mercredi 23 mai 2018

L’Espion

L’Espion

Chanson française – L’Espion – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 46

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XX)


Lucien l’âne mon ami, je pense que je ne vais pas devoir t’expliquer le sens du titre. Un espion, quand il s’agit d’une personne – et c’est le cas ici, puisqu’il s’agit de Till – est quelqu’un qui s’efforce de recueillir des renseignements souvent secrets ou très confidentiels ou de surveiller les agissements de personnes pour le compte d’un groupe, d’une autre personne, d’un État, etc.

Évidemment, Marco Valdo M.I. mon ami, que je sais ça et même, je peux te le dire confidentiellement, j’en ai connu et croisé un bon nombre.

Cependant, Lucien l’âne, si les espions de nos jours disposent d’un matériel et souvent de moyens sophistiqués, à l’époque de Till, cette honorable – mais discrète – profession s’exerçait avec les moyens du bord, de façon que je qualifierai d’artisanale. Ainsi, Till qui avait déjà joué le rôle de courrier, d’agent secret, de propagandiste, est sollicité pour espionner – c’est vraiment le mot qui convient pour définir la tâche qui lui incombe.

C’est clair, Marco Valdo M.I. mon ami, mais je voudrais comprendre entièrement la situation, car dans l’espionnage, il y a trois intervenants : celui qui espionne, ici Till ; celui ou ceux qu’il espionne et celui ou ceux qui ont commandité cette mission et pour les deux derniers points, je n’ai pas de réponse.

C’est vrai, Lucien l’âne mon ami, et je vais remédier à ça à l’instant. En deux mots, Till espionne pour le mouvement de liberté au sein duquel il agit, qui est celui des « Gueux » et curieusement, ceux qu’il va espionner sont également des Gueux et même, ceux qui sont considérés et se considèrent comme les chefs du mouvement. Ceci montre qu’à l’intérieur du mouvement de résistance, il y a une distance entre les « chefs » et la « base », comme on dit à présent. En fait, ce mouvement est une coalition de gens disparates confrontés à un ennemi commun, en l’occurrence, l’occupant espagnol et son prolongement religieux, l’Inquisition.

C’est fréquent dans tous les mouvements qu’il y ait diverses tendances, diverses composantes et qu’elles cherchent à savoir ce qu’il se passe réellement, dit Lucien l’âne. Par ailleurs, compte tenu de l’époque et de la façon dont fonctionnait la société féodale, les nobles ne pensaient pas devoir trop se soucier de l’avis du peuple.

Effectivement, dit Marco Valdo M.I., et c’est d’ailleurs dans ces remous de l’Histoire que va surgir l’exigence démocratique portée par le Tiers État et qui débouchera en France sur la période révolutionnaire de 1789-1793.

Mais revenons, Marco Valdo M.I. mon ami, à la manière artisanale dont Till va opérer son espionnage. Concrètement, que fait Till ?

Eh bien, d’abord, il faut avoir conscience que Till n’est qu’un rouage de cet espionnage artisanal des Gueux, car ce n’est pas lui qui a appris que cette rencontre aura lieu, ni où, ni à quelle date ; ce n’est pas lui qui va s’ouvrir lui-même la porte, ce n’est pas lui qui a préparé la cheminée, ni lui qui a décidé d’espionner ; il y a derrière cette mission de Till (qui lui a commandé de faire tout cela ?), tout un réseau organisé et structuré.
Concrètement, il est demandé à Till – message transmis par Simon Praet, l’imprimeur de liberté – de se cacher dans la cheminée de l’âtre qui sert à chauffer le salon ou la bibliothèque d’une maison de Termonde, où va se tenir la rencontre secrète des « chefs » des Gueux, qu’il va pouvoir suivre en direct. Till constatera ainsi leurs désaccords et leur dissension quant à l’attitude à prendre face à l’occupation et à la répression espagnoles. À l’issue de cette réunion, le mouvement des Gueux va se scinder. D’un côté, les Comtes d’Egmont et de Hornes, qui se refusent à combattre le roi d’Espagne ; de l’autre, Guillaume de Nassau, prince d’Orange, dit le taciturne ou le Taiseux, son frère Louis de Nassau, prendront le parti de la lutte pour la liberté.

