dimanche 1 novembre 2015

La Marseillaise

La Marseillaise

Chanson française – Claude Joseph Rouget de Lisle – 1792

 « noï non siamo cristiani, siamo somari », il n'y a pas l'ombre d'une hésitation : Primum vivere.


Version Marthe Chenal 1915 : https://www.youtube.com/watch?v=pks2kV6EjG0
Version « La vie en rose » : http://www.youtube.com/watch?v=EIzzugI7Tdo
Version officielle – par une chorale militaire : https://www.youtube.com/watch?v=QY8tdnqdPwI
Version chantée par Mireille Mathieu : https://www.youtube.com/watch?v=SIxOl1EraXA
Histoire de la Marseillaise : http://www.youtube.com/watch?v=H9UIIlutkxg

Version Django Reinhardt : http://www.youtube.com/watch?v=QyjJ3ThpRkA

Version Groupe Oberkampf : 1984 : http://www.youtube.com/watch?v=i1ORXrQ6r9k
Version Marseillaise Greame Allwright : http://www.youtube.com/watch?v=OPMWD29OyVg
Version Catherine Ribeiro : http://www.youtube.com/watch?v=sb98k32vlzo



S'il y a bien une chanson contre la guerre, Lucien l'âne mon ami, c'est la Marseillaise et je suis fort étonné de ne pas la trouver ici dans la page d'accueil, juste à côté de L'Internationale. Avec toutes ses traductions. Non seulement, c'est une chanson contre la guerre et les envahisseurs, mais c'est aussi, un chant revendiqué par les révolutionnaires de tous pays. Wiki remarque d'ailleurs ceci : « La Marseillaise a été traduite dans pratiquement toutes les langues du monde, comme chant révolutionnaire et de résistance, notamment dans les camps de concentration nazis. » Elle joue d'ailleurs encore aujourd'hui un rôle très important dans la mémoire de la Révolution française et dans celle des droits de l'homme qui y furent conquis et instaurés. Il suffit d'écouter une fois cette Marseillaise pour comprendre qu'elle prend aux tripes populaires et qu'elle exalte en réalité – dans son langage de 1792 – le triptyque essentiel : Liberté-Égalité-Fraternité, que les paysans et les ouvriers de la France d'alors ont imposé au fronton de tous les bâtiments publics de France et comme devise de la République, même si cela ne plaît pas aux riches et aux puissants.


Et s'il n’en restait que cela : la Marseillaise et ces principes, ce serait encore grandiose, dit Lucien l'âne en relevant le front.


Je rappelle – à toutes fins utiles – que je ne suis pas Français, dit Marco Valdo M.I. ; ça a une certaine importance, comme tu vas le voir. Cependant, le français est ma langue, c'est dans cette langue que vit ma culture et donc cette Marseillaise n'est pas pour moi un hymne officiel d'une République à présent abâtardie. Pour moi, la Marseillaise est cette chanson qui a bouleversé bien des peuples, qui a nourri l'imaginaire de bien des révoltés… et qui le fera encore.


Je pense que tu as raison et l'Internationale a connu le même destin ; elle fut ramenée de chant révolutionnaire français à hymne national soviétique. Et révolution pour révolution : un destin aussi trahi est advenu à la Révolution russe qui fut capturée, violée, bafouée, maquillée, phagocytée vampirisée, et in fine, revendue à perte par les tsars particratiques qui se sont succédés jusqu'aujourd'hui. Tout ça n'empêche pas  l’Internationale d'être encore aujourd'hui un chant qui a sa place dans la Guerre de Cent Mille Ans et d'être revendiquée comme tel par les révoltés … Un destin similaire a touché la révolution mexicaine, les chemises rouges de Garibaldi…


