vendredi 27 janvier 2017

LA NEIGE N’ARRIVE JAMAIS


LA NEIGE N’ARRIVE JAMAIS

(pour ceux qui ne sont plus Charlie !)

Version française – LA NEIGE N’ARRIVE JAMAIS (pour ceux qui ne sont plus Charlie !) – Marco Valdo M.I. – 2017






Du lynchage médiatique et autres

modernités



Cher Lucien l’âne, voici une chanson écrite à chaud malgré son titre et les circonstances climatiques qu’elle évoque. Ce qui est certain dans ces temps tourmentés par un vent d’hiver, c’est que rien que ma formulation me vaudrait auprès de certaines gens – au minimumune excommunication ou carrément une pendaison. On évoquerait le « mauvais goût » de cette « chanson écrite à chaud », alors qu’elle raconte une histoire de gens ensevelis sous des mètres de neige. Personne ne pourra prétendre que je ne l’ai pas remarqué et que par ailleurs, je le revendique. Mais voilà, je n’ai pas plus l’intention de retirer cette expression «  écrite à chaud » que d’émasculer la langue française.

Émasculer la langue française ?, en voilà une drôle expression. Que veux-tu dire, Marco Valdo M.I. mon ami ?

Il se trouve, répond Marco Valdo M.I., qu’en français, cette expression signifie tout simplement « écrite tout de suite », « écrite sans délai » et ne pas en user, car certains pourraient mal comprendre, ce serait plus qu’une faute, ce serait une erreur ; ce serait abdiquer devant le règne de la facilité et m’incliner à mon tour devant la conjuration des imbéciles, déjà dénoncée par J.K. O’Toole, un auteur étazunien. De plus, l’écrire de cette manière, c’est-à-dire « à chaud » et dans l’urgence, était en quelque sorte une nécessité interne aux événements que la chanson relate et une urgence qui ne résultait pas de la « faute » de l’auteur – le célèbre Anonyme Toscan, mais bien de celle des médias rapporteurs, qui dès demain passeront à une autre catastrophe, à un autre désastre.

De quelle catastrophe, de quel désastre est-il question dans la canzone ?, demande Lucien l’âne.

En deux mots, Lucien l’âne mon ami, la canzone réagit à un lynchage de Charlie (hebdo – anciennement Hara-kiri hebdo, journal bête et méchant, définitivement interdit après une première page, une « une » mémorable où il était titré sous une croix de Lorraine : « Bal tragique à Colombey : Un mort » – le mort était l’ex-Président de la République, Charles De Gaulle. C’était le choc de deux événements. D’un côté, la mort de Charles De Gaulle (1 mort) ; de l’autre, il y avait eu au même moment, un bal tragique (dans la région parisienne) avec des dizaines de morts, mais la presse se souciait bien plus du cadavre de Colombey que de ces anonymes citoyens rôtis dans un dancing.
Je disais un lynchage de Charlie (hebdo) par des national-populistes italiens qui s’en prenaient violemment à l’hebdo (Charlie) suite à une caricature montrant la mort skiant à vive allure sur une pente enneigée et s’écriant : « Italie : de la neige, il n’y en aura pas pour tout le monde ». Une caricature violente ?

D’abord, Marco Valdo M.I. mon ami, je me demande ce que serait une caricature molle ? Un dessin de Dali, peut-être ?
Soyons sérieux : c’est le propre d’une caricature que de choquer, c’est dans sa nature, elle est faite pour ça : créer un choc mental salutaire. En vérité, la caricature ne choque que les gens inintelligents, précisément parce qu’ils le sont et qu’ils ne comprennent pas. En s’en prenant à la caricature, ils s’en prennent à leur propre insuffisance. On comprend fort bien que ça leur fasse mal et qu’ils soient en rage et comme ils ne peuvent, ni ne veulent – ce serait d’ailleurs assez suicidaire – tourner leur rage contre eux-mêmes, il leur faut donc un bouc émissaire pour diriger leur fiel en dehors d’eux-mêmes ; alors, ils s’en prennent au dessin (avant de s’en prendre physiquement au journal, au livre – ce sont les bûchers et ensuite, à l’auteur, au dessinateur – ça s’est déjà vu) pour purger leur bile.
Il y avait donc nécessité de sortir du bois pour que ne puisse prospérer sans réplique la lâcheté de s’en prendre à Charlie (hebdo bête et méchant) et calmer ces gens qui se comportent comme les fanatiques d’un Prophète ou d’un Dieu idiots ou de je ne sais quelle idéologie totalitaire.