Ce Till caché dans la cheminée, Marco Valdo M.I. mon ami, me rappelle un autre espion, le célèbre Dul la Soupente, dont Ismaïl Kadarè rapporte l’histoire.

Oui, Lucien l’âne mon ami, tu as raison et je m’en souviens aussi de ce roman albanais dont Dul la Soupente est le héros ; dans ce roman, deux chercheurs étazuniens vont en Albanie (au temps de la petite république communiste irrédentiste d’Enver Hodja) pour chercher les traces des derniers aèdes et vérifier si ce n’est pas en Albanie que sont nées l’Iliade et l’Odyssée, finalement transcrite par Homère. Même s’il y a plusieurs lectures possibles de cette histoire dérisoire et ironique, elle nous intéresse au plus haut point puisque ces aèdes anciens – réels ou imaginaires – sont nos ancêtres à nous tous qui racontons des histoires. Quant à Dul la Soupente, qui exerce la fonction d’agent secret et d’espion au service de cette Albanie (peuplée du peuple, essentiellement des paysans pauvres et des fonctionnaires et agents de l’État, dont une grande part sont des espions) ; sa mission est d’« Écouter, entendre, faire rapport » de ce que disent les chercheurs étazuniens, considérés eux-mêmes comme des espions – et qui sait, peut-être l’étaient-ils ? Pour ce faire, Dul la Soupente, comme son nom l’indique, espion d’une police artisanale, se cache dans les plafonds (des chambres) ou dans les soupentes (des toits) des auberges où se logent les chercheurs d’aèdes, lesquels finalement ne trouveront rien.

Laissons Till dans sa cheminée et la chanson nous raconter les détails de l’affaire et reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde suspicieux, espionné, conflictuel et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Quelque temps plus tard, Simon dit à Till.
Écoute, frère, as-tu du courage ?
À revendre, pourquoi en faut-il ?
Pour que liberté revive en nos parages.

Que faut-il faire, dès lors ?
Secrètement, dans une cheminée,
Écouter, entendre, faire rapport
De ce qui se dira en une assemblée.

J’ai patience et mémoire,
J’ai la souplesse des chats,
Une cheminée ? Je n’ai pas peur du noir.
Je ferai ce qu’il faudra.

Alors, frère, dit Praet l’imprimeur,
Au plus tôt, à Termonde, tu iras
Porter cet as de cœur
En la maison dessinée là.

À la ronde porte, tu frapperas trois fois.
On te demandera : « Es-tu le fossoyeur ? »
Tu répondras : « Je suis le ramoneur »
Et l’as de cœur, tu montreras.

La cheminée est déjà prête là-bas.
Nettoyée, balayée, préparée,
De crampons pour tes pieds équipée,
Elle n’attend plus que toi.

Au premier jour du mois,
Till se cacha dans la cheminée
Pour espionner l’assemblée
Des plus hauts nobles des Pays-Bas.

Étaient de la réunion :
Guillaume, prince d’Orange, dit le Taiseux,
Les Comtes Hoogstraeten, Hornes et Egmont
Et Louis de Nassau, frère du Taiseux.

Le Taiseux dit : « Les Pays sont en danger ;
Il est de notre devoir et c’est notre droit
De les sauver d’une armée de l’étranger,
Une armée qui est déjà là. »

Dans la cheminée, au-dessus du feu de bois
Allumé pour le froid et qui ne prend pas,
Corbeau silencieux, Till se tient coi.
En bas, acerbe, continue le débat.

dimanche 20 mai 2018

L’Imprimeur de Liberté

L’Imprimeur de Liberté


Chanson française – L’Imprimeur de Liberté – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 45

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XVIII)










Que voilà un beau titre, Marco Valdo M.I. mon ami, un titre qui donne envie d’en savoir plus. Cependant, malgré son apparence simple, c’est une fois encore un titre fort étrange. Comment peut-on être un imprimeur de liberté ? Comment peut-on imprimer de la liberté ?

