lundi 13 février 2017

LA GUERRE AUX VIEILLARDS


LA GUERRE AUX VIEILLARDS


Version française – LA GUERRE AUX VIEILLARDS – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne – La guerra dei vecchiettiRemo Remotti




Récitatif


Le siècle que nous avons derrière nous est le Vingtième Siècle. Un siècle de sang, de mort, de sueur, de larmes. De douleur.
Il y eut la première guerre mondiale, quelques millions de morts dans une connerie. Avant, il y avait eu la guerre de Libye. Et ensuite, la guerre civile espagnole : trois années où les hommes se sont tués comme des bêtes féroces. La guerre d’Afrique. Et finalement, la seconde guerre mondiale. CINQUANTE MILLIONS DE MORTS. Vingt millions rien qu’en Russie. Six millions de Juifs : l’holocauste. Hiroshima. CENT QUARANTE MILLE MORTS CE MATIN-. Nonante mille morts à Nagasaki. Le jour sont débarqués les alliés, les Américains en Normandie, le D-DAY. Sauvez le soldat Ryan. En ce seul jour : TROIS MILLE MORTS. LÀ, SUR LA PLAGE.
Je suis un ex-colonel du Génie. Je suis un génie. On m’appelle Eugène. Je suis au repos, mais je ne me repose jamais. Je cogito ergo sum. Je pense. Et l’autre nuit, j’ai pensé. Une idée géniale m’est venue qui fera de moi un des hommes les plus célèbres après Einstein. Ils me donneront le prix Nobel pour la paix. J’irai aux Nations Unies exposer mon plan. Une bêtise. Un œuf de Colomb. Ça suffit ces guerres où nous envoyons tuer et se faire tuer ces jeunes dix-huit, vingt ans pour enrichir des pétroliers ou des banquiers internationaux. Dorénavant les guerres seront faites par les vieux !
« Quel âge avez-vous ? »
« S
eptante ans. »
« En avant, sous les drapeaux ! »

Ces vieillards que vous abandonnez dans les jardins publics en compagnie des chiens, des chats et d’autres animaux pour aller faire un voyage dans le monde l’été, dorénavant… un coup de pied au cul !
TOUS À LA CASERNE ! MÊME LES VIEILLES !
Les vieilles nous les mettrons toutes à la Croix Rouge. Nous les ferons marner ces vieillardes, putain !
Allez, la vieille, à la Croix Rouge !
« Ils tirent sur la
Croix Rouge ! »
« 
On s’en fout ! »C’est dans l’ordre des choses. Nous irons dans les hôpitaux, nous irons dans les hospices, partout. Tous les malades en phase terminale : tous kamikazes !
« Mais je suis mal ! »
« 
Putain, on s’en fout, tu dois mourir, et putain con ! Quelle euthanasie, euthanasie mon cul !
Quoi, vous voulez faire mourir votre petit-fils, qui y a dix-huit- vingt ans ? Allez vous faire enculer ! »
Il vaut mieux mourir d’un coup sur la tête, d’une balle dans la tête, que mourir sans couilles : dans un hôpital là, intubé comme un serpent après des mois de souffrances.
Monsieur Marinetti, le futuriste, disait « Les guerres, c’est la hygiène de l’humanité ». Une vilaine phrase, elle ne m’a jamais plu. Mais peut-être dans ce cas, elle pourrait quand même faire bon usage.

Et puis, ces guerres au front seront plus paisibles, comment dire ?, plus débonnaires.
Première ligne :
« 
Tirez ! »
« Et
sur quoi, je tire ? Je ne vois pas à deux mètres ! J’ai la cataracte. Et vous voulez que je tire ? ! ? ! »
«
Alors, lancez une grenade ! »
« 
OUI, bonne chance ! La grenade… j’ai l’épaule ici que je ne peux pas bougerAllez vous faire lanlaire ! »
« Mais que
faites-vous ? Vous vous chiez dans le froc ? Vous avez peur ? »
« Mais que
lle peur, je n’ai pas peur ! J’ai passé quatre-vingts ans, bordel ! De temps en temps, je chie dans mon froc ! Et quoi, vous ne le savez pas ? »

