mercredi 11 décembre 2013

NOIX DE COCO

NOIX DE COCO


Version française – NOIX DE COCO – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne – Noci di cocco – Giorgio GABER – 1972

Album: Dialogo Tra Un Impegnato E Un Non So (1972)












Avec la parodie des naufragés, GABER « vulgarise » sympathiquement la vieille théorie – commencée par Rousseau et ensuite reprise par les pères du socialisme – du « communisme primitif » de la préhistoire fondé hélas sur la pénurie alimentaire, et l'« invention » de l'État qui présenté comme une nécessité d'organisation devient ensuite – en instituant la propriété privée – l'expression et le moyen de la domination des privilégiés au détriment des autres, d'une classe sociale sur une autre.

J.J.Rousseau ouvrait la seconde partie de son « Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes » (1754) en disant :
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne. ».



Belle chanson que celle-là..., dit Lucien l'âne en riant. Elle me fait beaucoup rire tout en étant fort juste et instructive. Et puis, cette histoire de noix de coco m'en a rappelé immédiatement une autre histoire de noix de coco où Arthur, roi d'Angleterre, entame une discussion hallucinante et nébuleuse à propos d'hirondelles migrantes et de noix de coco, lui au pied du rempart interpellant les sentinelles, silhouettes chinoises déambulant au sommet. (http://www.youtube.com/watch?v=JHFXG3r_0B8 – http://www.dailymotion.com/video/x25er5_monty-python-sacre-graal_fun)


En effet, elles sont totues deux drôles. Quant à la chanson de Gaber, elle se présente comme une scène du théâtre de la vie primitive dans le décor d'une sorte d'île idyllique, où de « bons sauvages », collectifs en diable et a priori heureux et solidaires, vivant des fruits de la nature – qu'interprète LE CHOEUR, vont se faire avoir par un d'entre eux plus sournois, plus rusé et plus cynique – qu'interprète GABER , qui va les dépouiller de leurs droits naturels à la vie et imposer le principe de propriété et son corollaire qu'est l'État. D'une part donc, cette canzone montre comment on passe d'un monde commun, d'une société collectivement solidaire à un monde divisé : le monde conçu par et pour les riches, dont ma grand-mère énonçait ainsi le principe fondateur: « Rien pour les autres et tout pour moi ». D’autre part, elle indique de façon imagée ce qu'il en est des débuts de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d'instaurer leur domination, d'imposer leur mainmise sur le monde, de privatiser à leur profit la nourriture, les biens, la Terre, en attendant de s'emparer de l'univers tout entier. C'est un acte de naissance – imprescriptible, du moins à leurs yeux et scellé dans la majesté de l'État, figure publique, sorte de totem de leur puissance, fondement de la spoliation éternisée et de la violence réservée.


En effet, c'est un joli coup tordu que cet État, seul détenteur de la force armée, seul autorisé à faire usage de la violence – y compris contre ses propres citoyens. Cet État est le moyen par lequel ils (les gens de pouvoir, les tenants et les servants du système) légitiment leur armée d'occupation permanente, chargée du maintien de l'ordre (de leur ordre, évidemment!) ; et son pouvoir intangible est l'instrument de l’iniquité fondamentale de leur société. Car il s'agit bien – dès le départ – de leur société, de leur pouvoir, de leur État, de leur Justice, de leur système où la propriété privatise progressivement tout et où véritable monstre glouton et insatiable, elle avale les biens et les choses et dévore la vie des hommes. Ainsi, il est légitime et il en est plus que temps, comme le chantaient les Canuts, de tisser le linceul de ce vieux monde propriétaire, étatique, inique, violent et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



LE CHOEUR:

Quelle faim !
Quelle faim !
Quelle faim !
Quelle faim !
Quelle faim !
Quelle faim !
Quelle faim !
Quelle faim !
Quelle faim !

GABER :
Quelle faim ! Quelle faim !
Et ici, dans cette île déserte, il n'y a rien à manger !

LE CHOEUR:
Quelle faim !

GABER :
Quelle faim !

LE CHOEUR:
Quelle faim !

