dimanche 20 décembre 2015

GIORDANO BRUNO

GIORDANO BRUNO


Version française – GIORDANO BRUNO – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne (Laziale romanesco) – Giordano BrunoStefano Rosso2007 


l’inauguration (1889) et le Campo dei Fiori empli d'athées, libres-penseurs, laïques et de plus de cent bannières de francs-maçons flottant au vent


Sur un sympathique fond musical, Stefano nous narre la triste fin du moine dominicain, qui fut condamné au bûcher parce qu’il soutenait que la terre tournait, chose impensable pour l’époque.

Il me semble voir notre Stefano, qui à la conclusion du sonnet, rit sous cape et nous dispense un des conseils les plus sages et anciens du monde : "Si nun te voi scottà e fatte la bua te devi fa sempre li cazzi tua!". « Si vous voulez que personne ne vous brûle et ne vous fasse des misères
Occupez-vous de vos affaires ! ».


L’ami Lucien l’âne, je m’en vais te présenter la version française que je viens de terminer d’une chanson italienne bien amusante. Elle raconte – à sa façon – l’histoire d’un brave garçon qu’un Pape délirant fit cuire en place publique, car il en savait trop. Ce savant impudent s’appelait Giordano Bruno (https://fr.wikipedia.org/wiki/Giordano_Bruno) ; on le nomme aussi Il Nolano, du fait qu’il était né à Nola, près de Naples au temps de Till le Gueux [[51150]]. Je te rappelle en quelques mots pour bien situer la suite que Giordano Bruno était un moine dominicain, ceux qui firent les croisades contre les Occitans, les Cathares et les Vaudois et instruisirent l’Inquisition. C'était un moine dominicain qui apostasia et se défroqua ne supportant plus de vivre dans la suffocation mentale et il se mit alors avec une passion tenace à explorer les territoires du savoir et ceux qu’il fallait encore éclairer.


Bref, il était parti dans la vie sur de mauvaises bases et me dis-tu, cette hyène féroce se défit de ses crocs et de ses laides pensées et rejetant la superstition se mit en quête des vérités de la nature.


C’est bien ainsi qu’on pourrait dire la chose. Mais ces bonnes dispositions lui valurent une exécution capitale. On le carbonisa vif en un lieu connu encore sous le nom de Campo dei FiorI. Je note au passage que c'est la seule place de Rome où il n’y a pas d’église. Sache, mon ami Lucien l’âne, que la statue de ce Nolano, ce Giordano Bruno méchamment exécuté sur ce Campo dei Fiori, est finalement la plus belle fleur de ce champ ; sache aussi que ce monument est l’œuvre du sculpteur et grand architecte Ettore Ferrari, qui le fit ériger le 9 juin 1889. Ce ne fut pas sans mal, même si Ettore Ferrari le fit gratuitement – ceci vaut la peine d’être dit. Toutefois, si c’était son œuvre et sa volonté, il ne put aboutir tout seul. Nombreux furent ceux qui l’aidèrent dans cette noble tâche de mémoire, au travers notamment d’une souscription internationale à laquelle souscrivirent des donateurs inconnus et des gens célèbres. Giordano Bruno n’était pas oublié. Cependant, l’intervention d’Ettore Ferrari comportait un autre message, elle signifiait autre chose encore.


Ah ?, dit Lucien l’âne intrigué, levant les oreilles en points d’interrogation.


On le vit lors de l’inauguration du monument quand le Campo dei Fiori fut empli de manifestants athées, libres-penseurs, laïques (http://www.uaar.it/sites/default/files/webfm/all/ateo/2005/Ateo-36-2005-1.pdf) et de plus de cent bannières de francs-maçons flottant au vent. Ettore Ferrari sera des années plus tard grand maître du Grand Orient d’Italie – de 1904 à 1917. Donc, Ettore Ferrari n’avait rien d’un religieux et il n’avait pas non plus l’intention de se soumettre à des injonctions papales. Pourtant, le pape de l’époque (peu importe son nom, d’ailleurs ; les papes passent, l’Église reste), s’adressa à l’État italien pour exiger qu’il interdise l’érection de la statue de Giordano Bruno. Ce porteur de tiare menaça même de quitter l’Italie, autrement dit de transporter ailleurs le siège de l’Église Catholique et Apostolique ; ailleurs : hors du territoire italien et donc, du Vatican.


