dimanche 8 mai 2022

La Charrette

 


La Charrette



Chanson française – La Charrette – Marco Valdo M.I. – 2022




LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.




LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ; Épisode 16 : Jours tranquilles au Pays ; Épisode 17 : La Région ; Épisode 18 : Mémoires d’un Rat militaire ; Épisode 19 : L’inaccessible Rêve ; Épisode 20 : La Gastronomie des Étoiles ; Épisode 21 : Le Progrès ; Épisode 22 : Faire ou ne pas faire ; Épisode 23 : Le Bonheur des Gens ; Épisode 24 : La Sagesse des Dirigeants ; Épisode 25 : Les Valeurs d’Antan ; Épisode 26 : L’Affaire K. ; Épisode 27 : L’Atmosphère ; Épisode 28 : La Nénie de Zinovie ; Épisode 29 : L’Exposition colossale ; Épisode 30 : La Chasse aux Pingouins ; Épisode 31 : Le Rêve et le Réel ; Épisode 32 : La Vérité de l’État ; Épisode 33 : La Briqueterie ; Épisode 34 : L’Armée des Chefs ; Épisode 35 : C’est pas gagné ; Épisode 36 : Les Trois’z’arts ; Épisode 37 : La Porte fermée ; Épisode 38 : Les Puces ; 039 : L’Ordinaire de la Guerre ; Épisode 040 : La Ville violée ; Épisode 041 : La Vie paysanne ;


Épisode 42



 


 LA CHARRETTE

Issachar Ber Ryback – 1925








Dialogue Maïeutique


La charrette, qui donne le titre à la chanson, Lucien l’âne mon ami, comme tu le sais, est un véhicule rustique avec de grandes roues qu’on fait tirer par un bœuf, un cheval ou même parfois, un âne.


Je sais, dit Lucien l’âne, et je sais aussi que c’est une lourde tâche. Mais que vient faire ici cette histoire de charrette ?


Eh bien, Lucien l’âne mon ami, il se trouve également que la charrette est un objet historique de sinistre mémoire, du moins pour ceux qui ont la mémoire de la Révolution française où la charrette joua un rôle aussi effrayant que la guillotine à laquelle elle emmenait les condamnés. C’est à ce sens-là que fait allusion la chanson :


« Pour moi, dit le père, c’est rien de mourir,

Mais de cette manière, le bétail va crever.

De l’assemblée, ils l’ont fait sortir.

Et sur la charrette, on l’a embarqué.

Un père si sobre, si intelligent, si gentil ;

Nul ne sait ni comment, ni où il a fini. »


Voilà, dit Lucien l’âne, qui me remémore ceci d’un autre écrivain russe dont le nom commence également par « Z », car il s’appelle Eugène Zamiatine. « Le soir, j’appris qu’ils en avaient emmené trois. Toutefois, personne ne parlait tout haut de ce qui venait de se passer, par suite de l’influence bienfaisante des Gardiens, invisibles parmi nous. Les conversations roulaient sur la chute rapide du baromètre et sur le changement de temps… » (Nous autres – un roman interdit par la censure dès 1923). Et pour le reste ?


Pour le reste, reprend Marco Valdo M.I., la chanson, comme celles qui la précèdent, répercute les échos captés durant le voyage en Zinovie selon le même schéma qu’à l’ordinaire, c’est-à-dire en quatre strophes de douze vers chacune. Pour ta gouverne, je vais un peu les décortiquer. La première expose quels sont les événements et les émotions autorisées en Zinovie ; il s’y glisse comme un soupçon d’ironie quand elle évoque :


« Les émotions permises sont limpides :

La joie des glorieux succès militaires,

L’enthousiasme pour la sagesse du Guide

Et ceux qui pensent, on les fait taire. »


Ça, c’est de toute actualité, dit Lucien l’âne.


En effet, dit Marco Valdo M.I., comme c’est souvent le cas ici. Donc, pour le reste, la deuxième strophe renvoie à une certaine mobilisation aussi volontaire qu’enthousiaste du peuple par le peuple et elle se conclut dramatiquement par la « disparition » du père, qui avait émis une critique devant l’assemblée populaire.


Oh, dit Lucien l’âne, il n’y a pas qu’en Zinovie que les gens critiques disparaissent ou sont emmenés on ne sait trop où. Souvent, on n’en retrouve jamais la trace que bien plus tard, quand on la retrouve.


