dimanche 27 mai 2018

Les Bonshommes des Bois

Les Bonshommes des Bois

Chanson française – Les Bonshommes des Bois – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 50

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, V)





Les bonshommes de bois ?, dit Lucien l’âne sur un ton plein d’étonnement.

Oui, oui, Lucien l’âne mon ami, je sais, tu trouves ce titre étrange et tu as l’air de te dire que viennent faire dans cette histoire des bonshommes de bois. Je m’en vais donc te le déchiffrer à l’instant. Et d’abord, ce n’est pas des « bonshommes de bois », ce qui en ferait des marionnettes comme Pinocchio ou Tchantchès ou des poechenelles (polichinelles) comme chez Toone. Par parenthèse, les poechenelles sont à leur manière des Tills de bois. Je t’explique ça aussi. Les poechenelles tirent leur origine d’une ordonnance de Philippe II d’Espagne, qui a fait fermer les théâtres pour éviter qu’ils ne deviennent des lieux de rassemblement. À Bruxelles, on a alors créé des théâtres clandestins et remplacé les comédiens par des "poechenelles". Le Théâtre de poechenelles existe toujours chez Toone et a d’ailleurs à son répertoire un « Tyl Uylenspiegel », une pièce tirée de la Légende de Charles De Coster, la même que je raconte ici.

Et alors quoi ?, reprend Lucien l’âne. Quoi ? Je demande quoi ? Qu’est-ce ? Que sont-ce ? Ces bonhommes de bois ?

Lucien l’âne mon ami, je viens de te dire qu’ils ne sont pas des « bonhommes de bois », ces bonshommes. Ce sont des « bonshommes des bois ». D’abord, j’insiste : le mot « bonhomme » devient au pluriel « bonshommes » ; c’est curieux, mais c’est comme ça ; comme madame donne mesdames, monsieur donne messieurs. En fait, dans le cadre de notre histoire, il faut comprendre le mot « bonhomme », en un mot, comme un synonyme de « gueux » et du temps de Valdo (vers 1200), le mot « bonhomme » désignait un Cathare, terme que l’Inquisition utilisait pour les désigner. On peut donc penser qu’il s’étend à ceux qui sont en butte aux persécutions catholiques. Et ces bonshommes ainsi persécutés – agneaux insoumis – entrent en résistance, prennent le maquis et se cachent dans les bois. Ils sont en guerre contre l’occupant, le persécuteur, l’envahisseur espagnol ; ils mènent une guerre de libération, qui s’apparente assez aux mouvements de libération et décolonisation des siècles derniers. Ce sont donc bien des « bonshommes des bois ».

Voilà qui éclaire le titre, dit Lucien l’âne. Et que fait Till ?, on dirait qu’il les appelle à la guerre.

Souviens-toi, Lucien l’âne mon ami, dans Le Roi hérite, l’épisode précédent, Till faisait un discours devant les Gueux Sauvages, dans lequel il montrait l’étendue du désastre entraîné dans les Pays par les Espagnols. Ici, il poursuit son discours en appelant les Gueux Sauvages, les Bonshommes, à la résistance. Ce n’est pas un hasard si dans sa harangue, résonne en écho le « Chant des Partisans »[[706]]. Quant à appeler à la guerre, Till ne le fait pas, il appelle à la rébellion contre l’occupant ; c’est tout autre chose, c’est un mouvement de légitime défense. Si Albe et ses soldats, si l’Espagnol n’avait pas mis en coupe réglée les Pays, s’il n’avait pas mis à sac les villes, s’il n’avait pas planté ses bûchers, s’il était resté chez lui, il n’aurait jamais fallu le chasser.

Soit, dit Lucien l’âne, mais les moines, l’Église catholique et tout ce saint-frusquin ?