Très juste, Lucien l’âne mon ami. C’est un titre audacieux, car il crée une image qui parle au cœur et à la raison, il suscite l’intérêt et, j’espère, l’adhésion à l’idée qu’il véhicule. En fait, c’est un fameux raccourci. Il aurait fallu dire : l’imprimeur qui par son travail sert la cause de la liberté.
De fait, c’est une grande invention que l’imprimerie, une des plus grandes sans doute, car elle a permis de diffuser la pensée, le discours humain sous une forme multiple et elle a fait de la pensée une matière stable, transportable et démultipliable. Vois-tu, Lucien l’âne mon ami, ce qui est écrit est écrit et peut être relu et relu dans sa forme ; c’est vrai pour tout écrit ; avec l’imprimerie, le caractère particulier de l’écrit s’étend progressivement au général. D’une certaine façon, le contenu s’objective.

Je comprends tout cela, dit Lucien l’âne. Mais que peut donc imprimer cet imprimeur de liberté ?

Nous y venons, dit Marco Valdo M.I., car Simon Praet, l’imprimeur de liberté, répond lui-même à ta question dans la chanson ; il dit :

« Le jour, j’imprime les cruels et méchants édits ;
La nuit, je travaille pour la liberté. »

Comme tu le vois, c’est un Janus, c’est un bifront : le jour, imprimeur officiel, la nuit, un imprimeur clandestin, comme on va en trouver dans tous les mouvements de résistance, de rébellion, de révolution.

Reste à savoir ce qu’il imprime – la nuit, dit Lucien l’âne.

D’accord, répond Marco Valdo M.I., c’est un élément essentiel. Sache donc qu’il imprime des bibles en langue commune, dans la langue en usage parmi les populations. Ici, en l’occurrence, il imprime des bibles en néerlandais.

Tiens, tiens, dit Lucien l’âne, cette histoire de bible en langue du pays me rappelle quelque chose. N’est-ce pas ainsi ce que voulut et que fit Valdo en son temps et ce qui lui valut d’être persécuté par l’Église catholique ainsi que ses partisans.

Évidemment, Lucien l’âne mon ami. Mais du temps de Pierre Valdo – vers 1200, l’imprimerie n’existait pas encore, ni même, les bibles en langue vernaculaire. Valdo dut faire traduire la bible et la faire recopier en quelques exemplaires afin d’alimenter la transmission orale, qui se colportait de village en village. C’était pourtant le début du mouvement de libération vis-à-vis de l’Église de Rome et le début du mouvement de liberté. Ici, dans la chanson, au temps de Till, on est 350 ans plus tard. Et la lutte continue.

Ce qui m’intrigue, dit Lucien l’âne, c’est que dans les deux cas, il s’agit de diffuser le contenu de la bible en langue populaire. Pourquoi la Bible ?

Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., l’explication est assez simple. La Bible est – en ce temps-là – le seul recueil de contes et légendes anciennes qui, après des siècles de propagande religieuse, soit connu des gens comme le grand « best seller », la série à succès, le feuilleton qui passionne. Comme tout le monde le sait, la Bible est un gigantesque fourre-tout, mais aussi, la référence ultime du pouvoir qui l’invoque comme une Constitution pour se légitimer et dont il tient le contenu au secret dans une langue et dans des formes qu’il contrôle étroitement. Il y eut à partir de Valdo d’abord, l’établissement de versions « intégrales », non expurgées, non caviardées, des textes bibliques à partir de traductions des langues anciennes (grec, hébreu), qui brisaient le monopole de l’Église catholique et dans le même temps, dévoilaient la supercherie de son discours et ruinaient la base-même de son pouvoir et de celui des monarques qu’elle soutenait.
Comme il est aisé de le comprendre, les choses ne vont que croître et embellir avec l’imprimerie, qui – miracle – multiplie les livres plus et plus vite que d’autres multiplient les poissons.

Certes, dit Lucien l’âne, mais l’imprimeur de liberté, ce Simon Praet, pourquoi agit-il ainsi ?

Tout simplement, Lucien l’âne mon ami, car tout comme Till et nombre de gens des Pays, Simon Praet s’est rangé du côté de la liberté ; il participe au mouvement de résistance connu sous le nom de « Gueux ». À terme, ce mouvement...

