jeudi 9 décembre 2021

La Carrière du Directeur

 

La Carrière du Directeur


Chanson française – La Carrière du Directeur Marco Valdo M.I. – 2021




LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.


LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ;
Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ;

Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité


Épisode 8



LE RÊVE DU DIRECTEUR

d’après Boris Orlov – 1982




Dialogue Maïeutique


En Zinovie, Lucien l’âne mon ami, pour une grande partie des gens, il est un objectif essentiel dans leur vie : c’est de faire carrière.


Oh, dit Lucien l’âne, il n’y a pas que là. La Marseillaise y incitait déjà les nouvelles générations. De mémoire, elle leur chantait :


« Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n'y seront plus,
Nous y trouverons leur poussière,
Et la trace de leurs vertus
… »


Il y a là tout un programme, en effet, où il s’agit ensuite de partager le cercueil.


Donc, Lucien l’âne mon ami, faire carrière, c’est un peu comme gravir la montagne la plus haute à votre portée et tenter de parvenir au sommet qu’on occupe seul. Ici, la chanson raconte l’aventure de ce héros des temps modernes et administratifs qu’est le directeur. Enfin, celle d’un directeur comme on en voit un peu partout, un directeur quelconque, un de ceux qui occupent la fonction et se montent le cou et toujours se poussent du col, dont la devise pourrait bien être : « Toujours plus haut ! » Et relativement, ils y arrivent. On ne sait trop comment, mais à la vérité, ce doit être dû au fait qu’ils sont les seuls qui en ont envie. En Zinovie, la carrière la plus prestigieuse de toutes est celle qui mène au sommet, qui conduit à la fonction de Guide.


Ah, dit Lucien l’âne, là aussi, on pourrait adopter la formule : Un Peuple, un État, un Guide. Les méthodes pour accéder à ce poste suprême sont assez variées, mais il est bien sûr qu’un nom court s’impose pour s’imposer ; les exemples ne manquent pas. Quant à nous, qui ni avenir devant, ni carrière derrière, tissons le linceul de ce vieux monde carriériste, ambitieux, médiocre, inconsistant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Le directeur, Ivan ou Vassili

Son nom se perd dans l’oubli

Personnage si insignifiant

Qu’on ne sait trop quand,

Ni d’où il est venu,

Comment il est arrivé là,

On ne le sait pas.

Directeur parvenu,

Directeur accroché

À tout prix à sa fonction,

À l’usage s’est révélé

Vrai champion de l’autoconservation.


Directeur, vrai cheval de manège ;

Directeur, il veut tous les privilèges.

Chef vénéré, respecté patron,

Il est de toutes les commissions,

Toujours plus haut, il s’en va.

Dans tous les conseils, on le voit.

Partout, il siège sans aucune honte ;

À tout, il est candidat.

De mandat en mandat,

Nommé, élu partout, il monte.

Tant d’insistance, tant de persévérance,

L’ont fait député à la plus haute instance.


Lui qui n’est personne,

Ne fait rien, systématiquement ;

Se contente d’être là en personne.

À lui, les primes, les remerciements,

Les félicitations, les médailles, les décorations.

Aucune combine, nulles connaissances

Sans recommandations, sans grandes relations,

Il incarne l’incurie, l’inconsistance,

La petitesse, l’avidité, l’impersonnalité,

D’un homme moyen de la société.

Pour sa parfaite insignifiance,

Il est toujours récompensé.


Au début, rester inconnu,

Modeste, dévoué,

Sans principes, réservé,

Mais puissamment soutenu.

Pour aller au sommet, il faut un nom,

Un nom facile à prononcer,

Une, deux, trois syllabes, c’est bon.

Pour s’imposer,

Un nom marquant

Sert plus qu’un talent.