GABER :

Quelle faim !
Pauvres de nous. Si unis, si solidaires, tous égaux sans rien à manger !
LE CHOEUR:
Quelle faim !

GABER :
Quelle faim !

LE CHOEUR:
Quelle faim !

GABER :
Quelle faim !

GABER :
Hè ! Hè ! Je vois des noix de coco. Oui, il y a plein de noix de coco !

LE CHOEUR:
Bien ! Hourra ! Nous avons trouvé les noix de coco !
Nous avons trouvé les noix de coco !
Nous avons trouvé les noix de coco !
Nous avons trouvé les noix de coco !

GABER :
Non ! Non. J'ai trouvé les noix de coco !
Ah oui, les noix de coco je les ai trouvées, donc je me les garde !

LE CHOEUR:
Mais nous aussi nous avons faim !

GABER :
Vous ne comprenez pas les gars... Faisons un raisonnement. Dans la vie, tous les hommes ne sont pas égaux : il y a des hommes normaux et des hommes de talent. Ce n'est pas par hasard que j'ai trouvé les noix de coco !



LE CHOEUR:
Mais qu'est-ce que tu en fais de tant de noix de coco ? Tu es seul et nous sommes nombreux !



GABER :
Ce n'est pas le nombre qui compte ; c'est l’intelligence de l'individu !



LE CHOEUR:
Tu es seul et nous sommes nombreux !



GABER :
Vous ne pensez pas me faire de la peur avec des menaces ?



LE CHOEUR:
Tu es seul et nous sommes nombreux !

GABER :
C'est vrai ! Je suis seul et vous êtes nombreux… Il faut que je vous calme. Certes pas avec les noix, hein ? Il faut que j'invente quelque chose, quelque chose de juste, de civilisé. Gaffe si nous commençons avec la violence. Le respect ! Le respect de ce que nous sommes, de ce que nous avons, quelque chose de sérieux, d'important, de démocratique !
Ça y est, j'ai trouvé ! J'invente l'État !

LE CHOEUR:
Entonne l'Hymne national


lundi 9 décembre 2013

LES ANCIENS COMBATTANTS

LES ANCIENS COMBATTANTS


Version française – LES ANCIENS COMBATTANTS – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne – I reduci – Giorgio Gaber – 1976








En voilà encore une fois, un de ces titres de chanson qui évoque mille choses, dit Lucien l'âne en râpant d'un sabot rugueux le sol de gravillons qui s'étale jaunâtre devant lui. Les anciens combattants... depuis le temps que je cours le monde, j'en ai rencontrés de toutes les sortes et revenant de toutes sortes de guerre. Je me souviens assez bien de ceux qui revenaient de la guerre de Troie, par exemple, de la guerre des Gaules ou des guerres d'Espagne. Ceux qui s'en étaient allés avec Roland et bien entendu étaient revenus... Don Quichotte et Sancho... Ceux qui avaient fait les campagnes de Russie... Là d'ailleurs, il y en eut bien des vagues et de toutes les couleurs. Sans compter ceux qui s'en étaient allés à la croisade ou au Tonkin ou même en Chine ; ceux de Carthage ou de Rome, ceux qui avaient été dans les bataillons d'Afrique ou dans les légions...


Oh, moi, c'étaient plutôt mes grands-pères... Mais, je ne sais ce que tu en sais, ces anciens combattants se divisent en deux groupes : ceux qui racontent et même souvent, radotent leur guerre et ceux qui font silence sur le sujet ou s'en tiennent à de sobres évocations. Mais, pour en venir à la chanson elle-même, tout en étant spécifiquement italienne, elle ne parle ni de ceux qui revenaient du Carso ou du Piave, ni de ceux qui sont revenus plus tard d’Éthiopie ou du Don, ni de Grèce, ni d'Albanie, ni, ni. En fait d'anciens combattants, elle fait allusion aux combattants de la guerre civile qui est toujours en cours, la Guerre de Cent Mille Ans, cette Guerre que les riches font aux pauvres afin de maintenir leur système de domination, de maintenir leur système d'exploitation, de maintenir leurs privilèges, d'accroître leurs richesses, de décupler leurs profits... Elle est l'évocation par un d'entre eux des combats des années récentes... et comme elle date de 1976, il faut bien situer ces combats autour de 1970... Un peu avant, un peu après... Un récit, comment dire, un peu amer, un peu – pour user d'un mot de ce temps-là – autocritique, d'une ironie rétrospective... Mais finalement, peu importe de quelle guerre ils étaient issus, ces anciens combattants, l'important ici, c'est qu'ils sont en quelque sorte des archétypes, comment dire, des « anciens combattants » racontant leurs « anciens combats »... et c'est parfois dérisoire quand certains se roulent dans la gloire... et d'autant plus quand la guerre est la Guerre de Cent Mille Ans et qu'on est dans le camp des pauvres. Il n'y a aucune gloire à revendiquer, aucun bénéfice à en tirer à titre individuel... d'être un « ancien combattant ». Ce n'est pas le but du jeu ; du moins, ce ne devrait pas l'être.


