lundi 22 novembre 2021

L’Endémie

 


L’Endémie


Chanson française – L’EndémieMarco Valdo M.I. – 2021




LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.


LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ;
Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ;

Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire


Épisode 6





UN RUSSE

Semion Faïbissovitch – 1991

 

 

Dialogue maïeutique



Donc, Lucien l’âne mon ami, on poursuit notre voyage d’exploration de la Zinovie. Ainsi, la Zinovie est un immense pays qui se doit d’être situé nulle part ou partout, au choix. Il est affublé d’une autre caractéristique intrigante : il est en même temps présent dans plusieurs époques. C’est un pays imprécis un peu comme une photo ou une peinture dont on précise les détails au fur et à mesure où on les examine et aussi, qu’on les déplace dans le temps. La Zinovie est un pays évanescent.


Houlà, dit Lucien l’âne, comment faire pour la fixer ?


En fait, répond Marco Valdo M.I., il est question d’ajouter son lorgnon, en quelque sorte ou de régler son objectif ; le plus simple est évidemment d’user d’un mode automatique. Pour cette endémie, par exemple, il est certain qu’elle se diffuse sur l’ensemble du territoire et percole même au-delà dans le monde et dans le même temps, elle s’étend sur plusieurs époques du pays ; un des signes est la présence d’un « guide » à la tête de la nation.


Mais, dit Lucien l’âne, comme je comprends la Zinovie, un guide, ce peut aussi bien être un tsar ou le dernier dirigeant en date qui s’accroche au pouvoir.


De fait, dit Marco Valdo M.I., il faut bien reconnaître dans cette Zinovie, un avatar de la Russie dont elle rapporte les faits et les événements. En ce cas, on peut imaginer que le guide est un élément permanent, une sorte d’invariant de cette histoire jusqu’aujourd’hui. C’est du moins ce qu’on peut constater dans le réel.


Oh, dit Lucien l’âne, on pourrait presque faire une litanie en « ine », une trilogie épique : « Lénine, Staline, Poutine ».


C’est assez vraisemblable, dit Marco Valdo M.I., et cette inertie de l’ensemble de la société russe transcende les époques, même si elle intègre progressivement, en les surajoutant, des éléments nouveaux. Le guide reprend généralement les caractères, les pouvoirs et les méthodes des précédents. Il ne peut se maintenir en place qu’à cette condition. Pour changer sa fonction, il faudrait qu’il change le système qui l’a mis au pouvoir et qui lui donne sa force, le système ne veut pas changer. La règle essentielle est celle énoncée par Tancrède dans Le Guépard de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change » – je cite de mémoire, mais le sens est bien celui-là.


Soit, dit Lucien l’âne, l’inertie profonde des sociétés humaines tient à la différence de temporalité entre la durée de vie individuelle et celle des grands ensembles de populations. Peut-être aussi au fait que les vraies mutations se doivent d’être le résultat de millions ou qui sait, de milliards de mutations individuelles ; sans compter que ces mutations sont – sur le moment – imperceptibles. Cela dit, tissons le linceul de ce vieux monde grippé, grognon, grinçant, grotesque et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane









Cette endémie de surveillance

Agace depuis tant et tant de temps,

Dit le dissident, combattant

Émérite, à l’assistance –

Farcie de mouches vigilantes.

Cette critique des instances dirigeantes,

Quelle impudente imprudente inconscience !

Ah, dit le mouchard, en confidence,

Moi, je suis prêt à renoncer

À tous les biens, à tuer le guide de la nation,

À lancer des bombes, à m’immoler.

Mais comment rejoindre l’Organisation ?


Elle n’existe pas cette Organisation ;

Il est juste question de s’entendre

Et d’apprendre à comprendre.

Au commencement était la réflexion.

Officiellement, chez nous, tout va bien ;

Alors, pourquoi tout va si mal ?

C’est tout à fait normal ;

C’est ainsi, on n’y peut rien.

Personne ne prend au sérieux les salades

Des journaux, des radios et des télés ;

Personne ne croit les rodomontades

De notre Guide bien-aimé.


Miracle de l’information,

Chez nous, tout le monde sait

Assez sur la production

Des tissus, des grains, des minerais.