C’est exactement la même situation, dit Marco Valdo M.I. : la lutte de résistance contre l’absolutisme et l’arrogant monopole temporel et « spirituel » de l’Église. Souviens-toi de Valdo, des Albigeois, des bonshommes, des réformés de tout poil et de tous les bûchers, sacs et massacres, de toutes les persécutions que l’Église catholique a menées à travers des centaines d’années, partout où elle était en position de force. Mais, soit dit en passant, dans l’idée de Till, le mouvement vise bien au-delà de cette confrontation ; il a comme but la liberté de tous les hommes, la fin de la Guerre de Cent Mille Ans [[7951]].

Ah, Marco Valdo M.I. mon ami, cette Guerre de Cent Mille Ans, celle que les riches font aux pauvres depuis si longtemps afin de les asservir, de les abêtir, de les dominer, je n’oublie jamais qu’elle est la source des misères de l’humaine nation.
Cela dit, j’aime beaucoup ton

« Ô, Gueux ! Vive la rose !
L’Espagnol s’en ira,
Ô, Gueux ! Vive la rose !
Et ne reviendra pas,
Vive la rose et le lilas ! »

C’est une revisitation des plus remarquables de la vieille chanson populaire « Ô gué, vive la rose ! », dont je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi on l’enseigne aux enfants. Écoute ce passage :
« Si elle meurt dimanche,
O gué, vive la rose !
Lundi, on l’enterrera,
Vive la rose et le lilas ! »

et pour conclure, son incise dans l’Internationale de Chanson Plus bifluorée, que je te chante aussi :

« C’est la lutte finale (O gué vive la rose)
Groupons-nous et demain (O gué vive la rose)
Car l’Internationale (Vive la rose et le lilas)
Sera le genre humain (Vive la rose et le jasmin) »

Enfin, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde religieux, nationaliste, colonisateur, oppresseur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les bonshommes des Pays,
Agneaux insoumis
Armés d’une nouvelle foi,
Fuient dans les bois.

Les moines les ont dénoncés
Pour hériter des morts ;
Bonshommes, récupérez les châsses d’or,
Bonshommes, reprenez l’argent volé !

Bonshommes, buvez le vin
Que les moines gardaient pour eux,
Bonshommes, mangez le pain
Qui est force pour la guerre. Vive le Gueux !

Bonshommes, partisans, c’est l’alarme !
Bonshommes, prenez les armes,
Tuez les soldats du Roi,
Et plus vifs encore retournez dans les bois !

Les bois sont refuges, là-bas et ici,
Illuminés des feux clandestins,
Des feux joyeux de la nuit,
Des feux de nos festins.

Pour nous maintenant, le gibier de saison,
Nous sommes des loups, nous sommes des renards.
Les paysans nous donnent le pain et le lard
Quand nous le voulons.

Slaet op den trommele ! Vive le Gueux !
Battez le tambour de guerre !
Slaet op den trommele ! Vive le Gueux !
Délivrez la terre des pères !
Slaet op den trommele ! Vive le Gueux !

Ô, Gueux ! Vive la rose !
L’Espagnol s’en ira,
Ô, Gueux ! Vive la rose !
Et ne reviendra pas,
Vive la rose et le lilas !

Hommes fauves, bonshommes des champs,
Mangez les chiens du Roi !
Hommes fauves, bonshommes des bois,
Libérez les Pays en chantant.
Vive le Gueux !

Ô, Gueux ! Vive la rose !
L’Espagnol s’en ira,
Ô, Gueux ! Vive la rose !
Et ne reviendra pas,
Vive la rose et le lilas !

samedi 26 mai 2018

Le Roi hérite

Le Roi hérite


Chanson française – Le Roi hérite – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 49

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, V)




Lucien l’âne mon ami, il faut parfois transgresser les règles, les lois et les usages, surtout quand ils constituent un frein à la juste liberté, celle de vivre d’abord pour soi ou une légitime remise en cause des usages du pouvoir. C’est un épisode du genre que raconte la chanson. Elle martèle son titre comme Héphaïstos forgeant l’éclair de Zeus, car ce titre « Le Roi hérite » inique une des raisons les plus profondes de la révolte des Gueux, mais également le leitmotiv du discours de Till à l’assemblée des Gueux Sauvages, qui forment ce qu’on appelle ici de nos jours : un mouvement citoyen, mouvement qui déborde largement les cadres traditionnels et organisés de la société. Comme tu le verras, Till exprime les choses très directement. En fait, il est là aussi pour soulever l’indignation des populations, alimenter la ferveur populaire et recruter des troupes pour appuyer les armées du Taiseux face aux soudards espagnols du Duc d’Albe.