Je le crois aussi, dit Lucien l'âne en secouant ses oreilles en signe d'approbation et il me semble que la chanson de Gaber va dans le même sens. Mais foin de ces dissertations et retournons à notre tâche... Tissons le linceul de ce vieux monde, le suaire de ce système guerrier, radoteur, dérisoire et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Et alors est venue l'envie de casser tout
Nos familles, les armoires, les églises, les notaires
Les bancs d'école, les parents, les « Cent vingt-huit »
De transformer en courage la rage qui est en nous.

Tout sautait en l'air
Et on avait un sentiment de victoire
Comme si l'histoire.
Tenait compte du courage

Et alors est venu le moment de s'organiser
D'avoir d'une ligne et de s'unir autour d'une idée
Des écoles et des quartiers aux usines pour se confronter
Et ensemble décider la lutte en assemblée.

Et tout semblait prêt
Pour faire la révolution…
Mais c'était seulement une illusion
Ou une belle intention.

Et alors est venu le moment des longs discours
De repartir de zéro et s'occuper un moment de nous
D'affronter la crise, de parler, parler et s'épancher
De s'introspecter pour savoir qui on est.

Et il y avait l’orgueil de comprendre
Et puis la certitude d'un virage
Comme si comprendre la crise voulait dire
Que la crise était révolue.

Et alors revient l'envie de faire une action
Mais chaque geste échappe de la main et s'enlise
La seule certitude qui reste est la confusion,
Le privilège d'avoir conscience qu'on existe

Mais le fait d'avoir la conscience
Que l'on est dans la merde plus totale
Est l'unique différence substantielle
Vis-à-vis du bourgeois normal.

Et alors nous nous sommes sentis incertains et dépassés
Rescapés déchirés et fatigués, inutiles héros,
Avec nos pansements perdus et les écharpes sur nos visages
À vingt ans déjà nous sommes ici à raconter aux petits-enfants que nous
Nous, nous avions tout fait sauter
Et on avait un sentiment de victoire
Comme si l'histoire.
Tenait compte du courage.

samedi 7 décembre 2013

LES MONSTRES DU DEDANS

LES MONSTRES DU DEDANS


Version française - LES MONSTRES DU DEDANS – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne – I mostri che abbiamo dentro – Giorgio Gaber – 2002



Les Monstres du dedans
Peinture de Jérôme Bosch



Ça fait un certain effet si nous ne comprenons
Pas d'où viennent nos réactions.
Et on vit sans savoir jamais
Celui qu'on est, au fond
Celui qu'on est.

Les monstres du dedans
Qui vivent dans chaque homme
Cachés dans l'inconscient
Sont une réminiscence atavique.

Les monstres du dedans
Vaguent dans chaque esprit
Ce sont nos instincts obscurs
Et inévitablement
Il faut en tenir compte.

Les monstres du dedans
Silencieux et insinuants
Sont les gènes égoïstes
Sans ménagement
Dominateurs et conquérants.

Les monstres du dedans
Nous poussent à la violence
Qui presque par symbiose
S'est accolée
À notre existence.

Notre vie civilisée
Notre idée de justice et d'égalité
La société
Sont menacées
Par ces monstres qui sont notre substance.

Nos monstres du dedans
Nos monstres du dedans.