On sait jusqu’à l’indigestion

Tout des statistiques de la nation,

Mais on ne sait rien

De tous nos concitoyens

Qui s’évaporent soudain.

Notre Guide soucieux de notre bien

Nous rassure. Ne vous inquiétez pas,

Tout est conforme à la loi.


Pour les autorités, que sont les dissidents ?

Des fous, des escrocs, des bandits ; c’est éculé.

Par les autorités, les espions sont les plus appréciés.

Les complots passionnent les gens

Et les répressions terrifient et font taire

Le peuple entier et les fonctionnaires.

L’intellectuel, quant à lui, peut choisir :

Soit il applaudit les autorités, accuse les dissidents,

Trahit ses amis, soit il fait pire.

La vie est belle et notre temps exaltant.

Pour trente ans de travail,

Papa a reçu une médaille.






samedi 20 novembre 2021

DEUXIÈME RAPPORT SUR LE SOLDAT INCONNU SOUS L’ARC DE TRIOMPHE

 

 

DEUXIÈME RAPPORT SUR LE SOLDAT INCONNU SOUS 

L’ARC DE TRIOMPHE


Version française – DEUXIÈME RAPPORT SUR LE SOLDAT INCONNU SOUS L’ARC DE TRIOMPHE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson allemande – Zweiter Bericht über den Unbekannten Soldaten unter dem TriumphbogenBertolt Brecht – ça. 1920.


Texte de Bertolt Brecht, dans le recueil « Lieder Gedichte Chöre, 1918-1933 », publié en 1934.

Musique de Kurt Weill, quatrième mouvement de la cantate pour ténor, baryton, chœur de trois voix d’hommes et orchestre intitulée « Das Berliner Requiem », qu’il a composée en 1928.

Deuxième partie de Erster Bericht über den Unbekannten Soldaten unter dem TriumphbogenVersion française – PREMIER RAPPORT SUR LE SOLDAT INCONNU SOUS L’ARC DE TRIOMPHE.





Ici, Brecht abandonne le grotesque et admet qu’il ne pourra jamais y avoir de résurrection pour ce soldat qui a été assassiné, massacré, déchiré et rendu ainsi inconnu. Il n’y aura jamais de jugement dernier. Alors vous, maudits qui l’avez tué, vous pouvez dormir tranquilles, mais au moins enlevez cette pierre tombale, cet arc de triomphe, et arrêtez vos hymnes de victoire inutiles et scandaleux qui me blessent, moi qui chaque jour continue à me demander : pourquoi n’êtes-vous pas ceux qui sont morts, pourquoi n’avez-vous pas été tués ? Pourquoi pas ?

 

 

 


LA VEUVE DU SOLDAT INCONNU

Otto Dix – 1922

 

 

 

Dialogue Maïeutique



Il y a quelques jours, c’était hier presque, Lucien l’âne mon ami, nous avons longuement parlé du Soldat Inconnu et de son étrange histoire. Son titre indiquait que c’était le « PREMIER RAPPORT SUR LE SOLDAT INCONNU SOUS L’ARC DE TRIOMPHE ». Cette fois, voici le deuxième. C’est une vraie lamentation, dit Marco Valdo M.I.


Oui, dit Lucien l’âne, ce pourrait être le discours de la veuve, un discours qui sonne comme un glas, un glas de vengeance :

« Chaque jour vient me rappeler

Que vous vivez encore

Vous, vous qui morts

Ne l’êtes toujours pas.

Et pourquoi ? Pourquoi pas ?


On n’en dira pas plus, il suffit de la lire. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde triste, souffrotant, égrotant, râlant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







Tout ce que je vous ai dit

Sur le meurtre et la mort du Soldat inconnu

Et son visage détruit,

Et sur les efforts de ses assassins bien connus,

Pour empêcher son retour ici

Est vrai,

Mais lui, il ne reviendra jamais.



Son visage était aussi vivant qu’il se put,

Jusqu’à ce qu’il soit écrasé et qu’il ne le fut plus.

Et il ne fut

Jamais dans ce monde revu,

Ni entier ni écrasé,

Ni aujourd’hui, ni à la fin de la journée,

Et sa bouche désarticulée,

Ne parlera jamais au Jugement dernier.