Au Guide, il faut un nom en -ine,

Djougachvili ne vaut pas Staline.


mardi 7 décembre 2021

LE REFRAIN DE LA MISÈRE

 


LE REFRAIN DE LA MISÈRE



Chanson française – LE REFRAIN DE LA MISÈRE – Marco Valdo M.I. – 2021


d’après la version italienne IL CANTORE DELLA MISERIA de Flavio Poltronieri (2021)

et la version livournaise Cantà la miseria de l’Anonimo Toscano del XXI Secolo (2021)

de la chanson en yiddish – Der zinger fun noytMordkhe Gebirtig [Mordechai Gebirtig] / מרדכי געבירטיגca 1940.



 


LE CHANTEUR DE RUE

Jean Veber – 1902


 

 

 

Dialogue maïeutique


Au travers de versions en cascade, dit Marco Valdo M.I., cette chanson, comme toute chanson qui hérite de versions, sinue autour du sens premier, celui de l’œuvre d’origine, et je n’affirmerais pas que c’est une mauvaise chose.


J’imagine volontiers, répond Lucien l’âne, d’autant que toi comme moi, on est persuadés que la nouvelle version à peine née est une autre nouvelle chanson et ce n’est pas la réalité qui nous démentira. C’est d’ailleurs ainsi également que se créent les odyssées, les épopées, les romans, les pièces de théâtre. L’emprunt, la transformation, la métamorphose, l’agglutination sont les modes de création du nouveau. Ainsi en va-t-il par exemple de certaines pièces de Shakespeare qui sont tirées quasi directement d’œuvres italiennes contemporaines – mais forcément, un peu antérieures. On se demande comment un gars de la campagne anglaise, issu de la petite bourgade de Stratford à 150 km de Londres, en a eu connaissance sans connaître les divers « italiens », sans connaître la littérature italienne, sans avoir été en Italie et n’a laissé aucune bibliothèque personnelle.


Là, Lucien l’âne mon ami, tu t’égares au-delà du mystère des histoires qui passent d’une langue à l’autre, d’une culture à une autre et des versions qui en découlent. Cette parenthèse, sans aucun doute fondée, n’a rien à voir ; ici, il est question d’un chanteur des rues et pas d’un dramaturge lettré et polyglotte du temps d’Élisabeth. Donc, pour ce qui est de la chanson, je veux parler de ma version en langue française, elle est issue de la chaîne suivante :

— la chanson originelle en yiddish : Der zinger fun noyt – Mordkhe Gebirtig [Mordechai Gebirtig] / מרדכי געבירטיג – ça 1940 ; je rappelle au passage que Mordechai Gebirtig est un poète juif, assassiné par un SS à Cracovie en juin 1942.

— la version italienne IL CANTORE DELLA MISERIA de Flavio Poltronieri – 2021 ;

— la version livournaise Cantà la miseria de l’Anonimo Toscano del XXI Secolo (2021), elle tirée d’une adaptation anglaise de Daniel Kahn, etc.

Et toutes ces versions varient les unes par rapport aux autres ; si on veut s’en tenir à l’idée de version, on en a ajouté une. Cependant, je reste sur l’idée que c’est une chanson à part entière et que comme l’enfant issu d’une certaine famille, peut connaître sa personnalité propre et son destin particulier. D’une part, on ne peut le réduire à être le descendant de ; d’autre part, il est potentiellement l’ascendant de ; et in fine, nul ne peut deviner où son destin le mènera.


Peut-être, dit Lucien l’âne, très loin de ses ancêtres. Mais la chanson ?


Oh, reprend Marco Valdo M.I., l’histoire qu’elle raconte est simple et il n’est pas nécessaire de la raconter ; elle la raconte très bien elle-même et puis, c’est là qu’elle trouve son sens, son but et son rôle.


En effet, dit Lucien l’âne, sinon pourquoi existerait-elle ? Et puis, ce serait lui ôter le pain de la bouche.