Que ne l’a-t-il fait !, dit Lucien l’âne en riant.


Mais hélas, il se ravisa devant la réponse italienne. On lui fit savoir que s’il quittait l’Italie, il n’y rentrerait plus. Cela dit, cette statue de Giordano Bruno, où chaque année le 17 février, un rassemblement très anticlérical commémore l’assassinat du philosophe, reste en travers de la gorge du Pontife et à mon sens, il faudra encore la défendre contre de nouvelles attaques des cléricaux. On mesure mal la haine qu’une religion porte aux hommes à la pensée libre. Je pense à d’autres hommes qui eurent à subir les foudres religieuses ; par exemple, à ce savant, philosophe, penseur du monde qu’était Averroes, qui subit les attaques des sectateurs du Coran ou cet autre encore, vivant aux Pays-Bas, ostracisé par les rabbins, qui s’appelait Spinoza. Pour ne pas parler des contemporains…


Juste une réflexion un peu ésotérique sans doute, mais très très contemporaine aussi, dit Lucien l’âne d’un air mystérieux. Quand je la regarde, je me demande toujours si cette statue de Giordano Bruno n’a pas inspiré l’apparence de ce Dark Vador, alias Anakin Skywalker, dont la silhouette hante le monde imaginaire futur des étoiles.

GIORDANO BRUNO


Qui sait ? Et en tout cas, la ressemblance est frappante ; elle ressort avec force quand on regarde la statue à contre-jour. À mon sens, on ne peut pas ne pas y penser. Il me reste à développer très courtement le lien que j’entrevois entre le destin de Giordano Bruno et celui des autres penseurs, savants, scientifiques, philosophes, tous ceux qui font profession d’intellectuels (manœuvres ou pas) et la Guerre de Cent Mille Ans [[7951]] que les riches et les puissants font aux pauvres afin d’imposer leur domination, d’accroître leur pouvoir, de multiplier leurs richesses, d’étendre l’exploitation, de s’approprier le monde jusque dans ses moindres recoins et de voler la vie des hommes en convertissant l’or du temps en vil plomb de l’argent.


En cela, tu dis vrai, Marco Valdo M.I. mon ami, car contrairement au proverbe, le temps n’est pas de l’argent ; le temps, c’est le flux de la vie. Il nous faut maintenant cesser ce bavardage et reprendre notre tâche qui consiste, comme on le sait fort bien, à tisser le linceul de ce vieux monde mercantile, propagandiste, publicitaire, marqueteur et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