Quant à la troisième strophe, continue Marco Valdo M.I., elle raconte la fuite et l’errance du fils qu’on poursuit jusque dans l’anonymat de la capitale où il s’était réfugié.


Évidemment, dit Lucien l’âne, tel père, tel fils, ont-ils dû penser et se mettre à sa recherche, mais un mystérieux « jeune homme » l’a prévenu à temps ; sans quoi, j’imagine qu’il aurait suivi le chemin de son père. Il a heureusement choisi de fuir.


Heureusement, dit Marco Valdo M.I., certainement ! Quant à son destin, tout dépendra de la suite, laquelle par nature est imprévisible. Enfin, la quatrième strophe parle de l’impossibilité d’une littérature quand on n’a comme sujets possibles que le panégyrique du Guide et la célébration du glorieux, du merveilleux et du radieux.


Arrête-toi là, dit Lucien l’âne, car il importe de tisser le linceul de ce vieux monde inculte, barbare, glorieux, merveilleux, radieux et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




À l’intérieur des frontières de Zinovie,

On connaît des événements ordinaires,

On ressent des émotions singulières,

Ainsi se déroule la vie.

Parfois, il y a des moments extraordinaires :

Famines, inondations, tremblements de terre,

Catastrophes aériennes et ferroviaires,

Les opérations spéciales et les menaces étrangères

Les émotions permises sont limpides :

La joie des glorieux succès militaires,

L’enthousiasme pour la sagesse du Guide

Et ceux qui pensent, on les fait taire.


Retour des vacances au cœur de l’été ;

Au village, les paysans sont enrôlés 

Pour créer le paradis annoncé.

Ceux qui n’ont pas pu fuir

Ont volontairement dû s’inscrire

Finalement, de leur plein gré.

Pour moi, dit le père, c’est rien de mourir,

Mais de cette manière, le bétail va crever.

De l’assemblée, ils l’ont fait sortir.

Et sur la charrette, on l’a embarqué.

Un père si sobre, si intelligent, si gentil ;

Nul ne sait ni comment, ni où il a fini.


Comme à la campagne, la tranquillité

À la ville ne peut toujours durer.

Un soir, un jeune homme vient le voir.

Vite, il rassemble ses quelques affaires ;

Sans tarder, il part dans le noir

N’importe où, se mettre au vert.

Il s’en va sans savoir où il va.

Sur un train de passage, il a sauté ;

Seul moyen de rester en liberté.

Son errance commença comme ça.

Après longtemps, il est descendu ;

Ici, on l’a plus jamais revu.


La Zinovie ne produit pas de la littérature ;

Ce n’est pas qu’elle manque de talents,

Simplement, le problème littéraire est évident :

On manque d’ingrédients pour l’écriture.

Où trouver de quoi parler, que raconter ?

Les infinies démarches pour un appartement,

Les files d’attentes, les réunions, les comités,

Le grand rêve partagé de l’Épanouissement ?

Seuls comptent notre passé glorieux,

Notre présent merveilleux et l’avenir radieux ;

La conscience et l’histoire de l’humanité

Sont juste des survivances du passé.






mercredi 4 mai 2022

La Vie paysanne

 


La Vie paysanne



Chanson française – La Vie paysanne – Marco Valdo M.I. – 2022




LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.




LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ; Épisode 16 : Jours tranquilles au Pays ; Épisode 17 : La Région ; Épisode 18 : Mémoires d’un Rat militaire ; Épisode 19 : L’inaccessible Rêve ; Épisode 20 : La Gastronomie des Étoiles ; Épisode 21 : Le Progrès ; Épisode 22 : Faire ou ne pas faire ; Épisode 23 : Le Bonheur des Gens ; Épisode 24 : La Sagesse des Dirigeants ; Épisode 25 : Les Valeurs d’Antan ; Épisode 26 : L’Affaire K. ; Épisode 27 : L’Atmosphère ; Épisode 28 : La Nénie de Zinovie ; Épisode 29 : L’Exposition colossale ; Épisode 30 : La Chasse aux Pingouins ; Épisode 31 : Le Rêve et le Réel ; Épisode 32 : La Vérité de l’État ; Épisode 33 : La Briqueterie ; Épisode 34 : L’Armée des Chefs ; Épisode 35 : C’est pas gagné ; Épisode 36 : Les Trois’z’arts ; Épisode 37 : La Porte fermée ; Épisode 38 : Les Puces ; 039. L’Ordinaire de la Guerre ; 040 : La Ville violée ;






Épisode 41





ENFANCE PAYSANNE


Vladimir Makovski – 1890










Dialogue Maïeutique


La Zinovie, Lucien l’âne mon ami, a une histoire ancienne ; il en va de même pour ses habitants, même si le temps n’a pas la même densité, n’a pas la même longueur, s’il ne relève pas de la même mesure : le temps de l’une est plus long à passer que le temps des autres. L’une calcule en siècles ou en lustres ; les autres en années ; entre les deux, on calcule en décades ou en décennies, selon l’Académie.


