samedi 26 mai 2018

Le Roi hérite

Le Roi hérite


Chanson française – Le Roi hérite – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 49

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, V)




Lucien l’âne mon ami, il faut parfois transgresser les règles, les lois et les usages, surtout quand ils constituent un frein à la juste liberté, celle de vivre d’abord pour soi ou une légitime remise en cause des usages du pouvoir. C’est un épisode du genre que raconte la chanson. Elle martèle son titre comme Héphaïstos forgeant l’éclair de Zeus, car ce titre « Le Roi hérite » inique une des raisons les plus profondes de la révolte des Gueux, mais également le leitmotiv du discours de Till à l’assemblée des Gueux Sauvages, qui forment ce qu’on appelle ici de nos jours : un mouvement citoyen, mouvement qui déborde largement les cadres traditionnels et organisés de la société. Comme tu le verras, Till exprime les choses très directement. En fait, il est là aussi pour soulever l’indignation des populations, alimenter la ferveur populaire et recruter des troupes pour appuyer les armées du Taiseux face aux soudards espagnols du Duc d’Albe.

Ah, Marco Valdo M.I. mon ami, comme à l’ordinaire, il me faut te rappeler à l’explicitation du titre. Qu’en est-il de ce « Le Roi hérite » ?

Excuse-moi, Lucien l’âne, mais il me semblait avoir déjà fait état de cette coutume assez féodale qui veut que lorsque quelqu’un est condamné à mort, le Roi hérite de ses biens et le cas échéant, en laisse une partie au dénonciateur. C’était ce qui s’était produit pour Claes le charbonnier, père de Till. Ceci aussi explique la hargne de Till tout au long de ce discours et de sa vie, où il répétera souvent pour expliquer son engagement de révolté : « Les cendres de Claes battent sur ma poitrine ». On ne saurait négliger cette dimension émotionnelle qui est un des fils conducteurs de toute l’histoire de Till, l’esprit de liberté.

Maintenant que tu le dis, Marco Valdo M.I. mon ami, en effet, je m’en souviens.

Cependant, reprend Marco Valdo M.I., ce mécanisme d’héritage, outre d’attiser l’avidité royale, va donner du tonus à une exigence de l’Inquisition, qui de son côté, entend détruire les hérétiques et rappelle que l’hérésie est un crime de lèse-majesté et double encore bien : lèse-majesté divine et lèse-majesté royale et de ce fait, est puni de la peine de mort. Et à la fin, le Roi hérite.

Tout ça, dit Lucien l’âne, doit avoir des effets terribles sur la population.

Certainement, mon ami Lucien l’âne, mais comme le discours de Till est fort détaillé, je lui laisse fournir la description des dégâts que tout cela engendre. Évidemment, le zèle du Duc d’Albe et la rapacité de ses mercenaires vont encore amplifier ces phénomènes.

Écoutons donc notre ami Till, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde toujours en crise, toujours malade de l’avidité et de la croyance, toujours victime des délires religieux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



À l’assemblée des Gueux Sauvages,
Till dit : « L’Inquisition a rappelé l’usage :
Le Roi d’Espagne l’a proclamé :
L’hérésie est crime de lèse-majesté !
Le Roi hérite.

Tout et un chacun des Pays,
Sauf exception, est coupable.
Tout et un chacun des Pays,
Sans recours ni grâce, est condamnable.
Le Roi hérite.

Dans les Pays balayés par la haine
De la Mer du Nord à la Lorraine,
Dans les campagnes et dans les villes,
La Mort rit et jubile.
Le Roi hérite.

Albe, onze mille, onze mille bourreaux embauche.
Albe baptise « soldats », ses égorgeurs ;
À grands pas avancent ces moissonneurs.
La Mort et la Ruine fauchent.
Le Roi hérite.

La terre des pères est un charnier ;
Les arts la délaissent, les métiers la quittent,
Les industries l’abandonnent, les paysans fuient
Pour aller vivre ailleurs, l’esprit en liberté.
Le Roi hérite.