Giordano Bruno, moine dominicain,
Fixait le ciel du soir au matin ;
Il volait une petite heure à la prière
Pour deviner ce qu’il y avait en l’air
Et à force de regarder, qu’est-ce qu’il découvrit ?
Que l’univers était infini.
On sait les prêtres de mauvaise foi ;
Quand tu dis que c’est différent pour toi,
Ils deviennent revêches et hypocrites
Et quand tu dis : « C’est ce que je crois ! »,
Ils te disent que tu blasphèmes
Et tu casses les couilles aux évêques.
Alors, il jeta son froc et s’en alla bien loin
Où il fut considéré comme un grand savant
Lui qui n’était plus dominicain
Et il expliqua les choses aux gens,
Il parla à tous en italien
Qui n’était pas encore cispadan.
Il expliquait que Copernic l’allemand
Voyait tout dans son télescope.
Que si en l’air, on jetait une pierre,
Elle retombait toujours là par terre
Puisque la Terre et ce qui s’y appuie
Du même mouvement doivent tourner.
Les prêtres y décelèrent l’hérésie
Et puis, un Dominicain ? Insensé !
Tous le mettent au pilori
Plus encore, car on sait qu’il fut prêtre
Et un apostat peut apporter beaucoup ennuis.
Les gens peuvent le croire, peut-être ?
Alors, ils organisèrent
Une cabale pour piéger ce grand philosophe.
Entretemps il disait : « Ce n’est pas un dogme, c’est la nature
Qui fait les choses au hasard, la chose est sûre »
Pour qui y réfléchit, c’est du Panthéisme
Et ils taxèrent Bruno d’hérétisme,
De trahison pure l’accusant,
Car il avait juré foi au Vatican.
À celui qui lui dit : « Avez-vous les preuves
Que le monde se meuve ? »
Il répondit : « Si vous êtes myope,
Pourquoi n’achetez-vous pas un télescope ? »
Bruno fut arrêté et condamné
Et on se décida pour le Campo dei Fiori.
Ensuite, on mit Giordano sur le bûcher
Et on entassa les fagots autour de lui ;
Ils mirent le feu à cette vivante tour
Qui connut la fin de l’agneau au four.
On était le dix-sept février mille six-
Cent quand Giordano fut mis au supplice,
Quand au Campo dei Fiori la meilleure fleur
Fut immolée au nom du seigneur
Par les grands chefs de la grande Secte
Qui cuisirent Bruno comme une côtelette.
Il nous reste seulement le monument.
On ne connaît que bien peu de lui ou néant.
Je le sais, car je l’ai demandé à des tas de gens.
Il nous reste seulement cet enseignement :
Si vous voulez que
Personne ne vous brûle
Et ne vous fasse des misères
Occupez-vous de vos affaires !



vendredi 18 décembre 2015

LA BALLADE DES PENDUS

LA BALLADE DES PENDUS

Version française –  LA BALADE DES PENDUS - Marco Valdo M.I. – 2008.
Chanson italienne – Ballata dei impiccati – Fabrizio De André et Giuseppe Bentivoglio – 1968



Civils pendus par les Allemands et les fascistes en représailles. Figline Valdarno (Florence), 6 septembre 1944. 



























Un discours suspendu

par Riccardo Venturi

Figline Valdarno (Florence), 6 septembre 1944. Civils pendus par les Allemands et les fascistes en représailles.

Ce site s'occupe, par définition, de la violence du pouvoir et de la confusion, de la dévastation qu'elle entraîne. Le même mot « guerre », « guerra » en italien, « war » en anglais, [« werra » (en francique)] nous reporte à ceci : elle est l'ancienne racine germanique, tant en italien qu'en anglais, de la confusion, en allemand « Verwirrung ». La confusion, donc, comme élément nécessaire pour que le pouvoir puisse exercer sa violence. Laquelle s'exprime, et il ne pourrait en être autrement, aussi au travers de la peine de mort. La peine capitale, c'est-à-dire primaire, sans retour. Les guerres ne sont rien d'autre que de gigantesques exécutions de masse, de soldats, de civils, de choses, de peuples et de paysages.

On a donc voulu, dans le cadre du nouveau parcours sur la peine de mort, insérer cette chanson de Fabrizio De André. Cette terrible chanson de ce terrible album qu'est Nous mourûmes tous à grand peine. Une chanson qui a des racines très anciennes, car le pendu a, de toujours, quasiment la fonction de condamné à mort « exemplaire », soit en raison de la honte particulière attachée à ce type d'exécution (à l'intérieur-même des condamnations à mort, il y a aussi l'extrême perversion des condamnation « nobles » et des « ignominieuses »), soit en raison des connotations rituelles et magiques qu'elle a assumées depuis les époques révolues. Ce n'est pas par hasard que le Pendu est une carte du tarot. L'afflux de sang soudain et forcé provoque chez l'homme pendu une érection et les femmes sous le gibet touchent le corps du mort pour assurer fécondité et virilité à leur compagnon. L'urine du pendu (une autre réaction physique usuelle) est recueillie et fait l'objet de rituels magiques. Et les pendus deviennent des figures symboliques, des personnages littéraires, des simulacres édifiants. L'arbre des pendus est une des images qui se transmet depuis la nuit des temps, une image en même temps symbolique et bien réelle (voir, par exemple, Strange Fruit).

