lundi 18 janvier 2016

LA TRÊVE DE NOËL

LA TRÊVE DE NOËL

Version française – LA TRÊVE DE NOËL – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson italienne – La tregua di NataleWu Ming Contingent – 2015



Pauvres choses, comme était pauvre notre Noël,
Et pauvres, nous étions dans cette guerre de riches.

Juste deux mots à propos de cette peinture d'Oskar Kokoschka qui représente un village de l'Isonzo au travers duquel passe la tranchée entre les Autrichiens et les Italiens. Kokoschka fit cette peinture en 1916 quand il combattait dans ce village – côté autrichien; il faillit y être tué; la chapelle, prise dans le même bombardement, n'en réchappa pas.. 






La tregua di Natale (La trêve de Noël) est le premier morceau (se dit encore individuel ?) de l’album Schegge de shrapnel (Éclats d'obus).


Le texte est tiré de l’interview d’un rescapé cameranese (du village de Camerano, près d’Ancona) de la Grande Guerre, recueillie il y a maintenant trente ans par Alberto Recanatini et publiée dans le volume Di che brigata sei? La mia ha i colori di Camerano… (Camerano, 1994).

À ce qu’il paraît, il ne s’agissait pas d’un individu « contraire à la guerre », ni d’un antimilitariste convaincu. Ceci, selon nous, augmente le sens de sa stupeur face à une trêve spontanée, décidée grâce à des regards d’entente, des mots bredouillés au hasard et des lancements de cadeaux dans les tranchées opposées. Le témoignage a une valeur particulière, car il n’y a pas beaucoup de documents qui parlent des « trêves Noël » sur le front d’italien (ici sommes proches de Kambreško, dans la haute vallée d’Isonzo), alors que bien davantage a été écrit et chanté autour du Christmas Truce entre les Allemands et les Britanniques, dans les Flandres, à l’occasion de Noël 1914 (celle ici décrite se déroule deux ans après).

« 
Des épisodes isolés, vite effacés par la violence de la guerre, de brefs instants qui toutefois suffirent à faire crouler une perception abstraite de lennemi proposée par la propagande : les Autrichiens se révélaient également déchirés, accablés et fatigués, ils nourrissaient le même désir de paix et de repos. Auprès de la sensation de partager avec les soldats ennemis les mêmes conditions de vie et le même destin, affleure parfois une perception plus profonde : s’il avait été possible de s’arrêter sur ces sentiments de partage, si de l’ennemi, on avait entendu la voix, ou aperçu le visage, si on en avait connu les sentiments, l’agression n’aurait pas été plus possible. »
(B. Bianchi, La follia e la fuga. Nevrosi di guerra, diserzione e disobbedienza nell’esercito italiano (1915 – 1918)
[La folie et la fuite. Névroses de guerre, désertion et désobéissance dans l'armée italienne (1915-1918)] (Roma, Bulzoni, 2001), pp. 353-354)



Sans qu’on s’en aperçoive, Noël arriva ;
Un matin quelqu’un dit étonné « Aujourd’hui, c’est Noël ».
Au long de la tranchée, la nouvelle courut de bouche à oreille.
Elle étonna si fort le cœur endurci de tous les gars
Que l’envie de tirer nous manqua ce jour-là

Les Hongrois n’attaquaient pas ;
Quelqu’un commença à chanter, d’abord à mi-voix
Mais peu après, elle remplit toute la vallée.
Un objet tomba dans notre tranchée
On pensait que c’était une bombe à retard
Mais c’était seulement un paquet de cigares

On répondait d’un lancer de chocolat
Quelqu’un sortait la tête du parapet
Et les tireurs ne tiraient pas !
Les visages de quelques Hongrois apparaissaient ;
De timides mots en italien sans sens, qu’ils disaient.

On se tendait les mains,
Les officiers laissaient faire,
Bouleversés eux aussi par ce climat irréel et humain
Pour une tranchée dans cette seconde année de guerre.
On rivalisait pour s’échanger quelque chose,
Un peu de vin, des fruits secs, des galettes.

Pauvres choses, comme était pauvre notre Noël,
Et pauvres, nous étions dans cette guerre de riches.
La trêve dura jusqu’au soir ; on nous déplaça dès le lendemain,
En affectant à un autre secteur notre brigade.
Par la suite, on sut que le commandement autrichien avait fait pareil… et il faisait bien,
Car jamais plus, nous ne nous serions tirés dessus, c’est certain.
Après cette trêve de Noël ! ! !





dimanche 17 janvier 2016

MONDE NOUVEAU

MONDE NOUVEAU

Version française – Monde Nouveau – Marco Valdo M.I. – 2016 (2008)
Chanson italienne – Mondo Nuovo – Francesco Guccini – 1978