En effet, Lucien l'âne mon ami, et il en va de même de la Marseillaise. On a beau vouloir en faire un hymne officiel pour l'anesthésier, elle reste ce qu'elle est : un magnifique appel à l'autodéfense populaire. Et puis, un peu de réflexion amène à voir que la Marseillaise – d'abord Chant des volontaires de l'Armée du Rhin – n'est pas un chant de militaires, elle n'a rien de pompeux ou de guindé ; et certainement, rien de soumis à une autorité. C'est un chant de gens du peuple, de paysans, d'artisans, d'ouvriers partis volontairement à la guerre pour défendre leur république, pour défendre le peu de dignité et de liberté qu'ils venaient de conquérir, choses que les puissants et les riches détestaient au plus haut point. Il s'agissait tout simplement de résister à un étranglement, à une lapidation, à une croisade. Qu'ils se soient ensuite fait avoir, qu'ils aient été roulés dans la farine, qu'ils aient été trahis, qu'ils se soient fait enfermer à nouveau dans les lois des puissants, tout cela ne remet pas en cause le caractère libératoire de leur combat et de leur chant.


Si je t'ai bien compris, reprend Lucien l'âne, dans cette Marseillaise, il s'agit d'autodéfense et de résistance – Ora e sempre, Resistenza ! 


Exactement et ce n'est donc pas parce que les riches et les nantis l'ont mise dans une cage dorée d'hymne national que la Marseillaise devrait leur être abandonnée. Il nous revient à notre tour de prendre sa défense et de lui rendre sa place parmi les chansons de résistance et de révolte. C'est d'ailleurs un hymne national assez étrange, si on le compare à ceux de ses principaux voisins, cette Marseillaise fait décidément mauvais genre, elle vous a un parfum révolutionnaire, elle sent la canaille.


C'est vrai, dit Lucien l'âne, elle au moins, elle ne fait pas l'apologie des rois et des puissants, elle ne veut pas avec l'aide de Dieu sauver le roi ou la reine (God save the King, the Queen...), elle ne prétend pas dominer le monde ou l'océan (Rule, Britannia!), elle n'entend pas être « au-dessus de tout et de tous dans le monde » (Deutschland über alles in der Welt), c'était le rêve d'Otto ; en fait, il s'agit d'une partie de l'hymne allemand qui heureusement n'est plus officiellement d'actualité ; mais qui le fut très longtemps et à présent encore, il y a des nostalgiques. Il y a donc une aberration dans les Chansons contre la Guerre à ne pas donner sa place à la Marseillaise… À l'égal de l'Internationale, dont elle est d'ailleurs la source d'inspiration.


Parfois, dit Marco Valdo M.I., certains hypocrites s'insurgent contre son caractère sanguinaire et ce « sang impur abreuve nos sillons » les chatouille… Mais ce « sang impur » n'abreuverait jamais les sillons, s'il n'était venu jusque là avec des intentions criminelles. ce sang impur, impur car criminel, n'est rien d'autre que celui des envahisseurs et des armées des monarques de toute l'Europe, venus châtiés ces insolents gens du peuple. Si on veut transposer l'expression en d'autres lieux et d'autres temps, par exemple, ce sang impur rien d'autre et pour des raisons criminelles analogues que celui des troupes félonnes de Franco en Espagne, des SS de Kesselring en Italie, des miliciens de la République de Salò, des troupes des colonisateurs en tous genres et de tous temps. Il faut savoir parfois de quel côté on se place … Soit du côté des tueurs, soit du côté des gens qui se défendent contre ces bandes sanguinaires. Comme tu le vois, la Marseillaise, c'est le chant des partisans, le chant des gens du peuple, des paysans contre les armées professionnelles, contre les troupes mercenaires ou contre les croisades… Toute l'Amérique latine voit, depuis longtemps, cet affrontement entre les populations (généralement paysannes ; ouvrières où il y a des ouvriers) et les armées « nationales » au service de l'étranger. Pour parler comme Ulenspiegel, la Marseillaise, c'est un chant des Gueux.