En particulier, cette chanson de De André provient directement, même s'il n'en reprend pas le texte, de la Ballade des Pendus de François Villon, le grand poète maudit du Moyen-Âge, qui avait vu mourir sur le gibet ses amis. Une poésie qui fut par la suite mise en musique par Louis Bessières et interprétée par Serge Reggiani ; mais les influences villoniennes sont décisives aussi sur Brassens, auteur à son tour de diverses chansons où sont présents les pendus, parmi toutes La messe au pendu.[on ajoutera le merveilleux Verger du Roi Louis]. Mais dans sa chanson, Fabrizio De André va bien au delà. La tradition des pendus veut que ceux-ci, comme du reste beaucoup d'autres condamnés à mort, racontent leur triste vie et les motifs qui les ont conduits au gibet, en cueillant cette dernière occasion de demander pardon à Dieu et aux hommes ("mais priez Dieu que tous nous vueylle absouldre"). De André nous présente des pendus qui ne demandent aucun pardon.

Il nous présente des pendus remplis de fureur et de rancœur. Il nous présente un blasphème, pas une prière. Il nous présente une phrase qui devrait être rappelée à tous les gens qui, dans le monde, encore aujourd'hui, prononcent une condamnation à mort :
Avant même qu'elle fût finie
nous rappelâmes à ceux qui vivent encor
que le prix payé fut notre vie
pour un mal fait en une heure.
On pourrait aller plus loin et rappeler à ceux qui vivent encor, que volontiers et souvent la vie est le prix à payer pour n'avoir rien fait de mal, ni même une heure, ni même une minute. C'est même le prix réservé à celui qui s'est refusé à faire le mal, vu que la pendaison est une des pratiques les plus répandues pour l'exécution des déserteurs. À celui qui donc se refuse à tuer, est réservée la peine ignominieuse. La même appliquée à celui qui combat pour la liberté contre un oppresseur; la photographie ci-dessus n'est qu'une des milliers de preuves à cet égard.

Les pendus de cette chanson sont des hommes jusqu'au bout. Ils ne se prêtent pas à la peur du « divin », même pas au dernier moment. Ils souhaitent unanimement que celui qui les a fait finir de cette façon ait à subir le même destin. [Comme disait Brassens : « Gare au Gorille !!!! »; De André aussi du reste, qui le traduisit... NDT]. Ils en viennent à souhaiter du mal aux croque-morts qui les a enterrés comme si de rien n'était, par profession. Rien n'est plus loin de Brassens et de son humaine compassion pour le « Fossoyeur ». Celle-ci est chanson de rancœur. La rancœur de celui qui se voit arracher la vie par un pouvoir qui a décidé sa mort, peut-être même le même pouvoir qui bredouille de quelque chaire d'église que seul Dieu a le pouvoir de donner et de retirer la vie, mais qui, ensuite, sur terre, agit tout autrement.

C'est un discours suspendu. La douleur ne génère pas ici de la résignation, mais de la rage. La Ballade des Pendus de De André est, dans ce sens, encore une chanson politique. De ces corps qui lancent des coups de pieds au vent, on promet que l'histoire ne se termine pas ici. Elle continue, et continuera pour toujours, en criant contre.




Nous mourûmes tous à grand peine
Engloutissant notre ultime cri.
Balançant des coups de pieds au vent,
Nous vîmes s'estomper la lumière.
Notre hurlement emporta le soleil
Notre air se raréfia.
Des cristaux de mots dirent
Notre ultime blasphème.

Avant même qu'elle fût finie
Nous rappelâmes à ceux qui vivent encor
Que le prix payé fut notre vie
Pour un mal fait en une heure.