« Achtung achtung ! Un instant ! Frères, ennemis que faisons-nous ici, que sommes-nous en train de faire ? Traduisez un peu ! Achtung ! Ah À quoi joue-t-on ici ? Nous avons réussi à arriver à nos quatre-vingts ans et on va se massacrer comme un tas de cons ? On vous aime bien frères ! Venez ici que nous fassions la paix, embrassons-nous ! »
« Vous connaissez la dernière ? »
« Que s’est-il passé ? »
« Ils ont pris trois otages italiens. »
« Ah
les pauvres garçons… »
« Mais quels garçons ?
Ils ont septante, quatre-vingts, nonante ans… Tout le monde s’en fout ! Et ensuite, même s’ils les renvoient ces otages, nous, savez-vous ce que nous ferons ? Nous les remettrons à l’hospice ! »

jeudi 9 février 2017

Le bon Président


Le bon Président



Chanson parodique de langue française - Le bon Président – Marco Valdo M.I. – 2017
inspirée par Eugène Pottier et sa chanson Leur Bon Dieu – 1884





L’autre soir, Lucien l’âne mon ami, j’ai reçu moi aussi la visite d’un revenant inquiet. Souviens-toi de la Commune, souviens-toi de Nuremberg, il est des massacreurs, il est des assassins qu’il vaut mieux arrêter avant qu’ils ne sévissent.

Un revenant, un fantôme, tu en as d’étranges visiteurs nocturnes ? Marco Valdo M.I. mon ami. Je me demande qui ça peut être et pourquoi tu en parles ici.

Il m’a dit : prends une de mes chansons et fais-en une bigarade contre ce gros balourd étazunien. Peut-être, lui demandai-je, veux-tu dire une arlequinade, une pasquinade, enfin bref, un pasquin. 
Et il m’incite plus encore : fais-en une moquerie, une raillerie, un brocard, une goguenardise, une ironie, envoie-lui des lazzi et des gros mots. Cet homme-là, me dit-il, est un sot. 
Un sot, dis-je, mais il est Président ? 
Ô, me répond-t-il, on peut être Président et sot, président et ambitieux, Président et menteur, Président et dictateur et même, la chose s’est déjà vue, demain, pourquoi pas, comme Napoléon le petit, Président et Empereur. 
Fais cela pour moi, car je ne le peux plus, n’étant plus, depuis si longtemps que poussière et ombre sur les murs et souviens-toi à ma mise en terre l’étoffe rouge et la noire même étaient mes bannières. Il me dit tout cela et voilà pourquoi, j’en parle ici. J’y suis bien forcé, si je veux répondre au vœu de cet ancien auteur.

Certes, dit Lucien l’âne un peu éberlué. Mais de qui s’agit-il ? Finiras-tu par me le dire qui était ce visiteur du soir ?

Bien sûr, Lucien l’âne mon ami, je te le dirai volontiers dans un instant, d’autant que lui ne risque pas d’essuyer les foudres de ce mannequin américain, de cet épouvantail à corniauds, de ce tordu d’envergure. Je te le dirai et même, je n’aurai pas un seul moment l’impression de le dénoncer, de faire du maccarthysme avec plus un demi-siècle de retard et même pas du trumpisme, version nouvelle de ce vieil art de la dénonciation et de la chasse aux sorcières.
Non, je ne le ferai certainement pas, car, comme il est dit plus haut, en son corps, il ne risque plus rien. Pour sa réputation et sa mémoire, il ne risque plus rien non plus, il a déjà tout entendu et plus encore. 
L’insulte-même ne l’atteint pas, il la prend pour un compliment quand elle vient d’un ennemi, fût-il Président ou se prît-il pour un Titan. Il avait du talent plus que je n’en aurai jamais, du courage à décourager l’obstination du répresseur, il avait l’ambition de dire au monde certaines vérités et il y est arrivé. Il avait été immigré en son temps, ici, sur l’île d’Albion et ironie du sort, pendant plusieurs années au pays d’Amérique où règne impudemment ce pseudo-Président.