Il me vient à l'idée, Marco Valdo M.I., que pour comprendre cela, il suffit que l'on songe un instant à l'Asie et au Moyen-Orient… Imagine que certains se mettent à chanter la Marseillaise en Arabie Saoudite ou en Syrie, ou… les Kurdes, par exemple.


La Marseillaise, c'est le chant de la Révolution française à ses débuts. C'est la réponse des paysans et des ouvriers à l'agression préparée, planifiée, organisée et déclenchée par les puissants et les riches dans le but d'éradiquer ce mauvais exemple de libération populaire. Il leur faut écraser cette hérésie républicaine et sociale afin d'empêcher toute contagion. Car, vois-tu Lucien l'âne mon ami, il faut replacer la Marseillaise dans son cadre réel, c'est-à-dire la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres afin de conserver leur domination, de poursuivre l'exploitation, de faire croître leurs richesses et de pérenniser leurs privilèges, de restaurer et de maintenir l'ordre établi.


On ne saurait mieux la décrire. Ainsi, la Marseillaise est un chant pacifique. En fait, ce que les petites gens, la valetaille comme ils disaient dans les cours, voulaient, c'est de pouvoir tout tranquillement vivre leur vie. La question est centrale pour les Chansons contre la Guerre : fallait-il vraiment que ces gens qui avaient mis fin au servage, conquis leur dignité humaine – eux qu'on considérait du haut comme des bêtes et souvent moins encore, et qui souhaitaient simplement une société libre, égalitaire et fraternelle, fallait-il qu'ils se laissent à nouveau « domestiquer » ? Et ma réponse d'âne est tout carrément : Non !

Évidemment, quelle autre réponse peut-on honnêtement envisager ? La Marseillaise, il faut voir ce qu'elle dit et surtout, à qui elle dit. On ne saurait incriminer l'agressé – ici, les petites gens de France afin de gommer la responsabilité de l'agresseur. Et l'agresseur, le tueur, le massacreur, la bande d'assassins et de prédateurs n'est pas celui chante la Marseillaise, ce sont ceux à qui elle s'adresse. Il ne faut pas confondre les époques : au moment où se conçoit la Marseillaise, la Révolution française n'est pas encore infectée d'ambitions impériales. Cela ne viendra que par la suite. Et pour comprendre la suite, Lucien l'âne mon ami, il me semble qu'il convient de lire La Ferme des Animaux de George Orwell. Il va se produire, ce qui s'est produit dans toutes les révolutions jusqu'à aujourd'hui : les plus avides prendront le pouvoir. Ceci jette un autre regard sur la révolution française et la Marseillaise : la libération populaire va être congelée, avalée, domestiquée, exploitée par la réaction des riches, anciens et nouveaux, revenus ou parvenus. Après la grande marée, il y eut le ressac terrible et trompeur. Oh, ce n'est pas la paix qu'il amène, ce retour au calme. Bien au contraire, il impose l'écrasement de tous les espoirs.

Et le résultat pour les petites gens, comme dit Boris Vian, on vit comme ça jusqu'à la prochaine fois. Tout à l’heure, on évoquait ici les Kurdes. Appliquons un instant à ce cas contemporain et singulièrement, par exemple, aux femmes de Kobané. Doivent-elles, elles qui vivaient pacifiquement et qui ne souhaitaient que vivre tranquillement leur vie quotidienne, doivent-elles au nom du pacifisme se laisser violer, assassiner, esclavager par l'envahisseur ? Autrement dit : oui ou non, ont-elles le droit à l'autodéfense, c'est-à-dire à faire ce que précisément propose la Marseillaise ? À mes yeux d'âne, ma « noï non siamo cristiani, siamo somari », il n'y a pas l'ombre d'une hésitation : Primum vivere.
Certains, me dira-t-on, fuient et bien évidemment, c'est une excellente solution quand on peut l'appliquer. Fuir, là-bas fuir  à condition qu'il y ait un refuge accessible quelque part et qu'on en ait le temps et les moyens. On le voit bien avec les émigrants actuels sur les routes de Turquie et d'Europe. Les paysans pauvres n'ont pas pu fuir… Et puis, où donc auraient-ils pu fuir ces paysans de France ? Chez leurs agresseurs ? Dans les bras de l'envahisseur ? Là-bas où les riches et les nobles avaient trouvé refuge et avaient constitué les armées qui venaient les massacrer ? Il suffit de se mettre un instant dans pareille situation pour crier aussi : « Aux armes, citoyens ! »