Puis nous balançâmes dans le gel
D'une mort sans abandon
En récitant l'antique credo
De ceux qui meurent sans pardon.
Que celui qui se moqua de notre détresse
De notre honte extrême et de notre façon
de suffoquer, connaisse
Le nœud du même étranglement.

Que celui qui répandit la terre sur nos os
Et reprit tranquillement son chemin
Parvienne lui aussi bouleversé à la fosse
Dans le brouillard du petit matin.

Que la femme qui cacha par un sourire
Le désagrément de se souvenir de nous,
Découvre chaque nuit sur son visage
Une insulte du temps et une scorie.
Nous cultivons pour tous une rancœur
Qui a l'odeur du sang perdu.
Ce qu'alors, nous appelions douleur
Est seulement un discours suspendu.

jeudi 17 décembre 2015

Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection

Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection


Chanson française – Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection – Marco Valdo M.I. – 2015

Ulenspiegel le Gueux – 16

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – I, LVIII)

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :
Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.
Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.

Ne pleure pas, aubergiste, je vais le ressusciter.
Debout ! Hop ! Et le cabot s’est levé.




Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la seizième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les quinze premières étaient, je te le rappelle :

01 Katheline la bonne sorcière [[50627]] (Ulenspiegel – I, I)
02 Till et Philippe [[50640]](Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)
03. La Guenon Hérétique [[50656]](Ulenspiegel – I, XXII)
04. Gand, la Dame [[50666]](Ulenspiegel – I, XXVIII)
05. Coupez les pieds ! [[50687]](Ulenspiegel – I, XXX)
06. Exil de Till [[50704]](Ulenspiegel – I, XXXII)
07. En ce temps-là, Till [[50772]](Ulenspiegel – I, XXXIV)
08. Katheline suppliciée [[50801]](Ulenspiegel – I, XXXVIII)
09. Till, le roi Philippe et l’âne [[50826]](Ulenspiegel – I, XXXIX)
10. La Cigogne et la Prostituée [[50862]](Ulenspiegel – I, LI)
11. Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! [[50880]](Ulenspiegel – I, LII)
13. Indulgence [[51015]] (Ulenspiegel – I, LIV)
14. Jef, l’âne du diable [[51076]] (Ulenspiegel – I, LVII)
15. Vois-tu jusque Bruxelles ? [[51124]] (Ulenspiegel – I, LVIII)



Lucien l’âne mon ami, voici un épisode un peu étrange des aventures de Till, car il se situe à la lisère des contes où intervient le merveilleux, des histoires d’amour et des facéties de ce Till d’Allemagne qui mourut de la peste vers 1350 et dont l’histoire, moult fois remaniée déjà, parut du temps de François Ier. À l’origine, c’étaient bien des historiettes d’un Till joyeux godelureau vivant de ruses et de niches.


Tout cela est bien beau, Marco Valdo M.I. mon ami, mais de quoi s’agit-il ? Je vois au titre qu’il s’agit d’une lamentation, d’une mule et d’une résurrection, ce qui d’un point de vue religieux n’est pas une mince affaire.


Reprenons du début. C’est bien une lamentation : celle de Nelle…


Et on la comprend, dit l’âne Lucien. Le temps est bien long, les jours toujours s’encourent pour qui espère un retour.


Till est parti depuis plus de trois ans. C’est long, vois-tu Lucien l'âne mon ami, quand on n’a pas encore vingt ans.


En effet. Et je vois que la chanson dit : « Nelle est triste et lasse et souffre fort de vivre. » À cet âge, face à l’absence, on est mal armé.


L’adolescence est un moment où bouillonnent émotions et sentiments. Un moment de grande poésie. Donc, Lucien l’âne mon ami, regarde la construction de la canzone. C’est comme dans un film. Nelle pense à Till et puis, la chanson montre Till en action. Cependant, cette façon de faire n’est pas une innovation cinématographique. On la trouve dans les contes orientaux…

Et pas seulement ; elle est déjà présente dans le roman qui m’a vu naître dans le monde en tant qu’âne. Mais, je t’en prie, Marco Valdo M.I. mon ami, dis-moi ce qu’il en est de la mule et de la résurrection.