Il n’y aura pas de procès,

Mais votre frère

Est mort, et mort au-dessus de lui le grès,

Et je regrette

Tout sarcasme, et je retire ma plainte.



Mais je vous prie, maintenant

Que vous l’avez tué,

Silence ! Silence ! À présent

Qu’il est mort, ne commencez pas à discuter.

Je vous prie, car vous l’avez

Vous aussi tué :



Ôtez au moins

La pierre qui pèse sur lui,

Car ce cri de triomphe vain

À moi qui

Ne cesse de m’attrister

Et qui ai déjà oublié le tué,

Chaque jour vient me rappeler

Que vous vivez encore

Vous, vous qui morts

Ne l’êtes toujours pas.

Et pourquoi ? Pourquoi pas ?



jeudi 18 novembre 2021

PREMIER RAPPORT SUR LE SOLDAT INCONNU SOUS L’ARC DE TRIOMPHE

 



PREMIER RAPPORT SUR LE SOLDAT INCONNU SOUS L’ARC DE TRIOMPHE


Version française – PREMIER RAPPORT SUR LE SOLDAT INCONNU SOUS L’ARC DE TRIOMPHE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson allemande – Erster Bericht über den Unbekannten Soldaten unter dem TriumphbogenBertolt Brecht – ça.1920

Texte de Bertolt Brecht, dans le recueil « Lieder Gedichte Chöre, 1918-1933 », publié en 1934.

Musique de Kurt Weill, quatrième mouvement de la cantate pour ténor, baryton, chœur de trois voix d’hommes et orchestre intitulée « Das Berliner Requiem », qu’il a composée en 1928.




Un poème, transformé par Kurt Weill en chanson, qui fait la paire avec la Legende vom toten Soldaten de 1918 et la surpasse dans son ironie féroce et grotesque déjà inégalée. , le soldat mort était “ressuscité” une fois la guerre presque terminée, afin qu’il puisse se joindre aux tambours de la propagande et mourir héroïquement une seconde fois ; ici, en revanche, un simple soldat, un pauvre homme, est choisi et tué par d’autres – de toutes les nationalités, d’ailleurs – son corps est horriblement dépecé pour le rendre méconnaissable et ainsi devenir le « soldat inconnu », puis il est enterré avec tous les honneurs sur une lourde pierre tombale et même sous un arc de triomphe, pour que, avec tout ce poids, le soldat assassiné ne puisse jamais se relever pour obtenir justice, pour dire ce qu’était la guerre, ce que fut son meurtre, son sacrifice inutile au nom de Dieu et à la gloire des puissants…





SOLDATS INCONNUS

Otto Dix – 1934



 

 

Dialogue Maïeutique


Bien sûr, dit Marco Valdo M.I., comme tout le monde, tu connais le soldat inconnu.


Oh, répond Lucien l’âne, tu galéjes. Comment veux-tu que je le connaisse vu que comme son nom l’indique, il est inconnu. Et puis, raisonnons un peu : n’y en a-t-il eu qu’un seul ? Ou un seul par pays ?


Dès lors, reprend Marco Valdo M.I., à supposer cette dernière hypothèse d’un soldat inconnu par nation, si par la suite, les pays se sont divisés en plusieurs nouvelles entités patriotiques, se sont-ils partagé le soldat inconnu ? A-t-on divisé et réparti les restes de cet inconnu national ? Ce serait légitime, il me semble, car autrement, un des nouveaux pays (ou plusieurs) n’aurait plus de soldat inconnu à célébrer ou devrait aller le célébrer dans un autre pays – impensable, surtout si la séparation a séparé des populations de langues ou de cultures différentes.


Quand même, souviens-toi, Marco Valdo M.I. mon ami, Il est bien aussi en ces temps où on ne saurait ignorer la moitié de l’humaine nation de se remémorer Allain Leprest et sa chanson évoquant le destin de la Veuve du Soldat inconnuune personne bien leste et qui a laissé une kyrielle de bébés inconnus nés de ses amours avec des soldats inconnus. Ces ex-bébés sont sans doute ces inconnus qu’on croise parfois dans les rues ou leurs descendants.