Ah, Marco Valdo M.I. mon ami, comme à l’ordinaire, il me faut te rappeler à l’explicitation du titre. Qu’en est-il de ce « Le Roi hérite » ?

Excuse-moi, Lucien l’âne, mais il me semblait avoir déjà fait état de cette coutume assez féodale qui veut que lorsque quelqu’un est condamné à mort, le Roi hérite de ses biens et le cas échéant, en laisse une partie au dénonciateur. C’était ce qui s’était produit pour Claes le charbonnier, père de Till. Ceci aussi explique la hargne de Till tout au long de ce discours et de sa vie, où il répétera souvent pour expliquer son engagement de révolté : « Les cendres de Claes battent sur ma poitrine ». On ne saurait négliger cette dimension émotionnelle qui est un des fils conducteurs de toute l’histoire de Till, l’esprit de liberté.

Maintenant que tu le dis, Marco Valdo M.I. mon ami, en effet, je m’en souviens.

Cependant, reprend Marco Valdo M.I., ce mécanisme d’héritage, outre d’attiser l’avidité royale, va donner du tonus à une exigence de l’Inquisition, qui de son côté, entend détruire les hérétiques et rappelle que l’hérésie est un crime de lèse-majesté et double encore bien : lèse-majesté divine et lèse-majesté royale et de ce fait, est puni de la peine de mort. Et à la fin, le Roi hérite.

Tout ça, dit Lucien l’âne, doit avoir des effets terribles sur la population.

Certainement, mon ami Lucien l’âne, mais comme le discours de Till est fort détaillé, je lui laisse fournir la description des dégâts que tout cela engendre. Évidemment, le zèle du Duc d’Albe et la rapacité de ses mercenaires vont encore amplifier ces phénomènes.

Écoutons donc notre ami Till, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde toujours en crise, toujours malade de l’avidité et de la croyance, toujours victime des délires religieux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



À l’assemblée des Gueux Sauvages,
Till dit : « L’Inquisition a rappelé l’usage :
Le Roi d’Espagne l’a proclamé :
L’hérésie est crime de lèse-majesté !
Le Roi hérite.

Tout et un chacun des Pays,
Sauf exception, est coupable.
Tout et un chacun des Pays,
Sans recours ni grâce, est condamnable.
Le Roi hérite.

Dans les Pays balayés par la haine
De la Mer du Nord à la Lorraine,
Dans les campagnes et dans les villes,
La Mort rit et jubile.
Le Roi hérite.

Albe, onze mille, onze mille bourreaux embauche.
Albe baptise « soldats », ses égorgeurs ;
À grands pas avancent ces moissonneurs.
La Mort et la Ruine fauchent.
Le Roi hérite.

La terre des pères est un charnier ;
Les arts la délaissent, les métiers la quittent,
Les industries l’abandonnent, les paysans fuient
Pour aller vivre ailleurs, l’esprit en liberté.
Le Roi hérite.

Pour vivre en paix et prospérité,
Les Pays aux Princes avaient acheté
Les privilèges et la liberté.
L’Espagne les a confisqués.
Le Roi hérite.

Dans tous les Pays, sang et larmes !
Sur tout les Pays, sonne l’alarme !
La soldatesque viole et tue par milliers,
La Mort fauche sur les bûchers,
Le Roi hérite.

Au bord des routes, les arbres font potence,
Les enfants sont jetés dans les fosses d’aisance ;
Dans les prisons, l’envahisseur noie les gens,
Dans les huttes de paille à petit feu meurent les patients.
Le Roi hérite.

Les Pays de soldats du Roi regorgent,
Dans les rues, dans les quartiers, ils égorgent.
Partout, meurent les bons hommes,
Ainsi l’a voulu le Pape de Rome.
Le Roi hérite.