Les monstres du dedans
Nous alanguissent
Face à cette chose
Qu'avec impudeur
Nous appelons amour.

Les monstres du dedans
Sont insatiables et funestes
Veulent le pouvoir à tout prix
Même celui qui le hait
Le hait par envie.

Les monstres du dedans
Nous inspirent le grand rêve
D'un Dieu juste et sévère
Avec le besoin sans répit
D'un Allah ou d'un Jésus Christ.

Les monstres du dedans
Nous inculquent des idées tordues
Et le goût sadique et morbide
Face aux images de mort.

Notre vie consciente
Notre foi dans le juste et dans le beau
Est un équilibre apparent
Qui est menacé
Par les monstres au dedans
De notre cerveau.

Les monstres du dedans
Croissent dans le monde entier
Les monstres du dedans
Sont en train de nous ravager.


Les monstres du dedans
Vivent dans chaque esprit
Naissent dans chaque terroir
Inévitablement.

jeudi 5 décembre 2013

Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli

Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli


Canzone française – Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli – Marco Valdo M.I. – 2013
Histoires d'Allemagne 100
An de Grass 03

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.



Soirée à Sankt Pauli

Vergnuegen auf St. Pauli, 1930. - Elfriede Lohse-Waechtler 

      




Comme celle de 1901, celle d'Else du Mont des Oliviers, cette Histoire d'Allemagne n'est pas à sa place chronologique. Et comme je l'ai déjà expliqué, si elle vient si tard, c'est qu'il y a presque trois ans maintenant, je ne savais pas trop comment l'assaisonner, comment faire une chanson avec une histoire comme celle-là. Mais avec le temps, finalement, je comprends mieux les choses ; surtout, celles qui ne sont pas explicitement dites.


Aide-moi un peu..., dit Lucien l'âne un peu éberlué. De quelles choses parles-tu ? Donne-moi un exemple...


Les Pragois, par exemple. Que viendraient faire des Pragois dans un match qui doit désigner le champion d'Allemagne ? La réponse est simple... Ce sont les Allemands de Prague. Les Allemands de Prague, tu imagines... On est en 1901... Prague dans le championnat d'Allemagne... On sait ce que ça donnera en 1939, cette idée de Prague en Allemagne... Encore une chance que ce soit Leipzig qui ait gagné... Imagine un instant... Prague, champion d'Allemagne... Quelle ironie ! Une autre indication concernant l'équipe de Leipzig, cette fois... C'est un joueur Polonais naturalisé allemand, le dénommé Stany – dans la chanson et sur le terrain et de son nom civil : Bruno Stanischewski... qui va conduire l'équipe à la victoire. On en verra aussi bien d'autres des Polonais d'origine être naturalisés après 1939... Ainsi, tu peux voir que les phrases et les histoires ne sont pas aussi innocentes qu'elles en ont l'air.


On dirait même parfois qu'elles font de la prémonition, dit Lucien Lane en clignant malignement de l’œil gauche.


J'irais jusqu'à dire de la prédiction créatrice. Et dans le fond, ce n'est pas si faux... Les mots, les histoires construisent le monde ou en tous cas, participent de la création du monde ou autrement dit, interfèrent dans l'histoire. D'ailleurs, le mot histoire lui-même, tel que je viens de l'utiliser, est actuellement un mot suspect ; c'est un mot qui déplaît, c'est un mot tabou. Car en parlant d'histoire, je fais deux choses : j'inscris ma chanson dans un monde de la durée, un monde qui s'échappe de l’instantané, de l'événementiel, de l'immédiateté, du superficiel et j'entame une réflexion, je remets en action la pensée comme mode d'organisation du monde – la pensée et pas la hasardeuse main invisible si chère aux économistes. Le mot « histoire » est aussi suspect car il a un sens et ce sens de l'histoire – à la fois, direction et signification, ce sens de l'histoire renvoie à ce qui se passe dans la durée, à voir ce qui déchire le monde dans la durée, à voir que la guerre n'est pas un processus accidentel, mais un élément constitutif de notre monde, de celui dans lequel actuellement nous vivons ; en bref, il renvoie à la Guerre de Cent Mille Ans, cette guerre que les riches font aux pauvres pour imposer leur pouvoir, pour instaurer leur domination, pour assurer leurs privilèges, pour accroître encore et toujours leurs richesses. Et à partir de là, la pensée se met à gamberger, elle gagne sa liberté, elle échappe aux contrôles, elle se refuse à la domestication et elle se met à penser le monde, à y introduire de la conscience, à y voir ce qui s'y fait et à dire ce qui ne se fait pas. À partir de là, elle entre en résistance...