Ça t’amuse, il me semble de me faire pareil rébus, Marco Valdo M.I. mon ami. Je crois bien cependant que je commence à deviner de qui il peut bien s’agir, mais je ne voudrais pas casser ton jeu. Continue.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, j’y reviens. Cent cinquante ans après, on le chante encore ; il a écrit le chant le plus célèbre de tous les temps, ce fantôme, vois-tu Lucien l’âne mon ami, peut-être même qu’un jour de son vivant, tu l’as croisé. C’était au temps de la Commune, celle de Paris, évidemment.
D’ailleurs outre cette chanson, il m’a recommandé de rappeler ici un passage de sa chanson la plus célèbre en insistant, a-t-il ajouté, tu en feras un avis au milliardaire qui se prend pour un tribun et s’il faut changer un peu mon texte, me concéda-t-il en clignant de l’œil et en hochant sa barbe, je t’en prie va-z-y, entre nous, pas de copyright, pas de droit d’auteur, pas de manigance d’argent.
J’ai donc fait ce qu’il a demandé et voici ce qu’il en est résulté :

« Il n’est pas de sauveurs suprêmes
Ni Dieu, ni César, ni tribun,
Hideux dans ton apothéose
As-tu jamais fait autre chose
Que dévaliser le travail
et les gens du commun
Dans les coffres-forts de
ta bande
Ce qu
e les hommes ont créé s’est fondu
En décrétant qu’on le lui rende
Le peuple ne veut que son dû. »

Oh, dit Lucien l’âne, il me semble reconnaître comme une variation sur l’Internationale et même, j’en suis sûr. Mais ce mystérieux fantôme, je sais qui c’est maintenant. Il s’appelait Eugène Pottier.

C’est bien elle et c’est bien lui, dit Marco Valdo M.I. ; c’est bien lui qui comme François Villon (ces temps-ci, c’est péremptoire, il s’agit en prononçant le nom de ce poète méritoire d’éviter l’accent d’outre-Rhin) chez Wolfgang Biermann, hante mes nuits de pleine lune. C’est Eugène Pottier qui m’a soufflé cette chante-fable de circonstance.

Alors, Marco Valdo M.I. mon ami, il ne reste qu’à la voir, la voir et l’entendre – le jour où quelqu’un la chantera et puis à reprendre notre tâche sempiternelle et nécessaire et tisser, tisser, tisser encore le linceul de ce vieux monde malade de sa richesse, de ses ambitieux, de ses menteurs, de ses vantards, de ses milliards, de ses milliardaires en dollars et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Au citoyen Donald Trump de New-York.

Président jaloux, sombre turlutaine,
Cauchemar de citoyens hébétés,
Il est temps, vieux croquemitaine,
De te dire tes vérités.
Tes invectives, tes sérénades vieillottes,
Font sourire les bonnes sœurs.
Bon Président des idiotes,
Tu n’es qu’un farceur.

Tu déclares sans qu’on t’y invite,
Face au monde ébahi,
Qu’à toi seul, foi de sybarite,
Demain, tu mettras au pas tous les pays.
Ton monde, en six jours tu le bâcles,
Ô tout-puissant républicain.
Président des miracles,
Tu n’es qu’un crétin.

Le Mur se fera par ton ordre.
Tu fais wa-wa tout le temps,
Comme un chien prêt à mordre ;
Tu fais peur aux petits enfants.
Tes ministres, tu les consacres,
Tu les soûles de tes grommelots.
Président des futurs massacres,
Tu n’es qu’un vieux sot !

On connaît tes masquarades
Et l’on te voit, perruqué,
Te pourlécher de fanfaronnades,
Faire ton numéro à la télé.
Tes discours sont des menteries,
Beaucoup de bruit pour rien.
Président des supercheries,
Tu n’es qu’un gredin.