Un dernier mot pourtant, dit Marco Valdo M.I., pour attirer l’attention sur un vers de la version française, car il renvoie à une chanson française qui mériterait d’être mieux connue, car elle aussi est à vous fendre le cœur. Il s’agit du deuxième vers de la deuxième strophe :


« Les fortunés n’ont aucune envie de t’aider :

Les culs cousus d’or sont bouchés,

Les rassasiés n’ont que faire de ta douleur,

Les gavés se foutent de tes malheurs. »


qui renvoie volontairement aux Croquants, chanson de Georges Brassens où paraissent les « culs cousus d’or ».


Soit, dit Lucien l’âne, va pour les culs cousus d’or et peut-être qu’un jour, on prendra le temps de dialoguer autour de l’histoire de Lisa et de ces Croquants. En attendant, tissons le linceul de ce vieux monde cousu d’or, gavé, bouché, fortuné, rassasié, balèze, obèse et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Pauvre chanteur fou,

Ton refrain ne vaut pas un clou.

De tes chants, on s’en fiche

Dans les cours des riches.


Les fortunés n’ont aucune envie de t’aider :

Les culs cousus d’or sont bouchés,

Les rassasiés n’ont que faire de ta douleur,

Les gavés se foutent de tes malheurs.


Si tu veux te faire entendre,

Si tu veux quelques ronds,

Va dans les cours des pauvres

Leur seriner ta chanson.


Chante-leur la misère,

Le refrain triste du besoin,

Les sombres et sales recoins

la mort est reine-mère.


Chante les enfants maigres et tordus,

Affamés de vivre et de sourire,

Enfants perdus avant de rire,

Morts avant d’avoir vécu.


Chante-leur demain

De ta voix, ton refrain,

Ton long cri douloureux,

Ta chanson écrite pour eux.

lundi 6 décembre 2021

La Réalité

 

La Réalité


Chanson française – La RéalitéMarco Valdo M.I. – 2021




LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.


LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ;
Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ;

Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie


Épisode 7



 

LE GUIDE 

Alexandre Guerassimov, ca 1930  

(Staline au XVIe Congrès du Parti)



Dialogue maïeutique



Dans notre voyage d’exploration de la Zinovie, Lucien l’âne mon ami, on entend parler une voix anonyme qui raconte toutes ces choses étonnantes et profondes que colportent les chansons. Comme on peut s’en douter, cette voix ne peut qu’être anonyme en raison-même de la mission qu’elle s’est donnée de décrire la réalité. Peut-être dit-elle vrai, peut-être, est-ce faux, mais c’est son affaire. En tout cas, je ne me hasarderai pas à la mettre en cause.


C’est là une sage disposition, Marco Valdo M.I. mon ami, car par sa nature, le voyageur – ce que nous sommes toi et moi – ne peut qu’enregistrer les échos de son voyage, les bruits et les rumeurs des paysages, des villes, des villages qu’il traverse. Cela, je peux te le garantir du fait que c’était déjà ainsi pour les premiers aèdes et pour cet interminable voyage qui a précédé notre rencontre. Et c’était une nécessité de le préciser. Le voyageur ne peut dire que « j’ai vu, j’ai entendu, on m’a dit », selon les cas.


C’est cela même au moment du voyage, Lucien l’âne mon ami. Il s’agit de faire comprendre les impressions du voyageur ; pas ses pensées. Impressions qu’il faut comprendre comme le processus photographique : un dépôt d’éléments du réel sur une plaque sensible. Peu importe à ce stade, ce que peut en penser le voyageur ; il lui faut juste faire état de ce qui est. Ensuite, plus tard, il pourra, ou mieux encore, on pourra, s’en faire une opinion. À partir du matériau brut de la chanson. C’est exactement ce que prétendent faire les chansons de Zinovie. Faire miroir, faire lentille, faire percevoir ; elles ne prétendent pas savoir et moins encore, porter jugement.


Très bien, répond Lucien l’âne, mais que dit un peu plus précisément celle-ci ?, d’autant que son titre de ce point de vue est fort intrigant. La Réalité ?