Il me semble que s’ils réfléchissaient un brin…, dit Lucien l’âne, mais peut-être est-ce là précisément le problème : ils ne réfléchissent pas. Comme certain ministre de chez nous, ils ont comme devise : « J’agis d’abord, je pense après ! ». Je ne sais trop s’ils ne peuvent pas réfléchir (insuffisance) ou s’ils ne veulent pas réfléchir (inconscience). Je ne sais d’ailleurs pas quel est le pire.

Pour mieux faire comprendre la chose, dit Marco Valdo M.I., je vais parler brièvement d’une autre affaire à cet égard similaire.
Pareillement donc, ces jours-ci, un processus similaire s’est mis en action de l’autre côté de l’Atlantique lorsque dans le cadre d’une cérémonie officielle à vocation télévisuelle universelle, un homme public met sur l’estrade ses enfants et petits-enfants, y compris un certain Barron qui serait mineur d’âge.
Puis, cet homme s’étonne qu’on s’en étonne et s’indigne qu’on s’en indigne et qu’une journaliste prenne la défense de cet enfant ainsi exposé et otage de l’ambition et d’un orgueil mal placé – un orgueil mal placé a ceci de commun avec un furoncle mal placé, il suppure.
La question qui se pose ici est de savoir à qui revient la responsabilité de la mise en cause de l’enfant Barron de 13 ans ?
Elle ne peut en aucun cas être attribuée à la journaliste qui a fait remarquer cette incongruité, cette immense faute déontologique et les dégâts que pareil traitement pourraient comporter pour cet enfant jeté dans la cage aux lions.

En effet, dit Lucien l’âne. Réglons d’abord cette première question.
À mon sens, et au sens de toute personne raisonnable, si faute il y a et il y en a même plus d’une, elles sont imputables entièrement et uniquement aux adultes « responsables » qui ont organisé cette pratique monarchique, de surcroît hors de propos dans une République.
On a élu Monsieur Machin, soit, même si la chose n’est pas claire et qu’elle est mise en discussion ; mais on n’a certainement pas élu sa femme, son fils, son petit-fils, son oncle, sa tante, son petit ami, son chien
Dès lors, à partir du moment où l’enfant (ici, le prénommé Barron) est mis en avant sur la scène comme une marionnette, il devient une marionnette présidentielle et cet enfant-marionnette risque de subir le sort d’une figurine de foire qu’on place comme cible au tir à pipes.
C’est précisément un des dangers que dénonçait la journaliste.

D’accord avec toi, Lucien l’âne, ton raisonnement est imparable. Il s’agit avant tout d’épargner l’enfant et il serait parfaitement imbécile et injuste de s’en prendre à la journaliste.
De plus, s’il n’y avait pas eu cette malheureuse exposition en public, qui aurait su que Barron s’appelait Barron, si on l’avait laissé avec les enfants hors des affaires de son grand-père. À cet égard, la journaliste notait aussi l’isolement du gamin dans la Tour patriarcale et elle y voyait – à juste titre – une situation qui serait préjudiciable pour un enfant, quel que fut cet enfant.
Je continue le récit : il y a comme un soupçon de mégalomanie chez ce président dont il appert qu’il devrait être affublé d’un titre plus conforme à ses comportements de satrape et de monarque absolu. Peut-être y rêve-t-il ? Peut-être va-t-il l’exiger et qui sait, vu la tournure des choses, l’obtenir aux forceps ?

Oh, dit Lucien l’âne en riant, j’ai quelques propositions : dans un premier temps, Ras, Rais, Roi, Koning, Koenig, Dux, Duce, Conducator.
Puis, dans quelques semaines, car les choses vont vite : Kaiser ou mieux encore, Empereur ou Imperator.
De ce fait, tout qui se trouve sous la houlette du berger immobilier est en quelque sorte devenu, comme dans l’entourage des rois de France, un oint du Seigneur.
En l’occurrence, de ce que j’ai entendu de cette Cour relookée, il y en a tant à oindre, qu’on s’y trouve dans la nécessité impérative d’accélérer la réalisation des oléoducs en construction.
Oindre et adouber, ce sont là des pratiques féodales et franchement, moyenâgeuses tout comme serait une pratique ancienne de faire la guerre au pays voisin, mettons pour une histoire de mur mitoyen. Toutes ces pratiques me paraissent assez déplacées dans un pays qui, au départ (1776) et dans sa Constitution (1787), s’est construit contre ce genre de pratique.


