mercredi 4 décembre 2013

ILS TE VOLERONT À NOUS COMME UN ÉPI

ILS TE VOLERONT À NOUS COMME UN ÉPI




Version française – ILS TE VOLERONT À NOUS COMME UN ÉPI – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne - Ti rubarono a noi come una spiga – Rocco Scotellaro – 1945 (?)
Poème de Rocco Scotellaro, du recueil de poésie “È fatto giorno. 1940-1953” publié juste après sa disparition prématurée.
Musique d'Ambrogio Sparagna, de son disque intitulé « Passaggio alla città. » « Musique et chants pour Rocco Scotellaro »



Veillée de Rocco Scotellaro - Tableau de Carlo Levi




Poésie écrite par le grand poète de la Basilicate pour la mort d'un ami tué pendant des mouvements des paysans pour l'occupation de terres. Malheureusement je n'ai pas trouvé de repères historiques plus précis.



Mon cher ami Lucien l'âne, je te suggère d'aller regarder le petit film sur Rocco Scotellaro, dont voici l'adresse : http://www.youtube.com/watch?v=XV5aCE98a34 .


Par ailleurs, j'en suis à me demander si ce n'est pas toi l'âne qu'on voit sur certaine photo de Rocco en grande conversation avec lui , qui illustrait la chanson que tu avais traduite sous le titre : « Nous ne nous baignerons pas » .



Lucien et Rocco

Mais bien évidemment que si... Et pour une fois qu'on a une photo qui prouve mes assertions, il me plaît bien qu'on la publie ici. D'ailleurs, tu connais ma proximité mentale avec lui – siamo tutti i due somari. Voilà qui est dit, mais parle-moi de la canzone...


Comme tu le verras, elle s'inscrit, cette canzone dans la longue et douloureuse tradition paysanne des lamentations, qui sont des monologues « in memoriam » d'un disparu. Le but étant de fixer en quelque sorte sa mémoire et souvent de raconter son agonie. C'est, je te l'accorde, aussi un peu de la conjuration ; manière de faire le deuil. Car, vous les ânes, de la mort, vous vous en moquez bien. Et singulièrement toi qui est là depuis plusieurs milliers (nul, à part toi, ne sait combien d'ailleurs) d'années. Mais les humains sont d'une espèce plus sensible et plus craintive ; non seulement, ils craignent la mort – la leur, mais en outre, ils se lamentent de la mort de leurs proches. Ce n'est évidemment pas mon cas, car comme toi, je sais que la mort n'est rien qui puisse m'importuner, une fois accomplie ; et elle n'est rien non plus avant de s'accomplir. La seule chose qui existe réellement, c'est la vie. Ceci est rationnel et vaut pour tout un chacun, les autres ânes compris. De cela, il découle aussi qu'il n'y a pas lieu de craindre la mort ; ni la sienne, ni celle d'autrui... Sauf peut-être pour ce qui est des complications terrestres qui vont en découler, mais ce sont des difficultés ordinaires de l'existence qui ne lui sont pas spécifiques. Quant à se lamenter pour le mort... Pratiquement, cela n'a aucun sens pour lui ; c'est pourtant le sens apparent de la chanson, de celle-ci comme de beaucoup d'autres... Mais comme pour toutes ces chansons, le mort, la mort parle de la vie et s'adresse aux vivants.



À qui d'autre, pourrait-elle bien le faire ?, demande Lucien l'âne en ouvrant des yeux pleins d'étoiles et grands comme une galaxie.






Et donc, le sens réel de la chanson, c'est bien le message aux autres vivants. On raconte le mort, comme on raconterait d'un vivant ; d'ailleurs, il faut bien le faire revivre (c'est le cas ici) afin qu'il puisse dire ce qu'il aurait – imaginairement – dit, s'il avait pu... Le mort se soucie du vivant. Comme le gendarme de Vialatte ; celui-là même qui s'était pendu dans sa cuisine et avait laissé un mot sur la table dans lequel il disait : « Il y a de la soupe dans l'armoire ; ne la jetez pas ; elle est encore bonne. »






Oui, je me souviens du gendarme de Vialatte et de sa soupe. Cela dit, reprenons notre tâche et tissons ensemble, avec Rocco et ses frères, le linceul de ce vieux monde mortifère, lamentable, irrationnel, superstitieux, crédule, croyant et cacochyme.






Heureusement !









Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane









Pour un jeune ami assassiné



Il vit la mort des yeux et dit :
Ne me laissez pas mourir
La tête sur la rive
De la digue blanche.
Il n'y passe que des cars rapides
Des trains lents et longs
Et des camions pleins de charbon.
Ne me laissez pas avec ma tête posée
Sur la digue à la faux taillée.
Ne m'abandonnez pas la nuit
Avec une couverture sur les yeux
Entre deux carabiniers
Qui montent la garde.

Je ne sais qui m'a tué
Ramenez-moi chez moi,
Les paysans comme moi
Se fondent dans le tas
Portez-moi sur le lit
Où est morte ma mère.

Ou venez ici danser autour de moi
Et sucer une goutte de mon sang
Il vous fera m'oublier.
C'est long d'attendre l'aube et la loi
Demain même le troupeau
Fuira ce pré détrempé.

Et ma tête vous la verrez, pierre,
Rouler dans les nuits
Là-bas dans les maquis.
Ainsi la mort nous fait ennemis !
Comme une faux fauche net !
(Quel mal vous ai-je fait ?)
Nous nous échangerons nos peurs.


Dans le temps où le grain mûrit
Au bruissement de ces branches
Nous aurions chanté ensemble mes amis.
Et mon vieux père
Ne va-t-il pas se tailler les veines
À faucher tout seul
Les champs d'avoine ?

mardi 3 décembre 2013

LA BALLADE DU FACTEUR WILLIAM L. MOORE DE BALTIMORE

LA BALLADE DU FACTEUR WILLIAM L. MOORE DE BALTIMORE, QUI EN 1963 S'EN ALLA SEUL DANS LES ÉTATS DU SUD. IL PROTESTAIT CONTRE LA PERSÉCUTION DES NOIRS. IL FUT TUÉ AU BOUT D'UNE SEMAINE. TROIS BALLES AVAIENT TROUVÉ SON FRONT.



Version française – LA BALLADE DU FACTEUR WILLIAM L. MOORE DE BALTIMORE, QUI EN 1963 S'EN ALLA SEUL DANS LES ÉTATS DU SUD. IL PROTESTAIT CONTRE LA PERSÉCUTION DES NOIRS. IL FUT TUÉ AU BOUT D'UNE SEMAINE. TROIS BALLES AVAIENT TROUVÉ SON FRONT – Marco Valdo M.I. – 2013
d'après la version italienne « BALLATA DEL POSTINO WILLIAM L. MOORE DI BALTIMORA, CHE NELL'ANNO '63 GIRAVA DA SOLO PER GLI STATI DEL SUDO. PROTESTAVA CONTRO LA PERSECUZIONE RAZZIALE. FU AMMAZZATO DOPO UNA SETTIMANA CON DUE PALLOTTOLE IN FRONTE. » de Riccardo Venturi
d'une chanson allemande – Die Ballade von dem Briefträger William L. Moore aus Baltimore, der im Jahre 63 allein in die Südstaaten wanderte. Er protestierte gegen die Verfolgung der Neger. Er wurde erschossen nach einer Woche. Drei Kugeln trafen seine Stirn. – Wolf Biermann – 1965







http://www.baltimoresun.com/news/maryland/bal-slaying-of-baltimore-civil-rights-protestor-still-unsolved-20130531,0,4593462.htmlstory


Dimanche

Ce dimanche-là, William L. Moore
Se reposait de son labeur.
C'était un pauvre facteur
Il habitait à Baltimore


Lundi

Le lundi, c'était à Baltimore,
Bill dit à sa femme :
« Je ne veux plus être facteur encore,
Je m'en vais dans le Sud – faire un voyage.
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte
Blancs et noirs, bas les barrières !
Et tout seul, il partit.


Mardi

Le mardi, dans le train
Plus d'un demanda à William L. Moore
Ce que signifiait l'écriteau qu'il portait à la main,
Et chacun lui donnait la bonne chance pour son parcours.
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte
Blancs et noirs, bas les barrières !
Et tout seul, il était parti.


Mercredi

Le mercredi en Alabama
Il marcha sur le macadam
Longue était la route de Birmingham,
Et ses pieds entravaient son pas
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte
Blancs et noirs, barrières bas!
Et tout seul, il était parti.


Jeudi

Le jeudi, un shérif l'arrêta sur le trottoir
Il lui dit : « Mais tu es un blanc ! »
Et dit encore « Qu'as-tu à faire des Noirs ?
Mon gars, réfléchis convenablement ! »
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte
Blancs et noirs, bas les barrières !
Et tout seul, il partit.