Ora e sempre : Resistenza ! , dit Lucien l'âne. Mais pour en revenir à la canzone, il me semble que tu avais déjà raconté des matchs de football...


En effet et si je me souviens bien, il y en a déjà eu trois... Il y eut dans l'ordre chronologique : Bottines et gros souliers (vers 1912) [[11143]], Le Pied d'Ivan (1942) [[40978]] et Le Miracle de Berne (1954) [[39654]].


Alors, si tu le veux bien, passons à la chanson et puis, nous reprendrons notre tâche et ensemble, tels des canuts d'aujourd'hui, nous tisserons le linceul de ce vieux monde volatil, superficiel, concurrentiel, hasardeux et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Après notre sept à deux, on a dit
Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli
La veille du match, tard dans la nuit
Passer du bon temps avec les filles
C'est une légende, c'est un bruit

Ce qui est sûr, c'est que nous
À dix-sept, dans le train de nuit
Depuis Leipzig et pas en wagon-lits,
Tous en troisième classe, qu'on était nous.

Pour la finale, sur le terrain d'Altona
Nos onze joueurs étaient là en rang d'oignon
Et même l'arbitre et les onze Pragois,
Deux mille spectateurs et pas de ballon.

Les Pragois ne rigolaient pas
Le public et nous, on riait gaiement
L'arbitre, un joueur d'Altona
Regardait sa montre pour passer le temps

Enfin, le ballon arriva
Le soleil et le vent du côté des Pragois
Grâce à quoi, Meyer mit le premier but
Friedrich mit, pour nous, le deuxième but

À la mi-temps, on en était toujours là.
Ensuite, le vent changea
Bref, avec Stany et Riso, le festival
Nous mena au premier titre national

L’arbitre qui s'y connaissait
Impartial concluait
Par écrit et de sa main
Les meilleurs ont gagné, à la fin.

Après notre sept à deux, on a dit
Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli
La veille du match, tard dans la nuit
Passer du bon temps avec les filles
C'est une légende, c'est un bruit

L’arbitre qui s'y connaissait
Impartial concluait
Par écrit et de sa main
Les meilleurs ont gagné, à la fin.


mercredi 4 décembre 2013

ILS TE VOLERONT À NOUS COMME UN ÉPI

ILS TE VOLERONT À NOUS COMME UN ÉPI




Version française – ILS TE VOLERONT À NOUS COMME UN ÉPI – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne - Ti rubarono a noi come una spiga – Rocco Scotellaro – 1945 (?)
Poème de Rocco Scotellaro, du recueil de poésie “È fatto giorno. 1940-1953” publié juste après sa disparition prématurée.
Musique d'Ambrogio Sparagna, de son disque intitulé « Passaggio alla città. » « Musique et chants pour Rocco Scotellaro »



Veillée de Rocco Scotellaro - Tableau de Carlo Levi




Poésie écrite par le grand poète de la Basilicate pour la mort d'un ami tué pendant des mouvements des paysans pour l'occupation de terres. Malheureusement je n'ai pas trouvé de repères historiques plus précis.



Mon cher ami Lucien l'âne, je te suggère d'aller regarder le petit film sur Rocco Scotellaro, dont voici l'adresse : http://www.youtube.com/watch?v=XV5aCE98a34 .


Par ailleurs, j'en suis à me demander si ce n'est pas toi l'âne qu'on voit sur certaine photo de Rocco en grande conversation avec lui , qui illustrait la chanson que tu avais traduite sous le titre : « Nous ne nous baignerons pas » .



Lucien et Rocco

Mais bien évidemment que si... Et pour une fois qu'on a une photo qui prouve mes assertions, il me plaît bien qu'on la publie ici. D'ailleurs, tu connais ma proximité mentale avec lui – siamo tutti i due somari. Voilà qui est dit, mais parle-moi de la canzone...