Et déjà s'ouvre la route obscure

Vers une nouvelle réalité




Je ne sais plus trop pourquoi ni comment je suis retombé, dans mes pérégrinations, sur cette chanson de Francesco Guccini dont j’avais fait une version française, il y a quelques années. C’était en 2008, une éternité déjà. En (re)lisant le commentaire à une voix (Tu n’étais pas encore là, Lucien l’âne mon ami) et la version française, je me suis dit que j’allais la corriger et introduire cette nouvelle version (2016) par notre habituel dialogue. Mais d’abord, voici le commentaire que je faisais à l’époque :


« Francesco Guccini a raison de méditer :

L’homme nouveau fut le leitmotiv de bien des utopies, il fut chanté, encensé, annoncé, pressenti, appelé, réclamé, cherché, adulé par les religions, par certains philosophes, par quelques écrivains, par d’inspirés poètes, mais aussi par les hurleurs délirants, par les éructeurs en rut qui se groupèrent en axe peu avant le milieu du siècle dernier. Généralement, l’homme nouveau annonce le retour victorieux du bipède au cerveau de lémure, le retour de la bête immonde. Tel était un des hommes nouveaux qu’on nous a présenté à grand renfort de trompes. Blecktrommel, tambour de fer blanc menait la danse.
Il eut plein de cousins, tous aussi inquiétants.
Il faut se méfier des hommes nouveaux et des ordres nouveaux et on peut espérer que nous ne les connaîtrons jamais, nous autres de ce monde ancien perclus de rhumatismes.
Va be’ pour changer le monde, d’accord, pour changer la vie, partant pour une autre façon de vivre…
Les nouveaux mondes – j’entends Dvorák qui dirige son orchestre – ont la fâcheuse habitude de nous retomber lourdement dessus et d’écraser l’homme présent sous l’ambition nouvelle.
On est toujours entre deux; c’est le sort du présent de se trouver entre le passé qu’il vient de quitter et le futur qu’il s’apprête à dissoudre, le transformant à l’instant où il le touche en passé, que déjà, il a quitté.
L’avenir a toujours été ce vide hallucinant à remplir de gré ou de force, le plus souvent – et c’est tant mieux – par ces gestes quotidiens dont on croit qu’ils comptent pour rien.

Nous, les hommes, les frères humains qu’on balance, pendules dérisoires, aux rythmes de l’histoire, n’avons en finale qu’une vie courte, courte, courte… »

Eh bien, Marco Valdo M.I. mon ami, c’était un excellent commentaire et terriblement d’actualité, toujours et encore d’actualité. Et ce sera le cas tant que durera cette fichue Guerre de Cent Mille Ans [[7951]] que les riches et les puissants font aux pauvres et aux faibles afin d’assurer leur domination, d’asseoir leur pouvoir, de multiplier leurs richesses, de tirer profits de l’exploitation des gens et de la nature.

À propos, comme je ne crains pas l’anachronisme, je dirai que cette chanson de Guccini pourrait s’intituler : « Dernières nouvelles de la Guerre de Cent Mille Ans » et si mon commentaire de l’époque te semble si actuel, c’est tout simplement parce que la chanson de Francesco Guccini elle-même est d’actualité » et le sera encore longtemps. Car, vois-tu, Lucien l’âne mon ami, pour dire les choses de la façon triviale dont on use ici : « Nous ne sommes pas sortis de l’auberge ».

Je le pense bien, dit Lucien l’âne en mâchouillant son bout de branche. J’ai en tête l’idée que ce vieux monde ne sait plus trop où il en est et distingue pas ce qui pourra lui succéder. Si tant est toutefois qu’il ait une succession, ce qui reste à démontrer. D’ailleurs, en ce qui me concerne, je suis plus que dubitatif pour ce qui est de la conception de successions de mondes différents. Mon sentiment est qu’il s’agit plutôt d’un continuum, meublé sans doute de hauts et de bas, un continuum qui avance comme des vagues sur la mer et qui sont toujours la même eau.

Ainsi, selon toi et je m’empresse de dire que je te rejoins complètement, il n’y aurait pas une succession de mondes, une succession de périodes nettement différenciées, mais qu’il y aurait un seul et même mouvement, fait des interactions des milliards et des milliards d’événements singuliers. De fait, je pense comme toi que chaque grain de sable d’une plage est un événement unique du monde. Mais revenons à la chanson de Guccini. Même si le grain de sable, l’homme ne le comprennent pas, on est toujours
« dans une ère de transition
Entre une civilisation quasi-finie
et une nouvelle inconcevable vie »


Pour en terminer avec ces réflexions sur le « Monde Nouveau », reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde inconcevable, finissant, indifférent et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Il court rapide, mais dans quel sens
Notre temps inconnu et étrange
Et nos yeux pleins d’épouvante
Regardent ce qui nous entoure
Et ne peuvent croire au sortilège technique
Indifférent qui peu à peu nous enlève
Et nous entraîne vers une réalité
Que nous ne verrons jamais
Au milieu d’ordinateurs et d’entités
Que nous verrons jamais,
Au milieu de villes et de tableaux chiffrés
Que nous ne verrons jamais…