Halte, Marco Valdo M.I. mon ami, ne dévoile pas ici et maintenant ce qui viendra plus tard. D’ailleurs, il nous faut conclure et reprendre notre tâche qui est de tisser le linceul de ce vieux monde absurde, religieux, totalitaire et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un jour, un énigmatique Docteur Agile
Remet deux florins et des lettres à Till.
Il lui enjoint sur un ton plein de mystère
De se rendre chez Simon Praet qui lui dira que faire.

Praet l’imprimeur, un homme chétif et piteux,
Accueille et nourrit Till au mieux.
Il le loge sous le toit, au grenier.
Simon a sa chambre près de son atelier.

Que Till se couche tôt, qu’il se couche tard,
Simon est toujours au boulot.
Au matin, si tôt qu’il soit, fait-il encore noir
Simon est déjà au boulot.

Pour nourrir femme et enfants,
Simon doit travailler tellement ;
Comme la vie est dure à présent,
Se dit Till compatissant.

Au milieu des chats, Till dort comme un seigneur.
D’étranges coups de marteau
L’éveillent de tantôt en tantôt
Et ce martelage intrigue le veilleur.

Un soir, Till emmène Simon
Au cabaret de l’Oie cendrée.
Till boit, boit comme un pochtron
Simon doit le ramener à sa chambrée.

Bientôt, le bang-bang se répète
Rythmé, le bruit monte de l’atelier.
Till descend l’escalier.
À l’entrée de l’atelier, il s’arrête.

Que fais-tu Simon ainsi en pleine nuit ?
Le jour, j’imprime les cruels et méchants édits ;
La nuit, je travaille pour la liberté. Vas-tu me dénoncer ?
N’aie crainte, dit Till, je suis de ton côté.

Je suis Gueux et je le reste
Dût-il m’en coûter la vie.
Les cendres qui sur mon cœur battent
En sont la garantie.

Simon de ces livres clandestins inonda le pays
Jusqu’au jour mille fois maudit
Où la tête tranchée
La vie lui fut ôtée.

vendredi 18 mai 2018

Les folles Filles


Les folles Filles


Chanson française – Les folles Filles – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 44

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XVIII)






Aujourd’hui, Lucien l’âne mon ami, nous allons rencontrer comme le titre le laisse supposer de « folles filles », dont je m’empresse de préciser qu’il ne faut pas les confondre a priori avec des filles folles, qui sont des personnes qui auraient perdu la raison ou qui seraient atteintes d’une maladie mentale. En fait, ces « folles filles » sont des demoiselles qui font les folles, qui s’amusent ; par ailleurs, comme elles constituent la partie féminine du régiment, elles suivent les soldats dans tous leurs déplacements. Ces dames ne sont probablement ni leurs épouses, ni leurs compagnes. Concrètement, en termes militaires, ce sont les demoiselles du bordel de campagne. Comme tu t’en doutes, elles sont un peu légères dans leur comportement et tiennent des propos un peu lestes. Ce qui amuse beaucoup Till, ainsi qu’on va le voir.

Oh, tu sais Marco Valdo M.I. mon ami, j’en ai connu des tas de ces troupes de dames qui suivaient les armées les plus diverses – de la plus haute Antiquité à nos jours et comme disent les barbeaux de la chanson de Gilles et Julien (Faut bien qu’on vive) :

« Elles ont au moins un avantage

On les fait changer de paysage. »

Et puis, Lucien l’âne mon ami, alors que les soudards doivent marcher, elles sont transportées dans des chariots.

Là, dit Lucien l’âne, c’est du luxe. Généralement, elles suivent à pied et portent elles-mêmes leur balluchon. Voilà donc pour le titre, mais que se passe-t-il réellement ?