Dans les bourgs et les villages éperdus,
Les rires d’enfants se sont tus ;
Par milliers geignent les morts d’hier,
Les Pays tremblent dans cet hiver.
Le Roi hérite. »

vendredi 25 mai 2018

La bonne Justice

La bonne Justice

Chanson française – La bonne Justice – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 48

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, I-IV)


Ah, Marco Valdo M.I. mon ami, la « bonne Justice », voilà un titre qui, en soi, est toute une histoire, tout un programme, toute une promesse, toute une exigence et si je ne me trompe toute une illusion et tout un mensonge. Forcément !

Quelle lucidité, Lucien l’âne mon ami, il serait bien que les hommes raisonnent comme ça. Il y aurait sans doute moins d’affrontements, moins de guerres. Cependant, ce n’est pas le cas et si c’est regrettable, il faut s’en accoutumer. Note pourtant que cette « bonne Justice » existe et c’est précisément ce qui permet à certains d’abuser de l’expression.
C’est un de ces abuseurs qui est le héros négatif de la chanson. Cet abuseur, ce rusé personnage, ce menteur sournois, c’est le chef du clan espagnol, le maître en répression, c’est Ferdinand Alvare de Tolède, ou Fernando Álvarez de Toledo y Pimentel, troisième duc d’Albe, Grand d’Espagne, duc de Huéscar, vice-roi de Naples, gouverneur des Pays-Bas, issu d’une grande famille de Castille. Ce duc d’Albe est commis par le Roi d’Espagne pour mater les Pays-Bas, coupables de vouloir récupérer leur indépendance et de punir ce foutu peuple qui ne pense qu’à la liberté et ne veut penser et vivre qu’à sa mode, comme on dit par ici, même si les opinions et les manières qu’on y trouve sont fort disparates et parfois même, assez opposées.

Tout cela est fort bien, dit Lucien l’âne. Toutefois, je pense que cette chanson est un épisode particulier de cette histoire de Till, le libre esprit et qu’elle comporte comme tous les autres épisodes, sa part d’anecdote, sa chair de récit. En bref, que raconte-t-elle ?

Lucien l’âne mon ami, tu as raison, elle raconte même plusieurs anecdotes. Disons, pour résumer, qu’elle comporte quatre parties. En premier, elle évoque la promesse de « bonne justice » et son application – l’arrestation des Comtes d’Egmont et de Hornes, ainsi que l’attitude prudente des autres Gueux. En deuxième lieu, elle relate la tentative d’enlèvement du Duc d’Albe par les conjurés et leur échec, suite à une trahison. En troisième lieu, Till et Lamme donnent l’alerte et sauvent la mise aux insurgés. La quatrième partie démontre la félonie espagnole que fut la décapitation des Comtes, qui étaient restés fidèles et faisaient confiance au souverain espagnol. Voilà pour l’anecdote ; sache que derrière tout ça, il y a la réelle folie de l’arrogant Philippe et également, son goût du pillage. Sans doute, Lucien l’âne, sais-tu que dans la coutume royale espagnole de ce temps-là, le Roi héritait des biens du condamné, hormis la part réservée au délateur. On y reviendra peut-être un jour, mais une telle pratique a littéralement ruiné des régions entières et elle fut une des raisons qui lancèrent dans la révolte des gens ordinairement pondérés. Je ne te dirai pas tout, car il faut laisser la chanson raconter l’histoire à sa façon.

Fort grand merci, Marco Valdo M.I. ; à présent, j’ai une idée plus claire de ce dont il est question.