Je le pense aussi, Lucien l'âne mon ami, il n'y a pas d'autre solution. Cela dit, poursuivons. Comme tu le sais, on a rajouté deux couplets aux 6 couples originels. Et pour percevoir le caractère particulier de chant populaire de la Marseillaise, il suffit de voir combien ces couplets rajoutés (les deux derniers et surtout le dernier, dit le chant pour les enfants) sont faibles, d'un autre ton, patriotards et hautement stupides. Eux ont une allure officielle et tentent de dévier le sens vers ce pâté d'alouettes qu'est l'union nationale autour des concepts d'Honneur, de Patrie et d'une France momifiée et repliée sur elle-même et ses institutions. Regarde bien, Lucien l'âne mon ami, ce glissement de sens et remarque que ce sont les seuls couplets qui font appel à ces hochets… Il est d'ailleurs question en hauts lieux de faire une Marseillaise émasculée, châtrée, affadie ; neutre, en quelque sorte, plus présentable, plus politiquement correcte, plus « soft », plus BCBG. En fait, et c'est bien la preuve de son caractère populaire, ils ne l'ont toujours pas digérée, cette chanson et sa révolution. Pour le reste, les autres couplets, ils valent pour n'importe quel homme dans le monde qui lutte pour sa libre dignité… d'où qu'il soit et contre qui il lutte. En ce sens, elle est proche de l'Internationale, car pour la Marseillaise aussi, il n'y a qu'une seule nation, une seule Patrie (au sens premier, de lieu paternel) : la Terre sans frontières.


Et puis, je m'étonne d'ailleurs que tu n'aies pas présenté cet argument, il y a déjà plein de Marseillaises dans les CCG… plein d'autres, mais pas l'originale, celle qui leur a donnée vie à toutes… Et comment savoir en quoi, pourquoi et comment ? Et comment comprendre que des auteurs, des révoltés s'en inspirent, si l'on ne connaît pas la Marseillaise d'origine, celle de Rouget de Lisle ? Enfin, l'omission est réparée et nous pouvons reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde plein de frontières, d'envahisseurs, de paysans en révolte et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Allons enfants de la Patrie,
Le jour de gloire est arrivé !
Contre nous de la tyrannie
L'étendard sanglant est levé,
L'étendard sanglant est levé.
Entendez-vous dans les campagnes
Mugir ces féroces soldats ?
Ils viennent jusque dans vos bras
Égorger vos fils, vos compagnes !

Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu'un sang impur
Abreuve nos sillons !

Que veut cette horde d'esclaves,
De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves,
Ces fers dès longtemps préparés ?
Ces fers dès longtemps préparés ?
Français, pour nous, ah ! quel outrage !
Quels transports, il doit exciter !
C'est nous qu'on ose méditer
De rendre à l'antique esclavage !

Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu'un sang impur
Abreuve nos sillons !

Quoi ! des cohortes étrangères
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers !
Terrasseraient nos fiers guerriers !
Grand Dieu ! par des mains enchaînées
Nos fronts sous le joug se ploieraient
De vils despotes deviendraient
Les maîtres de nos destinées !
Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu'un sang impur
Abreuve nos sillons !