Ah, dit Marco Valdo M.I., je m’en vais te conter ça par le menu. Il te souviendra d’abord que précédemment, aux dernières nouvelles, Till et Lamme sont cherchés par le Comte jaloux. Après avoir baguenaudé un temps dans Bruxelles, ils sont revenus dans la maison de la rue Sainte Catherine, où ces dames les ont cachés dans le grenier. C’est là que Till a rendez-vous avec la commère du Comte, qui a promis de le rejoindre une fois le Comte endormi. La situation se dramatise du fait que le Comte révèle à la dame qu’il envoie des détachements de son armée à Bois-le-Duc le lendemain matin pour prendre la ville, poursuivre les hérétiques et accessoirement, la rançonner et donner libre cours au pillage – qui est la manière systématique de payer la troupe au service de l’Espagne et de terroriser les populations.
La bonne dame informe Till de cette intention criminelle et Till, après de tendres adieux, part dans la nuit, déguisé en pèlerin, pour prévenir les gens de Bois-le-Duc. Chemin faisant, il rencontre la troupe qui marche dans la même direction que lui. Il obtient l’autorisation de l’accompagner et est vite repéré par les « folles filles », qui lui proposent de les rejoindre dans leur chariot.
Cependant, le sergent qui les surveille, dénommé ici le « garde-putes » – mot que j’ai inventé pour donner une idée du nom flamand que De Coster donnait à ce sergent : « hoer wyfel ». « Garde-putes » est un néologisme, un mot que j’ai composé sur le modèle de « garde-ville », terme bruxellois pour désigner le sergent de ville. Pour le reste, je t’en ai dit assez ; va voir la chanson.

C’est ce que je vais faire à l’instant. Puis, nous reprendrons notre tâche et nous tisserons le linceul de ce vieux monde putassier, militaresque, fou et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



À sa belle commère, le Comte confesse, au lit,
Que sa troupe envahirait Bois-le-Duc au matin.
Le fier homme endormi, la commère rejoint Till et lui dit.
Le temps d’un adieu peu vertueux et Till se met en chemin.

Déguisé en pèlerin, Till s’élance incontinent
Sans rien, sans provisions, sans argent.
Il rattrape la troupe des soldats
Et marche avec eux du même pas.

En tête va l’enseigne wallonne aux tambours tambourinants
Suivie de l’enseigne flamande, aux fifres glapissants.
Ils sont plus de trois cents derrière l’oriflamme,
Suivis de deux chariots de femmes.

Les dames légères comme des fauvettes
Mangent et boivent et font la causette.
Ce ne sont que plumes et couleurs :
Satins et tissus rouge, bleu, vert, azur : des fleurs.

Certaines en uniforme de lansquenets,
Décolletées, laissent voir leurs attraits.
Des femmes de métier assurément
Qui rient et grimacent à la barbe du sergent.

Alors, criant, rigolant, hoquetant, caquetant,
Les folles filles avisent Till hardiment.
Que fais-tu là, beau manant ?
Selon le vœu du Pape, je pèlerine pèlerinant.

Je vais prêchant l’amour du prochain et la Sainte Foi
Par monts et par vaux à tous les soldats.
Tu es bien jeune, disent les filles, pour cet amour-là.
Monte près de nous, l’amour de la prochaine, on t’enseignera.

Apprendre d’elles, Till aurait bien voulu,
Ce sont des filles savantes et franches.
Mais l’autorité veille sur la vertu :
Le sergent garde-putes dit : « Si tu ne t’en revas, je te détranche. »


À l’étape, prudent, Till se méfie
Des soldats, des sergents, pas des filles,
Chez qui il veut encore monter.
Le sergent jaloux l’abandonne au fossé.

Délivré, Till coupe par chemins et par sentiers,
Gagne Bois-le-Duc comme le vent.
Les bourgeois se regroupent à huit cents.
Ainsi, les soudards de Merghem sont repoussés.

mercredi 16 mai 2018

Le vilain Comte


Le vilain Comte


Chanson française – Le vilain Comte – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 43

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XVI)








Quel titre encore une fois, Marco Valdo M.I. mon ami ; on dirait un oxymore, cette figure si prisée par les gens d’aujourd’hui.

C’est évidemment, Lucien l’âne mon ami, l’effet recherché de tous ces titres que d’éveiller l’attention du lecteur et dans ce cas-ci, de donner à un Comte, personnage de haute noblesse, très conscient de l’être et doté d’un arrogant orgueil, le qualificatif de « vilain ». Vilain est un mot qui a de multiples sens et qui sont tous, du point de vue de la noblesse, péjoratifs. En premier lieu évidemment, le fait que le « vilain » est celui qui n’est pas noble ; l’autre nom qu’on utilise pour signifier « vilain » est celui de « roturier » ou celui de « manant » ; ensuite, viennent toutes les autres connotations telles que « pas beau », laid, méchant, mauvais, médiocre, etc. Pour le reste, on verra que Charles de Brimeu, Comte de Meghem, par ailleurs, petit-fils de Marguerite d’Autriche, est quelqu’un qui correspond tout à fait à ce curieux titre de « vilain Comte » : il campe du côté des oppresseurs ; il est radin, il est jaloux.