Voilà qui est bien dit, reprend Marco Valdo M.I., et à présent, revenons à la chanson de l’Anonyme toscan qui elle aussi met en cause certain lynchage journalistique, certaines attaques partisanes contre la liberté artistique, journalistique, de création, de pensée, d’expression et tout ce qui s’y rattache.
La parole, l’écrit, le dessin et la caricature sont libres et doivent le rester.
Il reste néanmoins entendu qu’on peut toujours les contester, y apporter des remarques, des appréciations – qui sont elles-mêmes des paroles, écrit
Mais là où ça ne va plus, c’est quand on répond au dessin par le TNT, la mitraillette ou le lynchage médiatique.
Ils ont lynché Charlie par analphabétisme, car ils ne savent pas lire l’image ; ils ont lynché Charlie par manque de culture et de sens civil ; ils ont lynché Charlie tout simplement par bêtise.

Cela dit, l’Anonyme pose une question pour laquelle il n’y a jamais eu de bonne réponse de la part d’une presse qui entend vendre du papier, du son (pas celui que mangent les ânes), de l’image ou le tout ensemble, une presse qui entend satisfaire les plus basses des pulsions et joue sur la fascination de la mort – ce qui lui rapporte énormément.
Cette présse (ces médias…) en sont restés à la loi du mort-kilométrique, à savoir que plus le mort est lointain, moins il importe ; plus il est proche, mieux il se vend ; plus il est riche, plus il fait recette – là aussi, le pauvre ne compte pour rien.
Ce qui dans la chanson se traduit par :

« De tout ceci, on peut tirer :
Qu’une avalanche au centre de l’Italie,
Et les barouds racistes organisés
À Goro-Gorino, par quelques chrétiens fanatisés
Importent plus que tous les réfugiés de la Syrie. »

Oh, dit Lucien l’âne, il faudrait y ajouter l’« étranger-kilométrique » et les conséquences racistes de pareils principes.

Juste une dernière note complémentaire. En parallèle à la canzone, il serait bien de renvoyer, car elle aide à comprendre, à cette réflexion poétique et caricaturale d’Erich Kästner qu’était « Wintersport », dans laquelle – était-ce par anticipation ou prémonition ? – il écrivait :

« Des avalanches dévalent de temps en temps
Et elles sont fort critiquées.
En quoi la neige intéresse-t-elle les gens ?
Elle tombe. Et
c’est bien assez. »

À ce propos, à quoi bon accuser la nature, les intempéries, le relief, le temps, les nuages, le froid ou que sais-je ?
La neige est comme le chameau : la neige s’en fout.
Elle tombe et puis, c’est tout.

Ce qui me désole dans toutes ces affaires, dit Lucien l’âne, c’est de découvrir la bassesse d’une grande partie de l’espèce humaine et spécialement, dans celle qui bénéficie et tire le plus profit des efforts de toute l’espèce, y compris des anciens et des ancêtres. Ça me déçoit tant que je me demande si j’accepterai jamais de redevenir un être humain et je me pose la question de savoir comment et quand l’humanité va arriver à se débarrasser de ces comportements nombrilistes et racistes.
Cela dit, je propose de lire cette chanson sans musique, comme l’étaient celles d’Homère, de Villon, de Pétrarque ou de Kästner et puis, de reprendre notre tâche et tisser tranquillement mais obstinément le linceul de ce vieux monde réactionnaire, borné, nationaliste, autoritaire, myope et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Cantate ou « oraison civile », si on veut ainsi dire,
Sur certains événements d’une brûlante actualité.

1.

Comme c’est archiconnu,
Quand la neige n’arrive plus,
L’économie s’en ressent,
Et en pareille circonstance évidemment
Pour des secteurs entiers, c’est embêtant.

Se lamentent les aubergistes ,
Et les économistes,
Et les skieurs,
Et les restaurateurs
Et même les alpinistes.

Un jour la neige arrive
Et même beaucoup qu’il en arrive .
Le
téléski est comble,
Fini la neige artificielle,
Enfin, voici l’hiver réel.


La neige est une charogne,
Elle m’insupporte.
La neige m’est étrangère,
Et pas pour rien :
Je suis un Méditerranéen.

Elles me font toujours un peu rire
Ces foules à skis, au fort sourire,
Ces familles qui pratiquent le telemark,
Et se prennent pour Ingemar Stenmark,
Et ces hors-pistes, fétus de marques.

Il y a des hôtels de luxe
Dans les Apennins ou les Alpes,
Construits au pied de la montagne.
Mais très sûrs, on vous l’assure
Et vive l’aventure !

Un jour la neige arrive,
Il en tombe beaucoup même.
Elle arrive, et comme on sait,
Là où frappa le séisme,
En lieu plutôt reculé.

Avec sa petite route sinueuse
sous des mètres de neige
 ;
Soudain, c’est l’avalanche,
Et la poudreuse déboule,
Mort, deuil, ruine.