Tremblez, tyrans et vous perfides
L'opprobre de tous les partis,
Tremblez ! vos projets parricides
Vont enfin recevoir leurs prix !
Vont enfin recevoir leurs prix !
Tout est soldat pour vous combattre,
S'ils tombent, nos jeunes héros,
La terre en produit de nouveaux,
Contre vous tout prêts à se battre !
Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu'un sang impur
Abreuve nos sillons !

Français, en guerriers magnanimes,
Portez ou retenez vos coups !
Épargnez ces tristes victimes,
À regret s'armant contre nous.
À regret s'armant contre nous.
Mais ces despotes sanguinaires,
Mais ces complices de Bouillé,
Tous ces tigres qui, sans pitié,
Déchirent le sein de leur mère !

Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu'un sang impur
Abreuve nos sillons !

Amour sacré de la Patrie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, Liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs !
Combats avec tes défenseurs !
Sous nos drapeaux que la victoire
Accoure à tes mâles accents,
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire !

Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu'un sang impur
Abreuve nos sillons !

« Couplets des enfants »

Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n'y seront plus,
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus
Et la trace de leurs vertus
Bien moins jaloux de leur survivre
Que de partager leur cercueil,
Nous aurons le sublime orgueil
De les venger ou de les suivre

Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu'un sang impur
Abreuve nos sillons !

Enfants, que l'Honneur, la Patrie
Fassent l'objet de tous nos vœux !
Ayons toujours l'âme nourrie
Des feux qu'ils inspirent tous deux.
Des feux qu'ils inspirent tous deux.
Soyons unis ! Tout est possible ;
Nos vils ennemis tomberont,
Alors les Français cesseront
De chanter ce refrain terrible :

Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu'un sang impur
Abreuve nos sillons !

vendredi 30 octobre 2015

PSAUME DE CHEZ NOUS ET DES ÉMIGRANTS

PSAUME 


DE CHEZ NOUS ET DES ÉMIGRANTS


Version française – PSAUME DE CHEZ NOUS ET DES ÉMIGRANTS – Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson italienne – Salmo alla casa e agli emigrantiRocco Scotellaro1952

In “L'universo contadino e l'immaginario poetico di Rocco Scotellaro”, de Giovanni Battista Bronzini, Edizioni Dedalo, 1987.
Dans la section intitulée « Quaderno a cancelli » d
u recueil « È fatto giorno. 1940-1953 », Milan, Mondadori, 1954.




Le Jules César sur la route de l'émigration de l'après-guerre
Direction : de Naples, Gênes vers Rio de Janeiro, Buenos Aires




Après avoir vu ses compatriotes s'embarquer à Naples, Rocco Scotellaro, s'est posé le problème de la forme poétique la plus apte à exprimer l'angoisse de qui voit se répéter l'exode biblique. Il le résolut par le psaume : « Épique : sonne faux, maintenant. Élégie : c'est trop facile. Ode : pour qui et quoi ? Sonnet : il faut de la paix et beaucoup de jours d'incubation, pas des rimes, du fait. Chanson : je suis seul. Discours : idem. Epicedio (chant funèbre en présence du mort ; en français, parfois, thrène, mais en fait, le thrène (treno en italien) se chante en l'absence du mort) : les morts sont froids. Psaume : je suis en train d'y arriver, mais l'inconnu est lointain. Allons pour une sorte de Psaume… »



Face à la misère croissante, les campagnes d'Italie se dépeuplent et des millions de « paysans » (dans la chanson compatriotes) émigrent. Nous sommes vers 1950 et cette hémorragie dure depuis des dizaines d'années. C'est là un des effets amplifié de la période fasciste et de la politique nataliste couplée à l'effondrement économique résultant de l'autarcie et de la guerre.
Pour Rocco Scotellaro, ce dépeuplement pose un double problème.