Quelques mots encore, reprend Marco Valdo M.I., à propos d’Egmont et Hornes, les deux Comtes décapités, dont depuis longtemps et encore aujourd’hui, j’imagine, on a fait des héros – notamment, Schiller et Beethoven et d’autres encore dans les livres d’Histoire, qui apparaissent ici dans le rôle moins glorieux de traîtres. Mais, si on veut bien se souvenir qu’ils étaient des Gueux de la première heure, traîtres, ils l’ont objectivement été en abandonnant leurs « frères » au moment du combat et en n’opposant pas de résistance aux Espagnols, alors qu’ils étaient ceux qui en avaient les moyens légaux et militaires ; ils avaient les troupes qui tant manqué à la défense du pays contre l’invasion espagnole ; ils ont été les responsables des grands sacs et massacres qui vont suivre, l’armée espagnole d’Albe se payant en argent et en plaisirs sur le dos des populations. L’ironie du sort, c’est qu’en épousant la cause de l’Espagne, ils ont été immédiatement trompés (et même avant les épousailles) et trahis par leurs « alliés », qui les décapitèrent en grandes pompes, pour l’exemple.

Oh, dit Lucien l’âne, les gouvernements qui recourent aux punitions pour l’exemple sont des régimes peu recommandables. Enfin, tout ça est consternant ; alors, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde sournois, rusé, méchant, mauvais, menteur, traître et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Albe, douceur et pardon, a promis ;
Confiants, Egmont et Hornes ont obéi.
Déjà, les deux Comtes en prison sont mis.
Le Taiseux loin des griffes d’Albe a fui.

Par la voix du Procureur Dubois,
Par-devers lui, Albe ordonne à comparaître
Orange, Louis son frère, Berghes, tous à la fois
Et Culembourg, et Hoogstraeten, et Brederode et d’autres.

Albe promet bonne justice et pardon du Roi.
Les latitants ne s’y fient pas.
Ils disent : « Promettrait-il cent fois,
Qu’on ne resterait pas à portée de ses doigts. »

À Bruxelles, au Marché aux Chevaux,
On décapite les bonnes gens à tours de bras.
Les soudards espagnols mènent les enfants au bourreau.
Dirk Slosse a trahi et avec le Roi, héritera.

En bûcherons, Lamme et Till vont matin
Par la forêt de Soignes d’un bon pas,
Cueillir l’Albe au nid, à Ohain.
Huit cents cavaliers et piétons attendent là-bas.

Soudain, ils repèrent à travers les fourrés
L’armée du Roi marchant à grands pas
Pour secourir le Duc et tuer les conjurés.
Till et Lamme crient « Trahison ! » à pleine voix.

Tous fuient, sauf le sieur d’Armentières.
Pour tous, au Marché aux Bêtes,
De trente-sept coups de barre de fer
Jusqu’à sa mort, on le roue.

À Bruxelles, sur la Grand-Place en juin,
Au lieu du Marché aux Fleurs, un beau matin,
On dresse un noir échafaud
Et deux noirs poteaux.

Sur l’échafaud, une petite table ;
Sur la table, une croix d’argent,
Deux coussins noirs épouvantables
Pour les têtes de comtes encore vivants.

Au glaive, on tranche les têtes :
La tête d’Egmont, la tête de Hornes ;
Sur les poteaux, on les pique
Et le Roi hérite.

jeudi 24 mai 2018

La Cheminée

La Cheminée


Chanson française – La Cheminée – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 47

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XX)


Donc, Lucien l’âne mon ami, Till est dans la cheminée, les pieds posés sur les crampons, le cul sur une planchette ; il se tait comme un poulet enfumé, car il lui faut « Écouter, entendre, faire rapport ».

Je me souviens, Marco Valdo M.I. ; nous en sommes restés là, nous aussi dans la cheminée enfumée, où comme Till, on attend la suite du débat.

Eh bien, dit Marco Valdo M.I., la voici. Entre les « chefs » des Gueux, soudain, rien ne va plus. Comme toujours dans les luttes d’indépendance, préludes aux combats pour la libération, qui portent les volontés de liberté, comme toujours en ces circonstances, certains se veulent fidèles au pouvoir en place et légitiment l’occupant ; d’autres se rebellent légitimement. Les uns disent leur confiance dans le pouvoir espagnol ; les autres se défient, prennent du champ et entrent en résistance. J’ajoute, à toutes fins utiles, que ce sont des confrontations qui peuvent durer longtemps.