À ce moment, cette histoire
Au début touristique,
Devient tragique et très héroïque.
À l’heure où j’écris, il y a encore
Sous l’auberge ensevelie, des corps.

Dans ce pays, nous avons
Toujours des héros de l’après.
Avant, c’est un tissu très épais
D’idiotie et de prétention,
Assaisonné de mafias et de cohésion.

Et lorsque la neige arrive
Il faut un chasse-neige,
On en achèterait tant et tant
Pour le coût de seulement
Un F 35 d’entraînement.

Et lorsque la neige arrive
(
prévue et annoncée)
On oublie, on se grime
Pour faire la rime
À secours et héroïsme.

On pleure nationalisme.
On prie bienfaisance.
On oublie tous les torts,
On ramasse les morts
En creusant le décor.

Mais jamais question de conscience,
L
a conscience gêne,
On doit rester unis
Et sous peine d’ennuis,
Épargner le fortin et la garnison.

Chez nous, les héros sont légion :
Jamais dans l’action et toujours au balcon.
Ce pourquoi, on enquête à reculons
Sur l’habituel désastre frauduleux,
On enquête, mais respectueux

Des morts de la route soudain sous terre,
Des morts d’avalanches de luxe,
Des morts de négligences et de crises,
Des morts tués par le néant,
Des morts d’un État déficient.

2.
Et pendant que les héros excavateurs
Et les courageux sauveteurs
Attendent depuis des années en vain,
Enterrés eux aussi sous des trains
De discours malsains,

Leur contrat de travail ;
Tandis que les politiques réunis
S’en allaient tous en une belle pagaille
Se donner de l’excellence et du cher ami,
Et se faire des selfies en après-ski ;

Et pendant que l’on fait des veillées funèbres
Et des neuvaines de prières,
Et pendant qu’on vend pour urgence
Ce qui est chose
qui serait normal
e

En un hiver banal,
Resplendit une évidence première :
On n’installe pas de résidence de luxe
Dans les vallées glacières,
Une petite revue française


Sans doute un peu tigneuse
Publie un dessin, une simple image
Où l’on voit la camarde
Descendant à ski, dire rigolarde :
« Italie
 : de la neige, y en aura pas pour tout le monde ! »

Pas de quoi fouetter une chatte, dit-il là-bas.
Elle a déjà fait de meilleures caricatures.
Pourtant, quand elle en fait de meilleures,
Certains messieurs, n’est-ce pas,
Ne le digèrent pas.

Ils prennent un café au bar,
Puis, hurlent « Allah akbar ! »,
Et tirent comme des sapeurs
Sur ces maudits dessinateurs.
Et alors, tous sont Charlie dans l’heure.

La liberté d’expression ! La belle affaire !
Et
soudain,
Le manque de respect sacro-saint
Ne vaudrait seulement que s’il moque
M
ahomet le prophète.

La satire, on le sait, fait mal,
Même quand en passant, elle parle
D’une avalanche normale,
Naturellement mortelle,
Dans un hiver banal.

Alors que la neige enterre
Les zones sinistrées,
Précisément là on a ouvert
L’hostellerie multistellaire
Si mal placée.

La liberté d’expression !
Q
ui ne vaut seulement que
Si elle ne vous vise pas.
Q
ui ne vaut seulement que
Si elle ne vous touche pas.

À ce moment, inévitablement,
Se manifeste bruyamment
Le national-populiste :
Le maire d’Amatrice
Dont par ailleurs, on attend

Qu’il pense plus aux préfabriqués
Par le sort attribués
Plutôt que de répondre à des images,
Par une caricature
Héroïque et nationaliste

De ce Ghisberto, raciste
Et même, notoire fasciste,
Qui exalte le « Secours Alpin » ;
Ces Tartarins
Du Pays du lendemain.

Puis, Fiorello le clownique,
Paradigme emblématique
Du cerveau italique ;
Répond sans retard :
« Charlie
 ? Des salopards ».

Et entre temps, on espère
Sauver d’autres victimes
Terrées sous cette auberge
Comme si ce quatre étoiles
Était une mine.

Comme au Bois du Cazier à Marcinelle,
On creuse, on creuse et on espère
Tandis quà une frontière,
Dans l’indifférence générale
Et le gel d’une froidure banale

Des milliers d’êtres humains
Qui crèvent de froid chaque matin
Et attendent que les gardiens
Libèrent une barrière ;
Mais là, vraiment, on désespère.

De tout ceci, on peut tirer :
Qu’une avalanche au centre de l’Italie,
Et les barouds racistes organisés
À Goro-Gorino, par quelques chrétiens fanatisés
Importent plus que tous les réfugiés de la Syrie.

