les œuvres d’art n’est certainement pas une fin en soi ou mû par de simples critères esthétiques ou culturels. Les mots de Jacek Kaczmarski que j’ai cités au début sont parfaitement clairs, et doivent être compris exactement. S’inspirer du Cri d’Edvard Munch en est, du reste, une explication en soi. « l’homme dans une situation sans issue, rendue impossible par l’histoire et la politique » : il s’agit d’une photographie parfaite de celui qui est forcé de vivre dans une situation de manque total de liberté, causée par des circonstances historiques et politiques. Et les uniques armes à sa disposition sont, comme dit toujours Kaczmarski, l’ironie ou le cri de désespoir. Ce sont, cependant, des armes qui peuvent se montrer terribles, décisives ; à la longue, elles sont capables d’abattre les murs, ces Murs (Mury)avec lequel le même Kaczmarski avait traduit LESTACA de Lluís Llach.
La version du Cri la plus connue est celle de la Galerie Nationale d’Oslo ; mais, comme pour presque toutes les œuvres du peintre norvégien, il en existe plusieurs versions : quatre en tout, précédées d’une épure non datée et ne retenant que le seul sujet qui hurle.

Les origines du tableau sont autobiographiques. Munch
dit : « Un soir je me promenais sur un sentier, d’un côté, était la ville et sous moi, le fjord… Je m’arrêtai et regardai au-delà du fjord, le soleil se couchait, les nuages étaient teints de rouge sang. Je sentis un cri traverser la nature : il me sembla presque l’entendre. Je peignis ce tableau, je peignis les nuages comme du vrai sang. Les couleurs hurlaient. Ceci est devenu LE CRI. » Plus tard, ces impressions du peintre furent mieux précisées dans la brève poésie qu’il apposa sur le cadre de la version de 1895 : « Je marchais le long de la route avec deux amis quand le soleil se coucha, le ciel se teignit tout à coup de rouge sang. Je m’arrêtai, je m’appuyai mort de fatigue à une palissade. Sur le fjord noir-bleu et sur la ville ce n’était que sang et langues de feu. Mes amis continuaient à marcher et moi, je tremblais encore de peur… Et je sentais qu’un grand cri infini envahissait la nature. »
Il s’agissait d’un lieu bien précis : un sentier en montée sur la colline d’Ekberg, au-dessus d’Oslo. Souvent ce sentier est confondu avec un « pont » (comme semble le faire aussi Kaczmarski dans la chanson). Sur le sentier d’Ekberg, se consume le cri lancinant, terrible de la figure qui, dans cette œuvre, acquiert un caractère indéfini et universel, en faisant de toute la scène le symbole du drame collectif de l’angoisse, de la douleur et de la peur. La figure hurlante se presse la tête avec les mains et perd toute forme, en devenant un ectoplasme difforme. La figure semble se dissoudre en accord avec sa voix déchirée ; la bouche s’ouvre dans un spasme innaturel, et son cri distord le paysage entier.
On a dit et a écrit que LE CRI était l’œuvre picturale la plus significative du pessimisme fin de siècle, fort répandu à cette période, qui commenca à mettre en doute les certitudes de l’être humain précisément pendant que Sigmund Freud enquêtait sur les abîmes de l’inconscient. Dans l’optimisme insouciant et positiviste de la Belle Époque, on pressentait les germes de la catastrophe qui venait ; la figure du CRI semble exprimer l’immonde abomination de la condition humaine, sur le fond d’un ciel flambant et mourant et d’une mer pourrie et oléagineuse. Restent droits seulement le sentier (ou le pont) et les deux personnages à gauche, sourds tant au CRI qu’à la catastrophe : indifférents au drame émotionnel, ils semblent presque vouloir sortir du tableau. Edvard Munch continua à produire des versions du tableau : la dernière est de 1910, et le CRI mondial s’approchait.
En y pensant, l’approche de Kaczmarski de ce tableau, dans la Pologne entre 1974 et 1980, peut être considéré naturel. Ce n’est pas seulement l’histoire et la politique qui mènennt l’homme sur sa voie sans issue, mais aussi ses faiblesses, symbolisées à la perfection par l’indifférence des personnes qui « sortent du tableau ». Le cri de désespoir de la figure est le cri de celui qui se rend compte du manque de tout type de débouché, et qui emploie cette arme extrême pour se faire entendre. Mais quelqu’un l’entendra, le comprendra ? Du reste, la figure même est sourde à son propre cri…

Il y a cependant une dernière annotation qu’il me plaît faire. Dans sa chanson, avec un artifice subtil, Kaczmarski semble vouloir rendre une propriété humaine à la figure, en lui attribuant un sexe. De quelques formes grammaticales présents dans le texte (la forme verbale passé zatkałam, de l’adjectif szalona), on comprend qu’il parle d’une femme ; ce sont des formes grammaticales féminines. En celà, Kaczmarski est « allé au-delà » Munch, qui – intentionnellement – n’a jamais attribué un sexe à sa figure (qui, allez savoir, est lui-même).