Oui, dit Lucien l’âne, je vois très bien tout ça. Les uns sont pour la soumission à l’autorité d’Espagne ; les autres ne veulent pas se soumettre à l’envahisseur. Mais est-ce bien raisonnable de vouloir la liberté ? Est-ce seulement possible de résister à cette Espagne qui se veut inflexible, qui se croit « une et grande » et qui méprise et vilipende systématiquement ses opposants ? Le rapport de forces me paraît tellement disproportionné entre cette puissante royauté et ces insurgés, armés seulement de leur volonté.

De fait, dit Marco Valdo M.I., c’est la situation à ce moment. Mais pour une fois, je te propose une citation d’un historien de ces péripéties, qui s’appelait Charles de Mazade, qui écrivait, dans la Revue des Deux Mondes – c’était en 1865, il y a 150 ans déjà :
« Espérer quand tout sourit, quand tout concourt au succès, c’est trop facile. La vie des peuples qui souffrent se passe à espérer contre l’espérance, à rester forts contre la force, à faire de leurs malheurs mêmes le commencement et la justification anticipée de leur victoire. »
Cependant, avant de te laisser conclure, Lucien l’âne mon ami, j’aimerais relever les répliques prophétiques entre Egmont et Orange, qui se disent :
« (Egmont:) Adieu, Prince sans terre ! »
Taiseux dit : « Adieu, Comte sans tête ! »
et la réflexion que Till, tout aussi digne de Cassandre, tire dans sa cheminée :
« Albe vient en maître,
Egmont est traître.
L’Espagnol arrive à Bruxelles.
Sauvez vos escarcelles ! »

En disant ça, Marco Valdo M.I., tu m’ôtes les mots de la bouche. Que pourrais-je dire de plus, si ce n’est qu’il me paraît que ces leçons anciennes – tout ça se passait quand même il y a 450 ans – me semblent toujours pertinentes aujourd’hui. Notamment, quand on voit les événements d’Espagne dans le siècle écoulé. Certes, les gens des Pays-Bas ne sont plus sous cette domination, mais il est d’autres gens qui la subissent auxquels la citation de Charles de Mazade pourrait mettre du baume au cœur. Quant à nous, qui n’y pouvons sans doute rien, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde autoritaire, borné, dictatorial et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Dans la cheminée, campé sur ses crampons,
Till écoute les voix :
La voix hautaine, c’est le Comte d’Egmont ;
La grosse voix, c’est Hornes, Baron d’Altona ;

Le Comte d’Hoogstraeten, c’est la voix enrouée ;
Louis, Comte de Nassau, c’est la voix claire ;
Et Orange le Taiseux, son frère,
Lentement énonce ses paroles empesées.

Hoogstraeten lit les lettres d’Alava,
Ambassadeur d’Espagne aux Pays-Bas,
Où l’on lit les pensées du Roi
Et on devine ce qui adviendra.
Tout le mal vient des trois :
D’Orange, de Hornes et d’Egmont.
Albe et son armée sont là-bas,
Bientôt, Nous les écarterons.

J’aime mieux ma cheminée, pour sûr !,
En ces Pays de brumeuse campagne
Qu’une prison au pays d’Espagne
Où des garrots poussent entre les murs.

Philippe dit : En nos bas pays,
L’Espagne est amoindrie,
Le service de Dieu est avili,
La rébellion doit être punie.

Hoogstraeten dit : « Je bois aux Pays ! »,
Tous font comme lui.
« Une armée vient d’Espagne,
Menée par Albe jusqu’en nos campagnes ! »

« Nous résisterons, dit le Taiseux
Avec l’aide des soldats d’Egmont
Hors des Pays, nous chasserons
Les armées de l’Espagne et le Duc trop pieux. »

Egmont répond : « Je ne le veux !,
Adieu, Prince sans terre ! »
Taiseux dit : « Adieu, Comte sans tête ! »
Les seigneurs quittent les lieux.

Till se dit : Albe vient en maître,
Egmont est traître.
L’Espagnol arrive à Bruxelles.
Sauvez vos escarcelles !