Tu hurles, tu cries, tu éclates
Rien pour les autres et tout pour toi
Ton honneur tient tout dans ta cravate
Tu ruineras les peuples et les États
Tu conduis le monde de mal en pire
C’est toi le fol en rut,
Président de ton Empire,
Tu n’es qu’une brute.


dimanche 5 février 2017

FLEXIBLE


FLEXIBLE


Version française – FLEXIBLE – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne – Il flessibileBanda Putiferio – 2007




Travailler aujourd’hui : comment survivre ?

Un livre à plusieurs voix tente d’y répondre qui, à partir d’un projet commun, a impliqué des écrivains et des musiciens : une œuvre collective, née du désir de s’amuser et d’amuser, propre à dénoncer des situations qu’il y a seulement dix ans, nous n’aurions pas considérées comme acceptables.
Une chanson pour chaque récit, un récit pour chaque profession.
Le résultat est une anthologie chorale, ironique et coupante, et un cd à la musique simple et jamais banale. Nous entrons dans la vie de chauffeurs, de coiffeurs et de balayeurs, mais aussi de députés et de publicitaires, pour découvrir qu’au fond nous sommes tous, également, travailleurs. Et c’est vraiment à eux que ce livre donne un mot d’ordre : Attention ! Sortie d’ouvriers.


Dialogue maïeutique

Cette fois, Lucien l’âne mon ami, voici une chanson qui raconte la réalité quotidienne de millions de gens dans nos pays, de milliards de gens dans le monde. Je ne pouvais décemment pas la laisser passer sans la traduire, afin que nul n’en ignore.
On n’entend plus que ça : rentabilité, performance, élasticité, rendement, flexibilité, contrats souples, à durée déterminée, emplois fermés, temps (de travail) dilaté, report des congés, allongement de la journée (de travail), jobs multiples, retraite retardée, etc. J’arrête là, tout le monde a compris ce dont il s’agit.
Il s’agit de raboter l’humain dans le robot et de rebouter le robot dans l’humain, de booster le travail et de bouter le travailleur hors de l’emploi. Comme on dit par ici, bouter et rebouter, c’est toujours travailler.

Tu as raison, Marco Valdo M.I., moi qui traîne mes sabots tout partout, je n’entends plus que ce refrain-là, sauf évidemment chez ceux qui en profitent et qui en tirent profit ou chez ceux qui par servilité et opportunisme, se rangent à leurs côtés.

Il n’y a rien là d’étonnant que certains chantent en fausset avec la voix de leurs maîtres, poursuit Marco Valdo M.I. ; ce sont ces gens pour qui, dès la plus petite école, le maître a toujours raison. Ils ont un tempérament canin. Ils vont même jusqu’à lécher les pieds et le lendemain, se laissent même aller à baiser les mains.

On ne fait pas ça chez les ânes, Marco Valdo M.I. mon ami, et même, on serait plutôt rétifs, plus disposés à ruer que de nous laisser enlicoler de plein gré. Oui, je sais « enlicoler » n’existe pas en français, mais sans doute, j’en suis même certain, tu as compris ce que j’ai voulu dire avec cet étrange néologisme où l’on retrouve les mots « licul et encoler » ;

C’est étrange, Lucien l’âne mon ami, mais il me semble que tu as fourché ta langue encore une fois. J’imagine ce que tu as pu dire, mais pour m’en assurer, veux-tu répéter.

Ne me fais pas dire ce que j’ai dit, dit Lucien l’âne en riant. Disons en bref que nous ne nous laissons pas facilement emmener ni par-devant, ni par-derrière.