3.

Morale finale : dans leur Italie,
On n’est plus Charlie.
On est Charlie dans le brouhaha,
Quand Charlie moque Allah ;
Quand il y a de l’indignation

Pour une sorte de liberté d’expression.
Quand par contre, on crève,
Et quand le mouroir arrive
D’une criminelle gestion
(dans un hiver maison)

Sur son propre territoire,
Alors, il faut et faut sur le champ
Un bouc émissaire.
Et combien sont-ils, maintenant,
À penser
 : quelle misère !

Ils pensent qu’au fond,
Ils ont eu ce qu’ils méritent
Et que l’Isis a bien fait de tuer
Ces impudents détracteurs
De nos italianissimes grands
cœurs,

Ce Pays de Sauveteurs
Qui secourent à toute heure
Le blessé, l’assassiné
Par son État national;
En traitant de « chacal »

Celui qui met les points sur les « i »,
Comme le fit un jour, à propos de Longarone,
Le fasciste Indro Montanelli
(À propos de barrages –
Soit dit entre parenthèses).

Ce n’est que prières et bavardages
Et statuettes du Père Pie,
Quand dans les intempéries,
On creuse parmi les ruines
Éternelles de cette belle Patrie.

Ils disent
 : Désastre par imprudence.
Ainsi, on escamote toute faute
Et seul reste le désastre.
Sur la prochaine maisonnette
On mettra une caricature.

Et l’hiver prochain, la jérémiade
Sonnera en échos la même litanie,
Là-haut sur la montagne :
« Il ne neige pas ! Il n’y a pas de neige !
Une catastrophe pour l’économie !
 »

Sur les montagnes éventrées
Aux pistes de ski si bien fréquentées,
Aux pentes violées
Par les
tire-fesses et les télésièges,
Aux forêts entières essartées,

Pour faire place aux banales
Idioties hivernales,
Aux hôtels dans les vallées glacières,
Aux spas, aux bien-être et autres piscines,
Aux victimes d’avalanches.

samedi 21 janvier 2017

L’ÂNACORNE


L’ÂNACORNE

Version française – L’ÂNACORNE – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne – La ballata del ciucciocornoDario Fo – 1973
Texte : Dario Fo et Franca Rame





Dialogue maïeutique


Cette fois, Lucien l’âne mon ami, je vais te faire découvrir une fable. Une fable tout à fait dans la tradition d’Ésope, de Phèdre, de Jean de Capoue et de Jean de La Fontaine, pour ne citer qu’eux, et tu dois connaître assez les fables d’avoir été si souvent sur ces scènes sollicité.

Évidemment, d’ailleurs ne suis-je pas moi aussi un animal fabuleux, étant Lucien l’âne, figure moderne de cet Âne d’Or que l’on connut autrefois, dont je me demande parfois s’il ne viendrait pas de Chine et passant par l’Inde. Peut-être, me dis-je, car j’ai en tête de lointains souvenirs de mes pérégrinations en ces pays où je fus bien avant d’arriver par ici ; il m’en reste aussi quelques idées de sagesse et de raison. Dès lors, je le sais pardi que dans les récits des fabulistes, l’âne est un personnage qu’on rencontre fréquemment.
D’ailleurs, avant même de l’entendre, j’imagine une certaine parenté entre la chanson et la fable de La Fontaine où l’âne est trompé et raillé et condamné pour avoir mangé un peu d’herbe et surtout, de l’avoir avoué, alors que les pires dévastateurs et les plus odieux criminels niant tout continuent leurs méfaits en toute équanimité.
Une fable dont Chamfort estimait qu’elle racontait l’histoire humaine. Tu sais, celle qui se termine par cette morale quasiment universelle et qui pourrait figurer parmi celles de la Guerre de Cent Mille Ans :

« Selon que vous serez puissant ou misérable,
les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir ».