Vendredi

Le vendredi, un chien, courut après lui
Il devint son meilleur ami.
Mais dès le soir, on jeta des pierres sur eux
Alors, ils sont partis plus loin, à deux.
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte
Blancs et noirs, bas les barrières !
Et tout seul, il était parti.


Samedi

Le samedi fut chaud à mourir,
Une femme blanche est venue
Lui donner à boire, et en secret lui dire :
« Vous m'avez convaincue ! »
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte
Blancs et noirs, bas les barrières !
Et tout seul, il partit.


Dernier jour

Le dimanche, un beau jour d'été bleu,
On l'a trouvé dans l'herbe verte -
Trois œillets rouge sang avaient mis le feu
À son front soudain livide.
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte
Blancs et noirs, bas les barrières !
Et tout seul, il partit.

Mort tout seul
Il n'est plus seul.

dimanche 1 décembre 2013

Else du Mont des Oliviers

Else du Mont des Oliviers


Canzone française – Else du Mont des Oliviers – Marco Valdo M.I. – 2013
Histoires d'Allemagne 99
An de Grass 01

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.







Cette Histoire d'Allemagne n'est pas à sa place chronologique ; d'ailleurs, elle n'est pas la seule. Et ceci tient au fait que mon inexpérience et mon ignorance des débuts se sont progressivement estompées au fur et à mesure que j'actionnais le kaléidoscope de Günter Grass et que je découvrais les Histoires d'Allemagne. J'en ai appris des choses et j'en ai croisé des narrateurs et des narratrices. En voici une encore... Et comme je te l'ai dit, j'aurais dû la faire paraître bien plus tôt... Mais avec elle – je veux dire Else Lasker-Schüler, il y a de quoi s'y perdre dans les méandres des calendriers. Car la chose est sûre et éclatante, cette femme est un phénomène, à elle seule, un personnage des plus surprenants. Née il y a presque cent cinquante ans le long de la Wupper, ce qui en soi n'est pas un exploit, certes, l'enfant prodige qu'elle fut grandit à Wuppertal – la chose a son importance, vu que la canzone a comme un de ses points de repère, l'inauguration du train suspendu de Wuppertal en 1901.

« À la naissance du monstre de la Wupper
Quand le dragon courut sur le fer
Dans les fracas du tonnerre ».

Else Lasker-Schüler fit sa renommée comme poétesse dès le début du siècle ; elle dut fuir l'Allemagne dès avril 1933 et elle finit sa vie en Palestine au début 1945. C'est elle qui envoie des cartes postales de Jérusalem à un de ses anciens amants, le poète Gottfried Benn, qui réside à ce moment, croit-elle, dans ce qui reste de Berlin ; elles ne le joindront jamais.


C'est assez étrange, je trouve, ce nom d'« Else du Mont des Oliviers » que tu lui as donné...


Mais, Lucien l'âne mon ami, c'est tout simplement là qu'elle est enterrée et, là qu'elle se trouve après avoir franchi la Wupper, alias le Styx des anciens. Par parenthèse, son premier recueil de poésie est précisément intitulé « Styx ». Mais pour en revenir à la canzone, je te signale que le serment auquel il est fait allusion est doublement significatif, amphibologique, en quelque sorte, puisqu'il s'agit venant de ce Doktor Benn, lui-même poète allemand renommé, en raison même du fait qu'il a signé le Gelöbnis treuester Gefolgschaft – serment de très fidèle obédience au führer – dès mai 1933, a ipso facto rompu l'amoureux serment. En clair, Benn en devenant nazi trahi en même temps son amie juive déjà exilée...


Et cette histoire de barbichette ? De quoi s'agit-il ? Que vient-elle faire là ? Car moi, je la connais bien cette comptine..., dit Lucien l'âne en la fredonnant.
Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois
Un, deux, trois.


Mais, Lucien l'âne mon ami, c'est tout simple. C'est en effet une vieille comptine enfantine française (et tu sais combien j'aime les comptines et surtout aussi, combien les comptines ou d'autres chansons qui me trottent en tête me sont de précieux auxiliaires et m'aident à trouver un rythme, une manière d'amorcer... Bref, elles mettent en branle mon imagination), et c'en est le texte d'origine, mais tu vois bien qu'elle est précédée d'un distique que tu n'as pas chanté :

« Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira. »
Il s'agit de savoir qui rira le dernier... Maintenant les cartes postales de Jérusalem viennent après bien longtemps et même si elles avaient retrouvé leur destinataire dans les ruines du nazisme, bien longtemps aussi après la séparation et la trahison, elles l'auraient – et c'était leur but – mis face à sa conscience, elles l'auraient mis en accusation face à lui-même.