Oui, dit Lucien l’âne, mais encore ?


Mais encore, poursuit Marco Valdo M.I., cette plongée dans l’histoire tant collective qu’individuelle ou plutôt, l’histoire collective vue au travers du prisme de l’individuelle, nous ramène à la campagne où commence la vie de notre héros inconnu. Pas si anonyme que ça, car on sent bien qu’il y a là comme un récit autobiographique. Bref, c’est une histoire individuelle, une aventure personnelle, qui s’est commencée sous le grand Guide et qui va connaître toutes les vicissitudes, dues aux soubresauts qui ont défait la Zinovie antérieure.


À la campagne, demande Lucien l’âne.


En fait, répond Marco Valdo M.I., comme on l’a déjà vu ici, avant la collectivisation forcée des campagnes, la vie dans les villages était foisonnante et rassemblait la plus grande partie de la population de Zinovie ; dans l’ensemble, si elle était dure et pauvre, pleine de disparités, elle faisait société.


« La campagne était bonne, généreuse, honnête ;

À présent, vide, sans queue ni tête, la vie s’entête. »


Ah bien, dit Lucien l’âne, et quoi d’autre ?


Eh bien, Lucien l’âne mon ami, cette histoire focalise son regard sur l’enfance de ce héros inconnu (dont j’ai la nette impression qu’elle ressemble à celle d’Alexandre Zinoviev) et en relate les événements marquants. Du moins, ceux qui ont marqué la vie de l’enfant et qui lui ont façonné son destin. Tout y est : du petit enfant de famille nombreuse extrêmement pauvre (qui devait aller travailler au champ très tôt le matin avant d’aller à l’école) au savant universitaire, citadin par force. Cela dit, plein de choses transparaissent dans ce récit qu’on peut découvrir en portant une attention sur les détails. Je laisse à chacun le soin de faire ces découvertes.


Bonne idée, dit Lucien l’âne, car on va pas y passer la journée ; ce n’est pas un roman quand même, cette chanson. Pour le reste, nous tissons le linceul de ce vieux monde bouleversant, bouleversé, hésitant et cacochyme.




Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





La mère laboure la terre stérile

Depuis l’aube débile ;

Le soir venu, elle dételle sa rosse,

Se couche sur le poêle

Et accouche d’un nouveau gosse.

Elle range la maison, regarde l’étoile,

Et s’en va s’occuper des bêtes.

L’enfant pleure à tue-tête.

L’enfant affamé attend

Le retour de maman.

Vie paysanne au quotidien

Et naissance dans le monde ancien :


À la fin de l’école primaire,

Ses parents espèrent

En son avenir non-agricole.

Il sera cordonnier, dit le père ;

Il sera tailleur, dit la mère.

Il sera savant, dit le maître d’école.

Depuis cinquante ans ici,

J’enseigne à tous les enfants ;

Je n’ai jamais connu si bel esprit ;

On n’en voit pas un tel en cent ans.

Qu’il étudie, dit le père ;

Qu’il aille à la ville, dit la mère.


La mère se met à pleurer.

Enfin, on ne va pas le laisser

Crever de faim ici, dit le père

Alors, on vend les bottes du grand-père,

Le vieux fusil et l’alliance.

Il faut lui faire confiance.

Comme le temps a passé vite,

Le père est mort d’une péritonite,

La mère au bout d’une vie d’esclavage

Est partie à la fin de son voyage.

La campagne était bonne, généreuse, honnête ;

À présent, vide, sans queue ni tête, la vie s’entête.


Au village, on a juste une isba

D’une seule pièce et six enfants,

Les autres sont partis déjà.

Papa est mort, reste maman,

Tous les jours à porter, à ranger.

On a à peine de quoi manger.

La belle vie quand on aura du pain.

Avant la classe, faut travailler tôt.

Chez le voisin, il y a du gâteau.

L’égalité n’est pas pour demain.

On m’a accusé de vol,

On m’a chassé de l’école.