D’autre part, Kaczmarski n’a pas choisi le CRI de Munch pour la couverture de l’album. Il a choisi une figure dont le cri ressemble beaucoup à celui d’une personne soumise à la torture, avec la bouche déformée par des cordes tirées de façon à lui faire subir le terrible spasme du tourment imposé. C’est un hurlement qui peut rendre sourd soit celui qui l’émet, soit celui qui l’écoute ; le supplice de la douleur et l’indifférence se mélangent. Mais, un jour ou l’autre, chacun sera contraint de hurler, avec le sentiment de n’être écouté par personne. [RV]



Pourquoi toutes ces personnes ont des visages pâles ?
Pourquoi creusent-elles des couloirs obscurs dans la lumière ?
Pourquoi dois-je toujours courir au-delà de la limite ?
Pourquoi de ma voix si peu me reste ?

Je crie, je crie, je crie, je crie à pleine voix !
Ha ! J’ai les oreilles bouchées !
Des lignes dans l’air et ma course
Sont des courants de fleuves invisibles
Mon propre cri,
Mon propre cri m’assourdit !

Ha ! J’ai les oreilles bouchées !
Mon propre cri,
Mon propre cri m’assourdit !
Qui est cet homme, qui toujours me suit ?
Il a les yeux fermés et pourtant, voit tout en nous !
Je sais qu’il sait que j’ai une peur terrible de lui,
Même si j’ai les oreilles bouchées, j’entends tout !

Cri, cri, cri, cri à pleine voix !
Mais qui le comprendra ? !
Ce terrible pont jamais ne finira
Et rien ne s’explique simplement –
Chaque chose a un second, un troisième, un quatrième, un cinquième plan !
Ah ! Qui le comprend ? !
Chaque chose a un second, un troisième, un quatrième, un cinquième plan !

Vous dites que je suis fou, je suis fou !
Vous le dites de moi, et moi, je crie notre démence !
Et de mon cri, dans l’air, je creuse un trou,
tous les autres peuvent aller en silence…

Cri, cri, cri, cri à voix haute !
Ah ! Quelqu’un comprend, pleure – halte !
Même si je sais que le temps nous guette
chacun de vous devra bien
Accepter ce cri, ce cri, ce cri qui vient de ma bouche muette
Comme le sien ! ! !

mercredi 27 juin 2018

Le Mariage de Till


Le Mariage de Till


Chanson française – Le Mariage de Till – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 60
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXIII)




Dialogue Maïeutique


Ben ça alors, Till va se marier, dit Lucien l’âne. Comme ça subitement, sans fiançailles et sans ban, voilà qui est surprenant.

Je te l’accorde, dit Marco Valdo M.I. ; c’est un événement assez inattendu, une péripétie soudaine et déroutante, mais c’est ainsi. Il y a urgence. En fait, Till se marie et en même temps, il ne se marie pas. D’abord, comme tout le monde le sait, il est promis – quoi qu’il arrive – à Nelle ; ainsi le veut la Légende et elle n’en démordra pas. Till est lié à Nelle par la légende, c’est son destin et aucun prêtre, aucune cérémonie sacramentelle n’y pourra rien changer. Ensuite, comme la chanson le révèle, c’est un mariage de circonstance, un mariage nécessaire et la chanson explique pourquoi. C’est, comme on dirait actuellement, un mariage blanc et qui ne sera pas consommé – au grand dam de Till et, semble-t-il, de la mariée.

Là, dit Lucien l’âne, si c’est un mariage blanc, je comprends mieux ce qui se passe, même si je ne sais pas trop en quoi untel mariage peut être utile à Till. De nos jours, les mariages blancs servent à donner accès à la nationalité ou à tout le moins, aux sacro-saints papiers à des gens qui fuient le malheur qui les étreint dans le pays d’où ils viennent.