Mais pour commencer, je pense qu'il est bon de rappeler qui est Rocco Scotellaro…



C'est ce que j'allais faire. Donc, Rocco Scotellaro est une personne hors du commun et en même temps, c'est un de ces pauvres gens du Sud ; en l'occurrence, la Lucanie. Personne hors norme, il va se faire la voix des sans-voix, la voix des siens, la voix de ces éternels taiseux, ces taciturnes que sont les « terroni », les « braccianti », les « somari », peu importe le nom qu'on leur donne. Cela va l'amener à parcourir un itinéraire de vie à double voie : celle du combat politique contre les partisans de l'immobilisme, essentiellement les « grands propriétaires » et leurs obligés et celle, plus forte, plus intime, de la poésie. La première de ces voies le conduira à assumer le rôle de maire socialiste de sa ville : Tricarico ; la seconde fera de lui un des poètes les plus poignants de la condition paysanne, un homme qui souffrira de la mort lente de ce monde où il est né et a toujours vécu. Il y a chez Rocco Scotellaro un attachement à son monde tout entier tenu dans les « argiles » lucaniens.



Dis-moi maintenant, parle-moi maintenant, Marco Valdo M.I. mon ami, de ce poème, de cette chanson…



J'y viens. J'y viens. En premier, comme tu as pu le comprendre de la petite citation de Rocco Scotellaro rapportée ci-dessus, il s'agit là d'un psaume : chose héritée de la poésie grecque de l'antiquité. Un chant psalmodié, c'est-à-dire (ici) une lamentation à caractère collectif, qui en principe, est accompagnée ou soutenue par une musique instrumentale. L'instrument, du moins à l'origine, est le psaltérion – un instrument à cordes, muni d'une caisse de résonance ; on le dit ancêtre du clavecin.






Oui, oui, dit Lucien l'âne en souriant. J'en ai déjà entendu jouer ; c'était aux temps où Athènes rêvait, bien avant le cinéma muet.






J'en reviens à Rocco Scotellaro et à ce Psaume. Tout d'abord, le titre. En italien, c'est : « Salmo alla casa e agli emigranti » et j'ai donné un titre français : « PSAUME DE CHEZ NOUS ET DES ÉMIGRANTS ». En deux mots, « alla casa » signifie littéralement « à la maison », ce qu'on traduit aussi par « chez soi ». Mais, vois-tu Lucien l'âne mon ami, c'est un psaume à vocation collective et ni la maison, ni le chez soi ne rendaient cela. Alors, j'ai trouvé ce « chez nous » qui inclut aussi le psalmiste – i.e. Rocco Scotellaro lui-même, bien qu'il n'ait pas l'intention d'émigrer. Ce psaume est aussi « aux émigrants ». Car cette émigration est en fait un malheur. Non seulement, elle est un malheur en elle-même, mais en plus, elle crée du malheur. D'une part, l'émigration – pour la plupart des gens – n'est pas un voyage d'agrément, un départ souhaité ou désiré, sauf par désespérance ; elle résulte d'une situation malheureuse, tellement malheureuse qu'il faut fuir. Ainsi, pour résumer : on n'émigre pas par plaisir ; généralement, il faut des circonstances extrêmes pour abandonner son pays et les siens. Si l’émigration est un malheur, résulte d'un malheur, elle en crée aussi d'autres. Je cite pêle-mêle : la désertification du pays, la pénibilité du « voyage » (il suffit de regarder ce qui se passe actuellement aux entrées de l’Europe…) et le destin souvent très difficile à l'arrivée. En plus, et c'est un des thèmes évoqués par le Psaume, les émigrants laissent derrière eux un monde en ruines. Voilà ce que raconte cette chanson.



Bien. Découvrons ce psaume et ensuite, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde enclin aux migrations, incohérent, absurde et cacochyme.






Heureusement !






Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.