Au cas bien improbable où tu ne l’aurais pas reconnue, il s’agit…

De l’une des plus célèbres du fabuliste français, « Les Animaux malades de la peste », enchaîne Marco Valdo M.I. et tu l’as pointée à juste titre, car elle me semble avoir inspiré Dario Fo et je ne pense pas que ce fut à son insu.
Dario Fo, homme de théâtre, ne pouvait ignorer les fabulistes, leurs fables et leur fabuleuse technique du récit.
Ainsi, comme tu l’auras compris, cette chanson, cette histoire est une fable. On y voit évidemment les animaux carnassiers assemblés sous la présidence du roi Lion, lesquels sont bien embêtés et empêchés de commettre leurs habituels crimes et forfaits à cause du fait que l’âne est nanti d’une redoutable corne terriblement dissuasive, d’où son nom « ciucciocorno » que j’ai rendu en français par « ânacorne », animal rappelant à l’évidence la mythique licorne, dont nul n’a encore percé le secret.
Les fauves délibèrent en Congrès d’une alliance et organisent ainsi un piège pour se débarrasser de ce défenseur des plus faibles (plus spécialement ici, des herbivores), cet empêcheur d’assassiner en rond, cet affameur de tigres, de chacals et de lions. Les conjurés l’attirent à de grandes agapes faussement végétariennes, organisées afin de prouver leur innocuité et le convainquent ainsi de se laisser scier la corne, afin – disent-ils – de les rassurer et de ne pas mettre en doute leur bonne foi.
Évidemment, ce qui devait arriver, arriva et à peine la corne coupée, ils s’en prennent à l’ânacorne (sans corne), qui réussit à s’échapper et les fauves se répandent dans les environs tuent moutons, chèvres et autres paisibles ruminants. Et le vieux bouc, animal sage et prudent, qui avait prévenu l’âne et lui avait dit de se méfier de cette embuscade et de surtout, surtout ne pas se laisser désarmer, l’accuse de négligence, de stupidité et de trahison.

Oh, dit Lucien l’âne en rigolant, je n’ai jamais eu de corne, mais j’ai de solides sabots et des dents assez dures ; de plus, j’ai un cerveau et je sais m’en servir et je connais les arcanes de la Guerre de Cent Mille Ans que les forts font aux faibles. Pour ce qui est de cette histoire, elle me semble des plus classiques, mais j’imagine qu’elle a d’autres dimensions.

En effet, Lucien l’âne mon ami, il fallait s’y attendre avec un auteur comme Dario Fo, dont les représentations théâtrales furent plusieurs fois interdites et qui fut lui-même poursuivi et censuré.
Donc, la canzone parle du coup d’État qui eut lieu au Chili en 1972 qui mit fin à l’illusion démocratique et dévoila l’impossible union des militaires et de la démocratie, disons, évolutionniste de Salvador Allende, président élu du Chili, arrivé au pouvoir porté par une coalition des gauches chiliennes, elles-mêmes soutenues par tout un peuple.

Excuse-moi d’interrompre ton propos, mais il me semble avoir compris, Marco Valdo M.I. mon ami, qu’elle raconte aussi d’autres choses, cette canzone.

En effet, Lucien l’âne mon ami, elle va plus loin et raconte aussi une histoire italienne, celle de la démocratie imaginée dans la Résistance au fascisme et qui aurait dû se traduire dans la Constitution et abolir les lois et structures mises en place par le régime mussolinien.
Là aussi, après le référendum instaurant la République, voulu et remporté par la résistance, on allait tout changer et il y eut un grand congrès – la Constituante et comme dans la canzone, il y eut une victime des agissements stupides d’un « ânacorne » et cette victime ou plutôt, ces victimes, ce furent le peuple partisan, ces gens qui avaient donné ou risqué leur vie et celles des leurs pour liquider le fascisme, l’éradiquer jusqu’au fondement et pour établir une république généreuse et pacifique.
Aux gens d’Italie, cet ânacorne italien promit la démocratie et le peuple une fois désarmé, on lui a resservi les anciens plats et on inséra dans la Constitution les Accords du Latran, autrement dit la religion d’État, la domination de l’Église catholique, et conséquemment, celle de la démocratie chrétienne, courroie de transmission d’un pouvoir en quelque sorte théocratique.
Et sous la houlette de l’ « ânacorne », les communistes du PCI, censés être les meilleurs défenseurs du peuple lui ont raconté une histoire à la Pangloss, comme quoi tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes – imagine, Lucien l’âne mon ami, ils étaient au gouvernement. Il convenait d’y rester.
C’est ainsi que se fiant aux promesses de la démocratie chrétienne, ils ont de fil en aiguille, de compromissions en compromis « historique », été complètement laminés et ce sont les gens d’Italie qui à présent encore doivent payer le prix de cette brillante politique. C’est ce que j’ai appelé la Trahison des Clercs à l’italienne. Évidemment, comme pour toutes les fables, la vérité transcende la petite histoire.

Mais enfin, Marco Valdo M.I., tout cela est bien désolant. À la lecture de cette Trahison des Clercs en Italie, il me semble qu’il y a eu une sorte de coup de Jarnac à la dernière minute et que cette position de ralliement subit du PCI aux sirènes vaticanes est surtout le fait d’un homme et que, dès lors, ce serait donc lui cet « ânacorne » dont il est question dans ta chanson.