Oh, Lucien l’âne mon ami, la réalité est évanescente, mais ici, il s’agit clairement de la réalité telle qu’elle parvient aux oreilles du voyageur, qui lui-même se veut l’écho d’un récit, que raconte un anonyme, entendu durant le voyage. D’ailleurs, elle est curieusement construite la chanson. Curieusement, car a priori, on sent comme une incohérence entre sa première strophe et les trois autres. Mais, en fait, il s’agit simplement d’un changement de ton. Si la première raconte un événement vécu directement et personnellement par le récitant, les trois autres sont une description quasiment objective, rapportée elle aussi par le récitant. Ainsi, on peut percevoir les deux modes de présentation de la réalité. Ces deux approches ne sont pas contradictoires ; bien au contraire, elles se renforcent en étant ensemble. Elles forcent à passer d’un niveau à l’autre. On ne peut mettre en cause leur véracité – le récit du vécu individuel corrobore celui du collectif. Ces deux dimensions sont celles d’un seul monde.


En quelque sorte, dit Lucien l’âne, c’est le récit du moi et le récit du nous.


Et puis quand même, dit Marco Valdo M.I., il me faut attirer l’attention sur la présence sous-jacente de la pensée qui s’y développe et qui s’efforce de comprendre l’ensemble. Il y a là-derrière une théorie, une logique, une pensée à l’œuvre qui tente de déceler les règles de fonctionnement de la société – vue par en bas et du dessus, comme qui dirait d’un point de vue microscopique et d’un autre macroscopique, le niveau du piéton et celui du cosmonaute. Cependant, je n’en dirai pas plus.


Et tu fais bien, Marco Valdo M.I. mon ami ; il ne convient pas de trop enfermer la chanson dans un carcan ; elle qui a précisément l’attitude inverse. Il s’agit d’abord de découvrir ce qu’on ne sait pas. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde social, socialisé, socialisant, sociétal et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Si on disait vraiment

La vérité sur la guerre ?

Chez nous, sur tout le régiment,

Il restait vingt militaires.

En premier, les commandants ont foutu le camp,

Puis, les commissaires ont pris du champ.

Alors, pour commander le régiment,

Il restait moi, sergent augmenté,

Promu sans le demander seul officier.

Quand on sortit de l’encerclement,

Ils voulurent me fusiller,

Mais les copains les en ont empêchés.


La société convient à la majorité,

Elle réalise ses souhaits :

Un maximum de commodité,

Les besoins essentiels satisfaits.

La société défend ses membres obéissants ;

La société réprime les déviants et leurs vices.

À ses yeux, ce n’est là que justice.

La bureaucratie impose ses règlements,

Et les gens supportent l’inflation,

L’idéologie, le pouvoir et la coercition

Pour le pouvoir, il n’y a pas de pause ;

Les individus sont des choses.


L’âge moyen des dirigeants grimpe,

La gérontocratie triomphe.

On se moque des rites égyptiens d’antan,

On critique les fêtes sacrées des Incas.

Pour le décorum, le cérémonial, le tralala,

Ici, on dépense dix fois autant.

Les privilèges, l’arbitraire, la répression

Laissent d’indélébiles traces

Et mille choses qui tracassent

Une collectivité de trois cent millions

De gens en attente d’un logement décent,

D’un sort meilleur, promis depuis longtemps.


La société, c’est le pouvoir du « nous » ;

Le pouvoir du « nous » sur les gens et sur tout.

Et même, le pouvoir sur le pouvoir,

Qui est une autre histoire.

Loi fondamentale de la société :

Le pouvoir ne peut être partagé ;

Autour du pouvoir se crée le vide.

Le pouvoir limite toujours

Les membres de sa cour

Jusqu’à un seul Guide.

Diriger, c’est éliminer.

C’est la règle de fer, c’est la nécessité.