Oh, Lucien l’âne mon ami, ne te monte pas le bourrichon à l’idée de baiser la mule. Cette mule du Pape n’est pas celle de Daudet, elle n’a rien de commun avec la bourrique, le bourricot et toute la famille des asiniens. Cette mule-là, c’est la pantoufle papale, la Sainte Pantoufle que tout bon catholique se devait de baiser de ses lèvres ; je ne sais trop si c’est encore le cas. Et à vrai dire, je ne m’en soucie pas.


Halte-là ! Je ne me laisse plus prendre aux ruses des mules, moi non plus. J’en ai vu d’autres. Toutefois, je te rassure, je n’ai pas cru un instant que Till puisse trouver son content dans pareille circonstance. Passons. Quid enfin de la résurrection ?


Il me faut d’abord pour appuyer mon propos rappeler combien cette histoire de Till est emplie d’ironie, de causticité acide et que sa vocation première est de moquer la religion et l’Église. J’ajoute que ce serait du pareil au même s’il était question d’une autre religion ou d’une autre Église. Cela posé, après avoir blagué la mule du pape et le Pape lui-même, la chanson se délecte d’une résurrection. Car nul ne pourrait ne pas s’apercevoir que faire renaître le chien de l’aubergiste après avoir purgé celui du Pape, c’est présenter un point de vue particulier sur l’événement fondateur de la chrétienté, une manière innovante d’évoquer ces moments bibliques : la résurrection de Lazare et bien entendu, celle du Christ. Dans le roman, Till dévoile le mécanisme de la supercherie, ce que la canzone ne fait pas.


À présent que tu as tout dévoilé ou presque, voyons cette chanson, puis reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde superstitieux, croyant, crédule et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



La troisième année du ban
S’est écoulée depuis longtemps
Nelle espère toujours son ami
Mais où reste le printemps épanoui ?

Nelle est triste et lasse et souffre fort de vivre.
Till ! Oh Till ! Comme un oiseau ivre,
Tu t’en allas ! sans moi, sans moi, déjà tantôt.
Mon cœur pleure, où es-tu mon beau matelot ?

Till s’en vient pourtant, au gré des détours.
Till approche, Nelle compte les jours.
D’où viens-tu voyageur ?, dit la vieille.
J’arrive de Rome, la ville des merveilles.

J’y guéris d’une pituite et de la colique
Le chien du Pape, ce grand maître catholique.
Que veux-tu ?, dit le camérier archisecret.
Baiser la mule et soigner le basset.

Et le Pape dit : Ah, c’est toi, Till !
Baise mon fils la mule d’or.
Mon chien, mangeur d’hérétiques, doit vivre encor.
Et le Pape dit : Ainsi soit-il !

Tu as baisé la mule, tu as purgé le chien.
Que veux-tu, glorieux pèlerin ?
Je viens de Rome et j’ai grand faim.
Pour payer mon écot, je sauverai ton carlin.

Las, la malheureuse bête meurt subitement.
Pauvre chiennet, dit la veuve, c’était mon enfant.
Ne pleure pas, aubergiste, je vais le ressusciter.
Debout ! Hop ! Et le cabot s’est levé.

Miracle ! Maintenant, dame, il te faut payer,
Dit Till. Le repas, merci bien, je l’ai mangé.
Pour la résurrection, c’est vingt florins ;
J’en ai grand besoin pour continuer mon chemin.

La gargotière émue aux larmes
Bénit son étrange visiteur.
Nelle, le cœur en alarme,
Espère le printemps et la venue des fleurs.

Quand se lève le matin,
Till reprend sa route.
Sans se soucier du destin.
Till s’en va sans doute.