Et l’homme confus s’en va
Vers ce qu’il ne comprend pas,
Ce qui a programmé sa vie, il ne sait
Ni qui c’est, ni où ; mais
Ce qui importe seulement est ce qui le fait
Douter déjà de son équilibre
Et déjà s'ouvre la route obscure
Vers une nouvelle réalité
Que nous ne verrons jamais
Au milieu d’ordinateurs et d’entités
Que nous verrons jamais,
Au milieu de villes et de tableaux chiffrés
Que nous ne verrons jamais…

Ni le pourquoi ni le comment, nous ne saurons.
Nous sommes dans une ère de transition
Entre une civilisation quasi-finie
Et une nouvelle inconcevable vie
Si désormais presque personne ne croit plus
Quelle pourra bien être la foi nouvelle,
Quels pourront bien être nos nouveaux buts
Qui éteindront notre soif éternelle
De pouvoir être soi-même
Au milieu d’ordinateurs et d’entités
Que nous verrons jamais,
Au milieu de villes et de tableaux chiffrés
Que nous ne verrons jamais…

Même quand l’un ou l’autre succombera
Je ne sais lequel de nous deux sera
Cet homme nouveau,
Qui moi aussi me passionnera,
Dans le monde nouveau
Que nous ne verrons jamais,
Au milieu d’ordinateurs et d’entités
Que nous verrons jamais,
Au milieu de villes et de tableaux chiffrés
Que nous ne verrons jamais
Au milieu d’ordinateurs et d’entités
Que nous verrons jamais,
Que nous ne verrons jamais…

jeudi 14 janvier 2016

LE ROI DE FRANCE

LE ROI DE FRANCE

Version française – LE ROI DE FRANCE – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson sefardite en Judeo-espagnol - El rei de Fransia – anonyme – circa Xième siècle
d’après la version italienne de Riccardo Venturi.
Provenance attestée : Smyrne (Turquie), XVIème siècle


Smyrne vers 1500

Il doit être, je pense, assez connu maintenant que, de temps en temps, l’ici présent a besoin de quelque « retour » dans le temps, et même fort en arrière. Avec l’espoir d’être accompagné aussi par celui qui éventuellement lit et écoute les délibérément très inactuelles pages du genre, ce soir je voudrais vous emmener dans l’Espagne sefardite du onzième ou douzième siècle, époque à laquelle sans doute ce chant doit trouver son origine. Un chant que, si possible, je vous conseillerais d’écouter dans le noir, ou les yeux fermés ; il parle d’un rêve. Le beau rêve d’une très jeune fille, peut-être encore une enfant, fille d’un fabuleux roi de France, qui brode, et qui ne veut pas être réveillée par sa mère. Sa mère, cependant, le lui interprète : en extrême synthèse, le sujet de cette ancienne composition en Juif-espagnol, langue qui à l’époque correspondait à l’espagnol commun (avec ses évidents judaïsmes) mais qui, avec l’expulsion à l’époque de la reine Isabelle (le 12 octobre 1492, le jour-même de la « découverte de l’Amérique » par Colomb), s’en alla très loin, sur les rivages orientaux, pour y rester cristallisée ; de sorte que les juifs sefarades, peu nombreux, restés dans cette région parlent encore l’espagnol d’il y a huit siècles. El rei de Fransia (LE ROI DE FRANCE) est réapparu au seizième siècle environ, dans des canzoniers écrits en alphabet hébreu et arabe, provenant de la ville de Smyrne. Et il fait partie de la tradition musicale de la ville de Smyrne ; on dit qu’il fut chanté en grec. Alors qu’il était déjà tout un mélange de langues, d’exodes, de peuples. Au fond, j’aurais été tenté de ne pas mettre ce chant parmi les « Extras », comme tout ce qui provient de n’importe quelle diaspora de n’importe quel temps : fils d’exils, de chasses, de violences, de traditions et de chansons qui suivaient et suivent les peuples éradiqués. Et ainsi, pendant qu’une reine très catholique chassait les Juifs d’Espagne, ceux-ci emportaient la chanson de rêve de bonheur et de joie de la fille d’un roi. [RV]


LE ROI DE FRANCE

Le roi de France
Avait trois filles
Une travaillait
L’autre cousait.

La plus jeune
Brodait
Et de travailler, travailler
Vint le sommeil.

Sa mère qui la vit
Voulut la réveiller :
« Ne me réveillez pas, mère,
Non vous ne me réveillerez pas.


Je faisais un rêve
De joie et de bien-être. »
« Vous faisiez un rêve,
Et je vais vous le traduire. »

« J’étais sortie à la porte,
Je vis la lune pleine,
Je me suis mise à la fenêtre,
Je vis Vénus l’étoile.

J’étais allée au puits
Je vis un pilier d’or
Avec trois petits oiseaux
Qui becquetaient l’or. »

« La lune pleine
Est ta belle-mère,
Vénus l’étoile
Est ta belle-sœur.


Les trois petits oiseaux
Sont tes petits beaux-frères,
Et le pilier d’or
Est le fils du roi,
Ton fiancé. »