À la vue des événements historiques et à celle de la biographie du personnage, on peut sans crainte désigner Palmiro Togliatti, comme l’« ânacorne ». à la fin de la toute dernière séance consacrée au vote de l’article 5 de la Constitution – l’article qui insère les « Accords du Latran » dans la Constitution, C’est lui, Togliatti Palmiro, secrétaire général du PCI, qui va contrairement à toute attente et à ce qu’il avait promis au peuple, conclure son discours par le ralliement aux manigances chrétiennes et cela, à l’encontre de l’avis du peuple italien et de la Constitution elle-même, qui proclamaient l’Italie comme une république laïque. Voilà pour les événements.

Et, il me semble Marco Valdo M.I. mon ami, que tu as évoqué des éléments biographiques pour expliquer cette volte-face de Palmiro Togliatti.

En effet, Lucien l’âne mon ami, mais je ne vais pas faire sa biographie, d’autres s’en sont chargés ou s’en chargeront. Je retiendrai deux ou trois faits terriblement clairs. D’abord, en 1936, le dénommé Palmiro Togliatti lance, depuis l’exil, un « Appel aux fascistes » :
« Pour le salut de l’Italie, réconciliation du peuple italien ! La cause de nos maux vient du fait que l’Italie est dominée par une poignée de grands capitalistes. (...) Seule l’union fraternelle du peuple italien obtenue par la réconciliation entre fascistes et non-fascistes pourra abattre la puissance des requins dans notre pays. (...) Les communistes adoptent le programme fasciste de 1919 qui est un programme de paix, de liberté, de défense des intérêts des travailleurs. Peuple italien, fascistes de la vieille garde, jeunes fascistes, luttons ensemble pour la réalisation de ce programme ! »

On dirait un cauchemar, une blague, dit Lucien l’âne. Un discours digne du grand Dictateur de Chaplin ou du Big Brother d’Orwell.

C’est, en effet, une proclamation aux ordres d’un grand Dictateur. Mais il va persister dans ses attitudes conciliatrices avec les fascistes et les gens de l’autre bord et il va y pousser tout le PCI et avec lui, tous ceux qui lui ont fait confiance, c’est-à-dire une bonne part des ouvriers et des gens du peuple italiens.
Parmi ces gestes de conciliation, il y a l’inquiétante amnistie qu’il va – comme ministre de la Justice – accorder aux fascistes dès 1946. On s’étonnera après qu’il n’y eut pas de véritable défascistisation de l’Italie.
Et, bien entendu, cette allégeance au Vatican et à la démocratie-chrétienne qu’est son ralliement à l’inclusion des Accords du Latran – signés entre les fascistes et la Papauté, qui font de l’Italie un protectorat pontifical, une sorte de Catholie, de Catholand ou de Catholikistan, selon l’endroit d’où on la regarde.

Tu y vas fort, Marco Valdo M.I. mon ami. Mais il me semble bien, à voir l’Italie d’aujourd’hui et son histoire depuis la fin de la guerre, que tu pourrais avoir raison. Ce pourrait bien être la vérité vraie à voir cette désolation : un parti qui a commencé son histoire avec Antonio Gramsci et l’achève avec Matteo Renzi.
Enfin, soupire Lucien l’âne, passons et – retrouvant son sourire – voyons cette canzone de l’ « ânacorne » et reprenons notre tâche qui est de tisser sans jamais dévier le linceul de ce vieux monde ignoble, ambitieux, avide, croyant, conciliateur et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Le lion a trouvé dans un livre de la Curie
Qu’au lieu de cabri, on peut manger la pastèque ;
La pastèque rouge dite aussi melon
Sera dorénavant la pitance des lions.
Le loup est fou des pommes de terre,
Le lynx, aux poules, les choux et les raves préfère,
La hyène est folle de la salade,
La fouine raffole de céleri et de carottes.
Ah, dit le lion, pour toi et les tiens, ne crains plus rien,
Nous sommes à présent tous végétariens.
Tu pourras le vérifier à notre Congrès des fauves
Et des rapaces personnellement, je t’invite.

L’ânacorne se rend à ce congrès de brigands ;
Le croisant le vieux bouc lui dit sagement :
Attention, Ânacorne, c’est un piège !
Surtout, ne laisse pas couper ta pointe !
Car l’arme terrible de ta corne
Est notre plus sûre défense.
L’ânacorne se mit à braire
Et dit : Je suis un âne, certes ;
Je suis cornu, oui, mais ne suis pas bête !
Je la connais cette bande de gangsters.