Mais, dit Lucien l'âne en redressant ses oreilles pour attirer l'attention, celui qu'on met ainsi face à son propre arbitre, face à sa « décence commune », s'il a vraiment trahi, s'il a donc eu une attitude indécente, que peut-il bien avoir à faire de ce rappel des faits et de cette interpellation... Il ne faut pas en attendre quelque regret, quelqu'embarras que ce soit... Un escroc, un tricheur, un menteur, un traître ne peut exister s'il s'arrête à des considérations éthiques ou morales.


Tu as raison, Lucien l'âne mon ami, il peut s'en taper complètement, il peut même réfuter les faits qu'il a vécus et même, contre l'évidence de sa propre mémoire, il peut aussi réécrire l'histoire. Mais le but n'est pas qu'il s'amende, ni même de l'effrayer... En fait, cela n'a aucune importance ; en fait, il n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est que cela soit dit et qu'il sache que cela est dit, finalement, là aussi, peu importe. Et dans le cas qui nous occupe, que cela soit dit pour l'éternité. Je te précise qu'Else envoie ces cartes en 1945 et qu'elle meurt le 22 janvier de cette année-là. Donc, Else, juste avant d'aller se réfugier dans le Mont des Oliviers, de devenir Else du Mont des Oliviers, envoie les trois cartes au Doktor Benn. C'est en quelque sorte, le mot de la fin ; sans doute, voulait-elle avoir le dernier mot. J'arrête ici, sinon le rébus ne sera plus un rébus et la canzone perdra de son mystère et de sa capacité à faire gambader l'esprit.


Ainsi donc, nous n'irons pas plus loin et je chercherai à élucider ce qui est caché. En attendant, il nous faut reprendre notre tâche qui est de tisser le linceul de ce vieux monde empli de trahisons, de fureurs, de terreurs et de bruits et décidément, cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un, deux, trois
Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira
Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois
Un, deux, trois.

Une, deux, trois
Moi, Else du Mont des Oliviers
Trois cartes j'envoie
Un ensemble bien ficelé
Saint Sépulcre, Mosquée et Lamentations
En 1945, de Jérusalem
À Berlin, au Docteur Benn
Dans les décombres et lamentations
Elles ne le trouvent pas
Le Docteur Benn n'est plus là
Plus tard, il mourra

Un, deux, trois
Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira
Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois
Un, deux, trois.

Tu as signé le serment
Tu m'as trahie,
Moi, ton Else, ta grande amie
Ah ! Tu m'aimais si délicieusement
À la naissance du monstre de la Wupper
Quand le dragon courut sur le fer
Dans les fracas du tonnerre
Écoute mon piano bleu désespéré
Ce cygne noir sur la Wupper vient te chercher

Un, deux, trois
Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira
Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois
Un, deux, trois.

Quand même, tu n'aurais pas dû
Oh ! Spécialiste des maladies vénériennes
T'acoquiner aux gloires hitlériennes
Ces gens-là t'ont fait cocu
Comme ensuite, tu l'as vu
Ah, Aimé de Dieu et de ton Else in illo tempore
Ah, Gottfried, viens m'embrasser !
Ah ! Je t'attends ! Mon Giselher !
De l'autre côté de la noire Wupper.

Un, deux, trois
Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira
Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois

Un, deux, trois.

vendredi 29 novembre 2013

DERNIER DES MOHICANS

DERNIER DES MOHICANS

Version française – DERNIER DES MOHICANS – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne - Ultimo mohicano - Gianfranco Manfredi – 1977
Paroles et musique de Gianfranco Manfredi
Du disque intitulé “
Zombie di tutto il mondo unitevi” (Zombies de tous les pays, unissez-vous!)






Dernier des Mohicans
Un pavé à la main
Seul ici dans la rue
Et la barricade
Où l'ont-ils emmenée ?
Il n'y en a plus.

Dernier des Mohicans
Un pavé à la main
Il n'y a plus de police
À qui je le jette, alors ?
Je vais faire un tour,
J'entre au café.