Courbés vers la terre, à la petite porte rongée de la maison,
Nous sommes ses enfants et la porte est chargée d'autres sudations,
Et la terre, notre portion, pue et flaire.
Ils me tuent, m'arrêtent, je mourrai de faim, étouffé
Car vent et poussière, sous la porte, brûlent la gorge ;
Aucune autre femme ne m'aimera, éclatera la guerre,
Croulera la maison, mourra maman et mes amis, je perdrai .
Mon pays va se dépeuplant, sans chansons embarquent
Avec leurs trousseaux de chemises et de culottes, mes compatriotes.
Vont-ils attraper l'anneau ? Comme dans le jeu,
Sur des mulets bardés de couvertures, et avec leurs pertuisanes,
En file tendue sur le chemin, le jour de Saint Pancrace ?
Même vous, pères de la terre, vous partez laissant Le jour sous la porte plus noir que la fumée noire.
Que
lle lumière avez-vous léguée à vos enfants
Quand ils se retireront le soir ?



NOTE
(*) le jeu de l'anneau pendant la fête de San Pancrazio (« qui arrache, debout sur le mulet, l'anneau avec une longue perche, reçoit en prix un anneau d'or ») sert à « indiquer la disproportion entre le danger de tomber et le prix », la même disproportion inhérente dans l'acte d'émigrer, en laissant tout pour un destin obscur et inconnu…




mercredi 28 octobre 2015

Till, le roi Philippe et l'âne

Till, le roi Philippe et l'âne

Chanson française – Till, le roi Philippe et l'âne – Marco Valdo M.I. – 2015

Ulenspiegel le Gueux – 9


Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).




Till sur son âne, toute la ville, traversa 

Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la neuvième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les huit premières étaient, je te le rappelle :


01 Katheline la bonne sorcière [[50627]] (Ulenspiegel – I, I)
02 Till et Philippe [[50640]](Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)
03. La Guenon Hérétique [[50656]](Ulenspiegel – I, XXII)
04. Gand, la Dame [[50666]](Ulenspiegel – I, XXVIII)
05. Coupez les pieds ! [[50687]](Ulenspiegel – I, XXX)
06. Exil de Till [[50704]](Ulenspiegel – I, XXXII)
07. En ce temps-là, Till [[50772]](Ulenspiegel – I, XXXIV)
08. Katheline suppliciée [[50801]](Ulenspiegel – I, XXXVIII)
Je profite de l'occasion pour faire remarquer cette numérotation particulière que je viens d'introduire : (Ulenspiegel – I, I), laquelle signifie très exactement ceci :
Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l'édition de 1867.
Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d'où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.


C'est une fort bonne idée, dit Lucien l'âne. Je me demandais d'ailleurs comment savoir où trouver tous ces renseignements… Pour le reste que dit la chanson…


Comme tu t'en souviens certainement, Till et Philippe – il s'agit du roi Philippe – ont un rôle capital et antagoniste dans le récit imaginé par Charles De Coster, il y a près de 150 ans, déjà. Ils sont les deux pôles qui vont orienter toute cette histoire, elle-même assez complexe, tant elle entremêle de récits, de personnages et d'événements divers. On peut la lire de mille façons, sans doute. Mais ici, dans Ulenspiegel le Gueux, il s'agit essentiellement de l'affrontement entre le pouvoir et la liberté ; il est question aussi du véritable combat que mène l'Église contre la libre-pensée. Quant à Till et Philippe, ils seront cette fois encore les acteurs principaux. J'ai dit « cette fois encore », car il t'en souviendra, la première fois qu'on les mit en présence ici, c'était pour leurs naissances respectives et la chanson s'intitulait : « Till et Philippe ». Revoici donc une nouvelle rencontre, mais elle est bien différente, car Till et Philippe vont se voir et même, se parler.


Si c'est bien la rencontre à laquelle je pense, je crois bien que c'était à Anvers et figure-toi, que j'étais moi-même présent et bien placé pour en connaître.


Je me disais justement que ce devait être toi, cet âne qui accompagnait Till dans ses déambulations anversoises. Je pensais en écrivant cette chanson que cette entrée de Till à Anvers sur le dos d'un âne semblait avoir inspiré le peintre ostendais James Ensor pour son Entrée du Christ à Bruxelles, scène elle-même manifestement aussi liée à l'Entrée du Christ à Jérusalem, toujours sur le dos d'un âne.