Note, Lucien l’âne mon ami, que tout ceci est franchement hérétique, pour ne pas dire, digne d’un vrai libre-penseur, d’un authentique athée. Je m’explique. Le mépris que Till démontre du mariage religieux est violent pour l’époque et surtout, dans son principe. Je résume : il s’agit d’un mariage catholique, à l’église – sous l’œil de Dieu ou de son fils ou des deux et de la Vierge, célébré par un prêtre, où les futurs jurent sur la Bible, le crucifix, l’hostie en sachant pertinemment qu’ils trompent le prêtre, mais aussi, celui qu’il représente : Dieu lui-même – ce qui, on en conviendra, ne peut en aucun cas être le fait d’un croyant – comme dit l’autre, Dieu est Dieu et il n’y a qu’un seul Dieu. De plus, le mariage religieux est un sacrement : y contrevenir et a fortiori, le tenir pour rien est, dans la logique canonique, un très grave péché ; en clair, un crime contre la Loi divine et un pays catholique, contre l’Église et contre l’ordre royal.

Hou là, ça va chercher lin ces crimes-là. On en a torturé et brûlé pour moins que ça, dit Lucien l’âne ; mais, j’imagine que pur Till et Lamme – et tous les Gueux en lutte qui sont déjà passibles de la peine de mort, de la pendaison ou du bûcher, ça n’aggrave pas leur cas et que de plus comme ils sont déjà poursuivis, ils s’en foutent.

Sans aucun doute, Lucien l’âne mon ami. Donc, le but de toute cette aimable comédie est d’organiser une noce de campagne qui emmènera les mariés et leur suite joyeuse sur des chariots fleuris et ornés de drapeaux et de feuillages, en chantant jusqu’au lieu et en fanfare de leur nuit de noces. Ici, ce lieu magique se situe nécessairement au cœur de Maestricht. Tel est le plan d’action de Till et de son témoin de mariage malgré lui, Lamme, à qui Till n’a pas dévoilé son plan.

Ils vont sans doute réussir cette audacieuse manœuvre, dit Lucien l’âne en riant. En tout cas, je le souhaite.

Peut-être, dit Marco Valdo M.I., peut-être que oui, peut-être que non, c’est toujours comme ça dans la vie. Mais, rassure-toi Lucien l’âne mon ami, nous en saurons plus dans la chanson suivante.

Alors, dit Lucien l’âne, ne traîne pas à l’écrire, car il me tarde de savoir et en attendant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde papivore, bureaucrate, contrôlé, audité, surveillé, inspecté, quadrillé et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


« Où devez-vous aller, gueux clandestins ? »
« Par le grand Gueux, dit Till,
À Maestricht, au cœur de la ville. »
Le maître des lieux dit : « On ne le peut point ;

L’armée du duc tient les chemins. »
« Lamme et moi, nous le ferons,
Si de me marier, j’ai la permission
Et une femme qui m’épouse dès demain.

Une femme, riche ou pauvre,
Belle et douce, timide ou fière,
Pas trop vieille et assez soumise
Le temps de passer à l’église.

Par le curé, notre union bénie sera.
Ainsi, on aura le précieux certificat –
Pour nous, un papier sans valeur,
Car il émane d’un papiste inquisiteur.

Ce document attestera notre soumission
À l’Église romaine et nous aurons
Les bénédictions du Pape et des saints,
Des curés, des belîtres et des doyens. »

En la ferme du maître des lieux,
Avaient trouvé refuge des exilés de Zélande,
Des gens du parti des Gueux
Qui fuyaient le duc et ses bandes.

Tous s’empressent à se préparer :
Les hommes ont mis leur habit de fête,
Les femmes une robe, leurs souliers aux pieds
Et un grand bijou doré sur la tête.

Et Thomas, le maître des lieux
S’en va à l’église prier le prêtre de Dieu
De marier deux tourtereaux sur le champ :
Thylbert, fils de Claes et Tennekin, la belle enfant.

Une fois payé, le prêtre de Dieu les marie
Et la noce revient au foyer faire la fête.
Tous dansent, boivent et rient
Et s’amusent au creux de la tempête.

À midi, clair soleil, vent frais, ciel serein,
Les chariots fleuris se mettent en chemin
Aux sons des fifres et des tambourins,
Emmenant les mariés et toute la noce au loin.