Appuyé au comptoir, je bois un thé avec le balayeur
Il me demande si la commune le payera
Je ne sais que dire, mon ami, jouons un peu
Un jour peut-être cette rue
Sera sale comme avant, quand...

Dernier des Mohicans
Un verre à la main
Ils m'ont laissé ici
Peut-être qu'ils reviendront
Cette année peut-être ou alors...
Ceux comme moi.

Dernier des Mohicans
Je fais un peu de fumée
Le signal monte
Monte dans la nuit
Cherche les marmottes

Ici, on ne s'éveille plus.

jeudi 28 novembre 2013

MAIS QUI A DIT QU’ELLE N'EXISTE PAS


MAIS QUI A DIT QU’ELLE N'EXISTE PAS

Version française - MAIS QUI A DIT QU’ELLE N'EXISTE PAS – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne – Ma chi ha detto che non c'è – Gianfranco Manfredi – 1976

Texte et musique de Gianfranco Manfredi
Album :Ma non è una malattia (Ce n'est pas une maladie)




Cette fois, mais c'est souvent le cas, je t'apporte une chanson à haute teneur poétique, une chanson de haute intensité mentale, une chanson qui parle au cœur et à l'esprit.


Je me réjouis déjà de te l'entendre dire, Marco Valdo M.I. mon ami, dit l'âne Lucien en souriant. C'est toujours un plaisir de découvrir une nouvelle chanson et ce plaisir se multiplie dans son attente de ce que tu m'annonces là. Mais, dis-moi vite ce qu'elle raconte cette chanson, de quoi elle parle, qui l'a écrite... Enfin, tout ce qu'il te plaira de raconter...

Ah, Lucien l'âne mon ami, j'aime beaucoup que tu aimes ce que je te mitonne et aussi que tu réagisses avec tant enthousiasme à mes annonces. Et puis, tu fais bien de poser toutes ces questions, car en effet, l'intérêt d'une chanson tient à ce qu'elle raconte, à l'auteur, à la façon dont elle raconte les choses, d'où elle vient...


D'abord l'auteur, si tu veux bien.


En deux mots, Gianfranco Manfredi est né à la moitié du siècle dernier et avait vingt ans en 1968 – ce qui le situe déjà assez bien. Ses parents enseignaient la musique. Lui a fait des études de philosophie dans des années assez agitées en des temps où les intellectuels ne trahissaient pas tous, ne s'alignaient pas tous systématiquement du côté des riches et des puissants.


Je vois, je vois, dit Lucien l'âne en avançant un sabot noir comme la nuit sans lune. Par parenthèse, ce mal (la trahison des clercs) a été récemment analysé et dénoncé par Andrea Camilleri qui disait, c'était au début novembre : « La mauvaise santé de l'Italie aujourd'hui est due aussi à cette sorte de mélasse dans laquelle tous se roulent et à la conformisation qui en découle. Un jeune intellectuel qui commence à émerger aujourd'hui, n'émerge pas car il représente une voix hors chœur mais précisément car il sait incarner mieux que tout autre, un désir dominant de non-engagement, de non participation... » et il conclut : « Mais je dois le dire avec beaucoup de déplaisir – les intellectuels d'aujourd'hui n'ont même pas conscience de leur trahison ». Pour le reste, je te renvoie à son récent article « Alla ricerca dell’impegno perduto », titre proustien s'il en est. [http://temi.repubblica.it/micromega-online/camilleri-alla-ricerca-dellimpegno-perduto/]


De fait, ce mal est pernicieux et frappe de stupeur – à quelques rares exceptions – les intellectuels dans toute l'Europe, sinon dans le monde. La trahison des clercs est universelle. En fait, ce sont les courtisans du système. Ils en recueillent avec componction les prébendes. Mais, assez causé de cela. J'en viens à la chanson... De qui, de quoi parle-t-elle ? Du moins, la version que j'en ai tirée. Mais d'abord, il convient de préciser son titre : « MAIS QUI A DIT QU’ELLE N'EXISTE PAS », qui, tu en conviendras, est assez énigmatique. Laissons de côté tout le reste et voyons l'essentiel, à savoir qui est cette « elle », dont certains disent qu'« elle n'existe pas ». Je vois deux hypothèses... Ce peut être soit la liberté, soit la révolution ; mais j'imagine mieux la chose avec l'une englobant l'autre ou alors, les deux ensemble. Il y a quand même un indice : la taupe.