Cependant, la canzone aborde cette question de la flexibilité, d’une manière différente, d’un point de vue assez particulier. Comme chacun peut s’en rendre compte, cette fameuse et très répandue dans certaines sphères et par certaines gens qui y ont grand intérêt, cette flexibilité est un concept vague et dangereux quand on l’applique à autre chose qu’à la physique ou à la biophysique.
Cela dit et pour en revenir à la chanson, elle évoque – par la voix de son protagoniste – le discours que doit quasiment faire à chaque nouvel employeur, celui qui cherche un emploi et cela, quel que soit son âge, son sexe, son expérience, son passé professionnel.
On voit comment et combien dans les faits, dans la réalité d’aujourd’hui, on en est revenu au marché aux esclaves avec les sociétés d’intérim comme margoulins tentant de placer leurs marchandises humaines.
Et comme tu le sais, des sociétés marchandes d’esclaves, il y en a à tous les coins de rue et la plus grande de toutes, c’est la société publique qui poursuit les « sans-emplois » de ses foudres réglementaires.
Ici, dans la canzone, c’est pire encore, pour satisfaire aux exigences de ces dresseurs d’humains, aux réquisitions de ces apôtres de l’Arbeit macht frei !, l’esclave doit avoir l’échine souple, avaler la carotte par-devant et le bâton par-derrière et en plus, il lui faut dire merci, patron ! Ah, quel plaisir de travailler pour vous ! [[20193]]. Voilà ce qu’elle raconte cette canzone.
Et ce personnage plein d’enthousiasme pour le travail obligatoire, ce nouvel esclave au zèle dithyrambique, c’est le flexible. Et comme on le verra, le flexible peut aussi bien être la flexible.
La flexibilité dans le travail est un destin auquel nul n’échappe.

Elle me plaît déjà bien beaucoup cette canzone, dit Lucien l’âne ; rien que d’entendre cette expression de zèle dithyrambique, j’imagine comme elle doit être baignée d’acide ironique. Écoutons-la et puis reprenons notre tâche, bénévole et volontaire, tissons, tissons le linceul de ce vieux monde esclavagiste, margoulin, avide, aride, absurde et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Je suis agile et bondissant,
Une imagination en mouvement.
Je suis utile et vibrant,
Je n'arrête jamais un instant.

Je suis flexible,
Un travailleur infatigable,
Flexible, Flexible,
Un manuel habile.

Je nettoie vos toilettes,
Je prends soin de vos liquettes,
Je respire même vos effluves
Et je ne crée pas de problèmes.

Je suis flexible,
Une travailleuse infatigable,
Flexible, Flexible,
Une manuelle habile.

Je ne me tombe jamais malade.
Quand vous partez en congé,
Je continue à travailler
Pour vous, qui avez un emploi fixe.

Un travail sûr
À la solde de messieurs
Un peu barbares et pas sûrs,
Mais assez généreux.

Je suis une jeune, une étudiante,
Une trentenaire, une immigrée,
Je suis une femme, une indigente,
Quinquagénaire ou licenciée.

Je suis flexible,
Une travailleuse infatigable,
Flexible, flexible,
Une manuelle habile.

Je ne me tombe jamais malade.
Quand vous allez en congé,
Pour vous, qui avez un emploi fixe,
Je continue à travailler.



samedi 4 février 2017

PATRIE

PATRIE

Version française – PATRIE – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson allemande – VaterlandVorkriegsjugend – 1984

Couverture









Lucien l’âne mon ami, il te souviendra de ce groupe punk-hard-rock du Kreuzberg qui s’appelle Vorkriegsjugend – Jeunesse d’avant la [prochaine] guerre et qui chantait Wir sind die Ratten – Nous sommes les rats.

Oui, oui, certainement, Marco Valdo M.I. mon ami, et toute cette histoire du Kreuzberg que tu nous avais fait connaître en plus. À cet égard, je pense que ce genre de combat contre les spéculateurs et les promoteurs immobiliers et les prometteurs de jours meilleurs mener au Kreuzberg – en pleine grande ville – par les squatteurs et plus au-delà par la suite, par l’ensemble des habitants du quartier dans les années 80 du siècle dernier, peut être rapproché des combats des paysans sans terre d’Amérique latine ou par exemple d’Italie.
En effet, c’est tout à fait parallèle et relève de la même logique de confrontation. Et ce n’est pas seulement une histoire du siècle dernier, c’est une histoire d’aujourd’hui. J’en prends exemple de ce que raconte notre ami Venturi dans son introduction à Dachau Express en italien où il dit ceci :