Quel vilain homme que ce Comte, dit Lucien l’âne en rigolant. Mais que raconte d’autre la chanson ?

Eh bien, comme souvent, répond Marco Valdo M.I., elle raconte certaines aventures de Till. Des aventures multiples puisque dans cette chanson, on retrouve Till dans son rôle de résistant à l’oppresseur et dans son rôle de libertin, séducteur et séduit – toujours, comme on le verra, pour la bonne cause.

Oh, dit Lucien l’âne, m’est avis que Till a tout de l’agent secret de cinéma.

Soit, sans doute, j’imagine, reprend Marco Valdo M.I. ; il faut quand même tenir compte du décalage temporel ; c’était il y a plus de quatre siècles.
Je résume : Till doit aller, accompagné de Lamme, de ville en ville porter le message d’Orange qui est d’alerter les gens pour qu’ils puissent mettre à l’abri les femmes et les enfants et qu’ils puissent se mettre en position de résister et de se défendre des armées du roi d’Espagne. Pour accomplir cette mission, il peut s’appuyer sur un réseau de résistance qui couvre tout le pays et sur une population acquise à l’idée de paix et de tolérance religieuse : « la bonne cause… », dit la chanson. Till et Lamme sont (fort bien) accueillis dans une maison – celle du Comte de Meghem, précisément, par deux dames – la commère du Comte et sa coquassière, qui leur assurent ce qu’ils espèrent. Till, qui est entré dans les bonnes grâces de la patronne, obtient d’elle, des renseignements sur les mouvements militaires dirigés par le Comte de Meghem ; renseignements qui sont le résultat des confidences d’oreiller du royal officier, qui ignore que sa compagne est prête à tout pour la « bonne cause ».
Je te laisse le soin de découvrir le reste.

Je le ferai avec plaisir, conclut Lucien l’âne. Sois-en certain, car j’aime beaucoup Till et aussi son côté coquin. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde médiocre, fâcheux, vilain, oppresseur, persécuteur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Simon Simonsen, un bonhomme aux affaires étranges,
Donne un âne à Lamme, un âne à Till,
Pour aller en toutes les villes
Porter le message d’Orange.

Il faut avertir les bourgeois
Des vilains desseins du Roi
Et recueillir jusque dans les campagnes
Les nouvelles venues d’Espagne.

Ainsi, pour la bonne cause, Till et Lamme
Vêtus en paysans madrés
Avec leurs ânes, courent tous les marchés
Et vendent des légumes aux dames.

À Bruxelles, rue Sainte Catherine,
Ils font halte à la fenêtre de la cuisine,
De la coquassière et de sa maîtresse,
Deux charmantes hôtesses.

Elles attirent en la demeure d’un puissant seigneur.l
Par ruses féminines, les ânes, le joli cœur et le grand mangeur.
Till courtoisement fait sa cour à la patronne,
Lamme tranquillement mange des tonnes.

La belle dame s’inquiète auprès de Till :
« Prendrais-tu la défense des persécutés ? »
« Sur les cendres de Claes, toujours, je le ferai.
De Claes, mon père brûlé pour sa foi en l’Évangile. »

« Le Comte de Meghem ne pense pas comme toi,
Il envoie demain à Anvers, ma bonne patrie,
Dix enseignes d’infanterie
Pour mettre au pas les bourgeois. »

« Alarme !, dit Till. Lamme viens,
Courons prévenir les bonnes gens
De ce traquenard vilain, afin
Qu’ils se mettent en armes à temps. »

Brimeu, comte de Meghem, averti
Que des hérétiques mangeaient chez lui,
Jaloux comme un régiment d’époux,
S’encolère et les fait chercher partout.

En son foyer, la dame pleure et se pâme
Et la cuisinière jure également
Tellement que Messire croit sa femme
Et s’apaise soudainement.