Au Congrès, le lion et la panthère,
Lui firent grande fête,
On l’installa sur le trône du roi
Et commença le fastueux repas.
Œufs durs, aubergines au fromage,
Haricots verts et pois chiches.
Le tigre buvait de l’eau plate,
Avec un sandwich à la ricotta douce.
Étendu langoureux, un fort reptile
Léchait gourmand un sorbet à la fraise.
Le renard suçait des scorsonères,
Il criait : « Plutôt le choléra que manger de la chair ».
C’était à se pisser dessus
De voir tous ces carnassiers se gaver de légumes crus ;
Le loup grignoter le melon, boire son jus,
La hyène suçoter des choux pourris et des fruits charnus.
Et tous mangeaient avec grand plaisir,
Sauf qu’à son tour, en cachette, chacun allait vomir.
Fini le repas, le roi lion demanda :
Alors, Ânacorne, il t’a plu ce petit repas ?

Tu vois, depuis longtemps, tel est notre régime ;
Nous sommes des êtres pacifiques à cette heure.
Il est temps qu’on vive ensemble en bonne entente,
Qu’on collabore pour édifier un monde de bonheur.
Le tigre entre ses dents murmure : 
Il n’y a plus rien à craindre ;
Le faucon crie en se lissant les plumes : 
 Oublions nos rancunes !
Déposons les armes, les becs, les griffes et les cornes,
Il faut la confiance pour créer un nouveau monde
Et tous le cajolaient de façon presque sincère :
L’ours embrassait Ânacorne et même la panthère,
Le python ensuite d’une telle étreinte le serre
Qu’il s’en faut de peu qu’il l’étrangle.

Eh bien, dit le lion,
Maintenant que règne la confiance,
Cette corne au front,
Que veux-tu en faire encore ?
Je la garde pour nous défendre moi et mes amis,
Mais si tu es armé où est la démocratie ?
Avec cette corne, tu nous tiens tous en respect,
Dit le renard et pleurniche le crocodile,
On dirait que tu nous trouves suspects,
La confiance et la bonne foi sont choses civiles.
Maintenant que nous sommes végétariens,
Cette corne est un comportement de vilains.
Nous te donnons notre parole de citoyens,
Parole de vrais démocrates et chrétiens :
Jamais plus les armes ne saliront nos doigts !
Parole de vieux militaire, parole de roi,
Parole de prêtre, d’évêque, de pape et de sacristain,
Ôte cette corne et nous te baiserons les mains.

Mais l’ânacorne n’était pas crétin
Pourquoi n’ôtes-tu pas ton bec, Faucon, mon ami ?
Car il me sert à picorer le raisin ;
Sans mon bec, je ne peux pas vivre ainsi !
Et pourquoi ne scies-tu pas tes dents, cher Lion ?
Avec quoi mangerais-je la pastèque et le melon ?
Sans dents, je ne peux pas me nourrir ;
Sans la pastèque, de faim, je vais mourir.
Et les fauves tous en chœur se désespèrent :
Les griffes, becs et dents ne sont pas des armes,
Ce sont des couverts ; sans eux, on ne peut manger.
Si on nous en prive, on est condamnés
Comme des enfants sans leur mère.
Ému, gêné, honteux, pleure l’ânacorne.
Alors, il plie le genou ; à la scie, il abandonne,
En baissant le front, sa longue corne.

Quand la corne fut sciée et l’âne désarmé,
Les fauves se mirent à crier :
Âne ! Nigaud ! Nous t’avons bien coincé !
Coups de patte et grandes morsures,
Blessures profondes, presqu’égorgé,
L’ânacorne fuit par le bois jusque sur la montagne
Où il arrive presque mort et sans souffle.
De là-haut, il voit lions, tigres, loups et panthères,
Happer les moutons, dépecer les vaches et les chèvres.
Il voit impuissant égorger ses enfants, ses compagnes ;
Il voit le sang et les larmes couler dans les campagnes.

Ils m’ont trahi – criait-ilcette bande de chacals,
Mont dupé le renard prêtre, le lion général
Et la louve perverse de la démocratie chrétienne.
Ils m’ont rempli la tête de fanfares,
De promesses et de louanges, ces charognards.
Ne pleure pas – dit le bouc en furie
Dorénavant à juste titre par tout le monde, tu seras appelé
L’âne cocu, cornu, décorné pour la vie
Qui par cette bande de truands s’est laissé désarmé.
Tu as cru au compromis historique, comme à la démocratie
Croient les vieux socialistes séduits par la bourgeoisie.
Tu ne mérites aucune compréhension,
Juste du mépris pour ta compromission,
Une ruade terrible de vieux bouc en colère
Et méritent pareil sort tous ceux qui s’entichent
De collaborer dans cette guerre
Avec les fauves, les puissants et les riches !