« la traduction a été faite intégralement à la main, en un laps de temps de deux mois, durant les moments libres du temps passé à m’occuper d’une chose assez singulière : une commune agricole occupée.
La raison de cette traduction à la main n’est pas une quelconque forme de snobisme, ou de primitivisme. Simplement, une commune ou un collectif agricole, jusqu’à peu est restée totalement dépourvu de courant électrique, ce pourquoi il aurait été impossible de se servir de n’importe quel appareil, tel un ordinateur, qui ait le défaut de fonctionner au courant. Étant donné que cette commune ou collectivité, formée de trois hectares de fonds agricole et d’un bâtiment d’exploitation, tous deux occupés (à compter du 7 février 2015), la
loi qu’a fait voter en grande pompe le gouvernement Renzi prévoit qu’il n’est pas possible de demander le branchement au réseau électrique, afin de (faire) respecter la légalité.
La légalité consiste, pour ces messieurs, à laisser un terrain de propriété communale (situé via del Guarlone, dans la zone de Florence Sud) totalement à l’abandon pour trente ans, en attendant l’instant propice pour vendre à quelque spéculateur, ou promoteur, ou constructeur d’immeubles de prestige. Et, par contre, un beau jour nous autres (je dis « nous autres » parce que ce 7 février 2015, j’y étais moi aussi, rigoureusement vêtu en paysan et avec les outils agricoles en main), nous l’avons occupé. Une série de gars et de filles d’un quartier populaire, deux ou trois vieilles épaves du passé (parmi lesquels le soussigné, justement), des réfugiés palestiniens de Gaza, autres immigrés. Et on a commencé à nettoyer, à sarcler, à refaire les serres, à nettoyer le puits, à retaper les oliviers qui y étaient, à planter des choux, pommes de terre, carottes, tomates, fèves, bettes, aubergines, fines herbes, piments rouges et tant d’autres choses. En vendant ensuite directement les produits à qui les voulait dans le quartier, sans passer par des marchés, de grandes surfaces et autres. Cet endroit nous l’avons appelé I’Rovo, « La Ronce » en Florentin, parce que lorsque nous sommes entrés, justement, il n’y avait que des ronces. Des tonnes de ronces. Ils parlent tant de « dégradation », alors qu’ils sont les premiers à la produire, ces messieurs, et en pleine ville. Un lieu totalement laissé à l’abandon et à la vente de drogue, par ailleurs bien tolérée par les autorités qui, ne désirant pas dans le centre historique-commerce-vitrine, le déplacent complaisamment dans les faubourgs. »

J’ai comme l’impression, dit Lucien l’âne, que les ronces ont refait de cette terre paysanne un terrain vague. En somme, c’est le Kreuzberg à la campagne ; c’est le même combat contre la gentrification des lieux de vie…
Mais au fait, que raconte la canzone, dont je vois bien qu’elle s’intitule La Patrie, ce qui me paraît un thème intéressant spécialement quand il s’agit de l’Allemagne divisée de ces années-là, de la partie fédérale, vue par les mêmes yeux.

Eh bien, dit Marco Valdo M.I., c’est certainement une chanson fort intéressante, notamment pour les raisons que tu évoques. Dans cette Allemagne replète, gonflée comme une baudruche par le Miracle économique, qui a fait appel – comme d’autres pays d’Europe – à des populations pauvres venues d’abord de ses propres campagnes et de ses zones économiquement en difficulté, puis à des populations immigrées de pays plus ou moins lointains, mais venus d’ailleurs que de l’Est de l’Europe dont encore pour quelques années, elle est coupée pour des raisons politiques, qui ont établi un solide mur et un efficace rideau de fer, afin de freiner les exodes, dans cette Allemagne boursouflée, le concept de patrie est très fortement marqué politiquement, plus encore qu’à l’ordinaire.
Pour percevoir le sens de la canzone, il faut se rappeler ce qu’est réellement la patrie.