Mais que vient donc faire une taupe dans cette histoire ? D'où sort-elle celle-là ? Que peut-elle bien signifier ?, dit Lucien l'âne en fronçant les sourcils et en ramenant ainsi ses oreilles vers l'avant esquissant ainsi une jolie grimace.

Je te raconte vite cette histoire de taupe et tu verras en effet qu'elle n'est si anodine. Ainsi, la première apparition de la taupe remonte à Shakespeare et à la réponse qu'Hamlet fait au spectre de son père qui remue la terre de sa tombe...

Et rappelle-moi ce que dit Hamlet..., dit l'âne Lucien vivement intéressé.


Je te cite la traduction française : « Bien dit, vieille taupe ! Peux-tu donc travailler si vite sous terre ?. L'excellent pionnier ! ». Et bien des années plus tard, nouvelle apparition de la même taupe chez le philosophe allemand Hegel, que je te cite : « Il arrive souvent que l'esprit s'oublie, se perde ; mais à l'intérieur il est toujours en opposition avec lui-même ; il est progrès intérieur - comme Hamlet dit de l'esprit de son père : 'Bien travaillé, vieille taupe!" - jusqu'à ce qu'il trouve en lui-même assez de force pour soulever la croûte terrestre qui le sépare du soleil [...] L'édifice sans âme, vermoulu, s'écroule et l'esprit se montre sous la forme d'une nouvelle jeunesse. ».


Ah, dit Lucien l'âne, voilà qui est intéressant. Mais ce serait donc l'esprit et non la liberté ou la révolution...


Attends la suite avant de te prononcer, car la voici revenue notre taupe dans le discours de Karl Marx et là, il s'agit de la révolution : « Nous reconnaissons notre vieille amie, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement… » et enfin, j'ai encore repéré sa trace chez Rosa Luxemburg, qui disait : « vieille taupe, tu as fait du bon travail ! ... Impérialisme ou socialisme. Guerre ou révolution, il n'y a pas d'autre alternative ! »
Dès lors, la présence de la taupe, comme tu le vois, impose inévitablement l'idée de révolution. Enfin, liberté ou révolution se confondent finalement, vues de ce côté-ci de la barrière – je veux dire du côté où se situent la chanson, Gianfranco Manfredi, Andrea Camilleri et toi et moi et des millions d'autres... dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d'accroître leur domination, de renforcer l'exploitation, d'étendre leurs possessions, de multiplier leurs profits, de protéger leurs privilèges, de magnifier leurs richesses.

Alors, bienvenue à cette chanson, un « poing levé » (en italien : « pugno chiuso ») à son auteur et à tous ceux de ce côté de la barrière et reprenons notre tâche de « taupes », creusons le tombeau de ce vieux système (comme disait Hamlet : « Notre époque est détraquée. Maudite fatalité... ») et tissons le linceul de ce vieux monde marchand, étouffant, conformiste, ennuyeux, mensonger et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



On la trouve dans le fond de tes yeux
À la pointe de tes lèvres
On la trouve dans ton corps réveillé
La fin du péché
La courbe de tes flancs
La chaleur de ton sein
Au plus profond de ton ventre
Dans l'attente du matin

On la trouve dans le rêve réalisé
On la trouve dans le pistolet-mitrailleur poli
Dans la joie, dans la rage
La destruction de la cage
La mort de l'école
Le refus du travail
L'usine déserte
Ta maison sans porte

On la trouve dans l'imagination
La musique sur l'herbe
On la trouve dans la provocation
Le travail de la taupe
L'histoire du futur
Le présent sans histoire
Les moments d'ivresse
Les instants de mémoire

On la trouve dans le noir de la peau
Dans la fête collective
Elle emporte la marchandise
Elle te prend la main
Elle incendie Milan
Elle lance les pavés
Les pierres sur les blindés
Elle cogne sur les fascistes
On la trouve dans les rêves des voyous
Dans les jeux des enfants
La connaissance du corps
L'orgasme de l'esprit
L'envie dévorante
Le discours transparent.

Qui a dit qu'elle n'existe pas
Qui a dit qu'elle n'existe pas

On la trouve dans le fond de tes yeux
À la pointe des lèvres
On la trouve dans le pistolet-mitrailleur poli
Dans la fin de l'État

Elle existe, elle existe. Oui qu’elle existe.
Mais qui a dit qu'elle n'existe pas...