C’est un problème considérable, Lucien l’âne mon ami. D’abord, ton raisonnement manque de cohérence. Ainsi, il convient de poser comme fait de base de la réalité qu’il existe des tas de soldats inconnus et pas seulement de malheureux solitaires gisant sous des arcs de triomphe, mais des myriades reposant dans les bois, dans les champs, dans les montagnes, dans les vallées, aux fonds des lacs, des rivières, des mers, des océans ; ils sont des millions depuis le temps qu’on les accumule et corollairement, il doit y avoir également tant et tant de veuves et conséquemment, tant et tant d’enfants inconnus qu’on croise dans les rues sans même savoir qu’ils sont inconnus.


Oh, s’exclame Lucien l’âne, je l’imagine très bien. Mais qu’en est-il de cette chanson ?


Eh bien, Lucien l’âne mon ami, pour le savoir, il te suffit de la parcourir et pour en savoir plus, de réfléchir. Par exemple à ceci qu’elle envisage un soldat inconnu (un seul !) pour l’ensemble des pays engagés dans la guerre – ici, la guerre de 14-18.


Bien, dit Lucien l’âne, mais en faudra-t-il un par guerre ?


N’embrouille pas l’affaire, dit Marco Valdo M.I., c’est déjà assez alambiqué comme ça. Donc, je disais un par pays, mais même ainsi, c’est flou. Il y a des régiments entiers de soldats venus des colonies et imagine que ce soldat inconnu soit un de ceux-là.


Certes, dit Lucien l’âne, le nationalisme local en prendrait un fameux coup et puis, maintenant, il faudrait les rapatrier et alors, on n’aurait plus de soldat inconnu. Quel bazar, ça ferait !


Oui, rétorque Marco Valdo M.I., et on n’a pas encore pris en compte les femmes-soldats, car l’époque, ce n’était pas encore dans les mœurs, sans compter qu’on ignore totalement les civils. Enfin, pour en revenir à la chanson, ce qu’elle raconte a toutes les allures d’une chasse à l’homme, d’un hallali continental cernant un gibier unique et symbolique. Elle produit cette figure nébuleuse du soldat inconnu qui, sous les flonflons et les tralalas des commémorations – qui servent à mettre en valeur ceux qui commémorent, réduit le massacre millionnaire à une exécution capitale. Encore une fois, cet inconnu solitaire cache la forêt des assassinés.


Certes, dit Lucien l’âne, ramener le cataclysme à ce soldat fantomatique est une manière de réduire à néant la monstrueuse responsabilité de l’extermination de masse. C’est un de ces multiples leurres qui fait perdre de vue que tout se tient dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour assurer leur pouvoir, renforcer leur domination, multiplier leurs richesses, accroître leurs profits et asseoir leurs privilèges. Mais en voilà assez, tissons le linceul de ce vieux monde assassin, guerrier, massacreur, avide et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Des montagnes et des océans,

On est venus pour le tuer.

On l’a lié avec des cordes, le traînant

De Moscou à Marseille, sans nous arrêter

Et on avait des canons pour le détruire

Au cas où, nous voyant venir,

Il aurait voulu s’enfuir.


Pendant quatre ans, on était rassemblés ;

Abandonné notre travail, restés

Dans les villes en ruine, on s’interpellait

En diverses langues, des montagnes à l’océan,

Pour savoir où il était.

On le tua finalement, après quatre ans.


On était là, tous,

Ceux- nés pour le voir et à sa mort,

Ceux-là se tenaient autour de lui encore.

Ceux-là, c’étaient nous tous.

La femme, qui au monde l’avait mis,

S’était tue quand nous l’avons pris.

Qu’on arrache son sein,

Amen ! Fin.


Et quand enfin on l’a tué,

Nous l’avons fait tomber ;

Sous nos poings, il a perdu son visage.

Rendu ainsi méconnaissable,

Il n’était plus un fils de l’homme.


On l’a ressorti de la terre,

Ramené dans notre ville,

Enterré sous la pierre,

Sous un arc de triomphe,

Qui pesait mille tonnes,

Pour que le soldat inconnu,

Métamorphosé, ne se relève plus

Et qu’au jour du jugement,

Devant Dieu, marchant

À nouveau dans la lumière,

Il nous désigne,

Nous les connus, à la justice.