Oh, dit Lucien l’âne, c’est là un spectre dont, en effet, on ne perçoit pas bien la nature. Selon comment on la regarde, elle semble changer d’apparence, elle est une sorte de caméléon nationaliste.

Effectivement, Lucien l’âne mon ami. Au fin fond du fond, la patrie est le lieu des pères, auquel par conséquent, au sens logique du terme, tout étranger est exclu.
Ne peuvent en vérité faire partie d’une patrie et vu les antécédents, d’une patrie allemande plus que de toute autre – il y a là une lourde hérédité – que ceux dont le père et si possible, les aïeuls et mieux encore, les aïeux, sont des nés natifs du pays, même si ce pays a changé de nom et de dimensions dans les siècles qui précèdent. C’est évidemment tout à fait farfelu, mais il y en a qui y croient et c’est précisément ceux-là que dénonce la chanson en jouant sur une opposition entre le pays rationnel où l’on vit sans qu’il y ait une référence à la naissance ou aux aïeux, d’une part et d’autre part, le pays passionnel des nationalistes, qui est lui clairement « la patrie ». Ce genre de définition du pays comme patrie avait déjà servi quelques dizaines d’années auparavant à liquider par trains entiers ceux qui n’étaient de « vrais Allemands », de souche, de sperme et de sang.
La chanson s’en prend à ceux-là qui – crânes rasés, têtes vides – s’en vont en bandes dans les quartiers, dans les rues, vers les places comme autrefois chasser l’étranger, le non-Allemand et même au besoin, l’Allemand résistant.
La chanson est une chanson de résistance qui se termine par un appel terrible :

« Levez la main contre la patrie,
Contre l’Allemagne, votre patrie ! »

Car pour ceux qui se définissent eux-mêmes comme les « rats » – reprenant l’insulte comme un titre d’orgueil comme aux pays de Gueldre, de Zélande, de Flandre, de Brabant, de Liège et de Hainaut, dans le passé, les Gueux avaient endossé ce manteau de honte, ce surnom méprisant « Gueux » comme un nom de combat face aux armées du pouvoir – l’heure est à la résistance car repoussent les plantes vénéneuses du nationalisme. C’est une chanson de colère.

Si je comprends bien, Marco Valdo M.I. mon ami, cette chanson jette un cri d’alarme, sonne le tocsin face au retour de la peste brune. Elle n’a pas tort et cette engeance pestiférée et pestiférante est toujours là aujourd’hui (plus de trente ans après) et pas seulement en Allemagne.
Méfiez-vous, marins, les vents changent !, disait déjà Isaac Asimov (The Winds of Change).
Alors, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde pestiféré, vénéneux, brun, nationaliste, patriotique, patriote et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les hordes brunes se remettent en marche ;
Des hordes de têtes rases marchent ;
De nouveau fleurissent les meurtres
Allemagne, mon pays allemand,
Un bord brun enserre tes drapeaux maintenant !
C’est pour ça que je lève la main
Contre ma patrie
Et que s’élève ma main
Contre ma patrie,
Contre l’Allemagne, ma patrie !

Trompé, renié et maudit,
Ma patrie, je te le redis :
Ici seul celui qui a de l'argent, peut demander ;
Seul celui qui a de l’argent, peut commander.
À se demander quand ce peuple stupide va se réveiller.
C’est pour ça que je lève la main
Contre ma patrie
Et que s’élève ma main
Contre ma patrie,
Contre l’Allemagne, ma patrie !

Quand on a l’air différent, on est bon à jeter
Loin de tous les autres, à évacuer,
À purifier au Zyklon B dans les chambres,
Quelques malencontreux cadavres.

C’est pour ça que je lève la main
Contre ma patrie
Et que s’élève ma main
Contre ma patrie,
Contre l’Allemagne, ma patrie !

Levez la main contre la patrie,
Contre l’Allemagne, votre patrie !