Comme tu le verras, elle s'inscrit, cette canzone dans la longue et douloureuse tradition paysanne des lamentations, qui sont des monologues « in memoriam » d'un disparu. Le but étant de fixer en quelque sorte sa mémoire et souvent de raconter son agonie. C'est, je te l'accorde, aussi un peu de la conjuration ; manière de faire le deuil. Car, vous les ânes, de la mort, vous vous en moquez bien. Et singulièrement toi qui est là depuis plusieurs milliers (nul, à part toi, ne sait combien d'ailleurs) d'années. Mais les humains sont d'une espèce plus sensible et plus craintive ; non seulement, ils craignent la mort – la leur, mais en outre, ils se lamentent de la mort de leurs proches. Ce n'est évidemment pas mon cas, car comme toi, je sais que la mort n'est rien qui puisse m'importuner, une fois accomplie ; et elle n'est rien non plus avant de s'accomplir. La seule chose qui existe réellement, c'est la vie. Ceci est rationnel et vaut pour tout un chacun, les autres ânes compris. De cela, il découle aussi qu'il n'y a pas lieu de craindre la mort ; ni la sienne, ni celle d'autrui... Sauf peut-être pour ce qui est des complications terrestres qui vont en découler, mais ce sont des difficultés ordinaires de l'existence qui ne lui sont pas spécifiques. Quant à se lamenter pour le mort... Pratiquement, cela n'a aucun sens pour lui ; c'est pourtant le sens apparent de la chanson, de celle-ci comme de beaucoup d'autres... Mais comme pour toutes ces chansons, le mort, la mort parle de la vie et s'adresse aux vivants.



À qui d'autre, pourrait-elle bien le faire ?, demande Lucien l'âne en ouvrant des yeux pleins d'étoiles et grands comme une galaxie.






Et donc, le sens réel de la chanson, c'est bien le message aux autres vivants. On raconte le mort, comme on raconterait d'un vivant ; d'ailleurs, il faut bien le faire revivre (c'est le cas ici) afin qu'il puisse dire ce qu'il aurait – imaginairement – dit, s'il avait pu... Le mort se soucie du vivant. Comme le gendarme de Vialatte ; celui-là même qui s'était pendu dans sa cuisine et avait laissé un mot sur la table dans lequel il disait : « Il y a de la soupe dans l'armoire ; ne la jetez pas ; elle est encore bonne. »






Oui, je me souviens du gendarme de Vialatte et de sa soupe. Cela dit, reprenons notre tâche et tissons ensemble, avec Rocco et ses frères, le linceul de ce vieux monde mortifère, lamentable, irrationnel, superstitieux, crédule, croyant et cacochyme.






Heureusement !









Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane









Pour un jeune ami assassiné



Il vit la mort des yeux et dit :
Ne me laissez pas mourir
La tête sur la rive
De la digue blanche.
Il n'y passe que des cars rapides
Des trains lents et longs
Et des camions pleins de charbon.
Ne me laissez pas avec ma tête posée
Sur la digue à la faux taillée.
Ne m'abandonnez pas la nuit
Avec une couverture sur les yeux
Entre deux carabiniers
Qui montent la garde.

Je ne sais qui m'a tué
Ramenez-moi chez moi,
Les paysans comme moi
Se fondent dans le tas
Portez-moi sur le lit
Où est morte ma mère.

Ou venez ici danser autour de moi
Et sucer une goutte de mon sang
Il vous fera m'oublier.
C'est long d'attendre l'aube et la loi
Demain même le troupeau
Fuira ce pré détrempé.

Et ma tête vous la verrez, pierre,
Rouler dans les nuits
Là-bas dans les maquis.
Ainsi la mort nous fait ennemis !
Comme une faux fauche net !
(Quel mal vous ai-je fait ?)
Nous nous échangerons nos peurs.


Dans le temps où le grain mûrit
Au bruissement de ces branches
Nous aurions chanté ensemble mes amis.
Et mon vieux père
Ne va-t-il pas se tailler les veines
À faucher tout seul
Les champs d'avoine ?