J'y étais, j'y étais… Dans tous les cas, on ne saurait nier l'importance de l'âne en cette folle journée. Personnellement, j'en ai gardé un merveilleux souvenir. On a traversé la ville de part en part et je me vois encore allant rigolard avec Till sur mon dos et le valet qui court à mes côtés, tenant la bride. Et puis, ce qui s'est finalement passé sur la place avec tous ces gens.


Écoute, Lucien l'âne mon ami, laisse-moi quelques instants pour recadrer cette scène d'anthologie et en exposer les tenants et les aboutissants. Au début, on a donc, d'un côté, Till qui joue au fou à Bois-le-Duc, d'où sa réputation l'avait précédé jusqu'à Anvers, d'où on envoya le chercher. D'autre part, on a Philippe – entretemps, marié à la Reine d'Angleterre est devenu roi consort, sans aucun pouvoir personnel, ne « régnant » que par l'entremise de sa femme. Un fait difficile à accepter pour un Très Grand d'Espagne… Il s'en est d'ailleurs plaint à son père Charles Quint et ce dernier lui a promis qu'il se retirera bientôt et lui cédera sa place. En attendant, Philippe fait le tour de ses futures possessions. Il est reçu en grande pompe partout et partout, il promet ce qu'on voudra et qu'il en tiendra pas. Son entrée à Anvers condense donc toute cette équipée. Mais à Anvers, c'est le sens de la chanson, Till va lui montrer en même temps qu'au peuple assemblé combien leur jeu de dupes est ridicule et fonctionnez sur une immense crédulité (du peuple) et sur une immense hypocrisie (du futur roi). Et la chanson raconte fort bien tout ça…


Alors, passons à la chanson et puis, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde prometteur de beaux jours, d'avenirs radieux, de paradis futurs, crédule, croyant et cacochyme.



Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



« Pèlerin pèlerinant ne peut follier de séjour
Seulement par auberges et chemins »
Être fou, je veux bien, mais sans aucun détour,
Car pluie ou soleil, chez moi, me ramène mon destin.

Philippe, triste roi consort d'Angleterre,
S'en vînt visiter son prochain héritage :
Hainaut, Brabant, Hollande, Zélande et Flandres.
Il vivait à ce moment en son plus bel âge.

Froid était son royal visage,
Roide était sa tête louche,
Étroit son torse et torses ses jambes,
Roide son parler pâteux de laine en bouche.

Partout, ce ne fut que festoiement,
Partout, il jura de maintenir les libertés civiles,
Mais on vit bien à Bruxelles son faux serment:
Sa main se croqua soudain sur l'évangile.

À Anvers, pour un triomphe et force fêtes,
On dépensa tant et plus et plus encore.
Pour le roi, on fit carnavals et cortèges.
Rien n'y fit, Philippe tirait une tête de mort.

La ville fit quérir un fol à Bois-le-Duc.
Connais-tu un tour pour faire rire Philippe le roi ?
Heer Markgrave, j'en tiens plus d'un trempé dans le suc.
Que comptes-tu faire ? Voler en l'air, une fois.

Par les rues, les places, les carrefours, on clama
Sonnant clairons, battant tambours, à haute voix
Aux signorkinnes, aux signorkes, on annonça :
Le fol Ulenspiegel sur la place volera.

Till sur son âne, toute la ville, traversa
En robe cramoisie donnée par la commune.
Till et son âne, ornés de grelots et de soie,
Saluèrent bien bas le roi sur son estrade.

Till sur le toit, corneille sur la corniche,
Battait l'air de ses bras, mais il ne volait pas.
Là, il déclara à la foule et au roi :
Je me croyais seul fou, la ville en est pleine.