Pour vivre en paix et prospérité,
Les Pays aux Princes avaient acheté
Les privilèges et la liberté.
L’Espagne les a confisqués.
Le Roi hérite.

Dans tous les Pays, sang et larmes !
Sur tout les Pays, sonne l’alarme !
La soldatesque viole et tue par milliers,
La Mort fauche sur les bûchers,
Le Roi hérite.

Au bord des routes, les arbres font potence,
Les enfants sont jetés dans les fosses d’aisance ;
Dans les prisons, l’envahisseur noie les gens,
Dans les huttes de paille à petit feu meurent les patients.
Le Roi hérite.

Les Pays de soldats du Roi regorgent,
Dans les rues, dans les quartiers, ils égorgent.
Partout, meurent les bons hommes,
Ainsi l’a voulu le Pape de Rome.
Le Roi hérite.

Dans les bourgs et les villages éperdus,
Les rires d’enfants se sont tus ;
Par milliers geignent les morts d’hier,
Les Pays tremblent dans cet hiver.
Le Roi hérite. »

vendredi 25 mai 2018

La bonne Justice

La bonne Justice

Chanson française – La bonne Justice – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 48

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, I-IV)


Ah, Marco Valdo M.I. mon ami, la « bonne Justice », voilà un titre qui, en soi, est toute une histoire, tout un programme, toute une promesse, toute une exigence et si je ne me trompe toute une illusion et tout un mensonge. Forcément !

Quelle lucidité, Lucien l’âne mon ami, il serait bien que les hommes raisonnent comme ça. Il y aurait sans doute moins d’affrontements, moins de guerres. Cependant, ce n’est pas le cas et si c’est regrettable, il faut s’en accoutumer. Note pourtant que cette « bonne Justice » existe et c’est précisément ce qui permet à certains d’abuser de l’expression.
C’est un de ces abuseurs qui est le héros négatif de la chanson. Cet abuseur, ce rusé personnage, ce menteur sournois, c’est le chef du clan espagnol, le maître en répression, c’est Ferdinand Alvare de Tolède, ou Fernando Álvarez de Toledo y Pimentel, troisième duc d’Albe, Grand d’Espagne, duc de Huéscar, vice-roi de Naples, gouverneur des Pays-Bas, issu d’une grande famille de Castille. Ce duc d’Albe est commis par le Roi d’Espagne pour mater les Pays-Bas, coupables de vouloir récupérer leur indépendance et de punir ce foutu peuple qui ne pense qu’à la liberté et ne veut penser et vivre qu’à sa mode, comme on dit par ici, même si les opinions et les manières qu’on y trouve sont fort disparates et parfois même, assez opposées.

Tout cela est fort bien, dit Lucien l’âne. Toutefois, je pense que cette chanson est un épisode particulier de cette histoire de Till, le libre esprit et qu’elle comporte comme tous les autres épisodes, sa part d’anecdote, sa chair de récit. En bref, que raconte-t-elle ?

Lucien l’âne mon ami, tu as raison, elle raconte même plusieurs anecdotes. Disons, pour résumer, qu’elle comporte quatre parties. En premier, elle évoque la promesse de « bonne justice » et son application – l’arrestation des Comtes d’Egmont et de Hornes, ainsi que l’attitude prudente des autres Gueux. En deuxième lieu, elle relate la tentative d’enlèvement du Duc d’Albe par les conjurés et leur échec, suite à une trahison. En troisième lieu, Till et Lamme donnent l’alerte et sauvent la mise aux insurgés. La quatrième partie démontre la félonie espagnole que fut la décapitation des Comtes, qui étaient restés fidèles et faisaient confiance au souverain espagnol. Voilà pour l’anecdote ; sache que derrière tout ça, il y a la réelle folie de l’arrogant Philippe et également, son goût du pillage. Sans doute, Lucien l’âne, sais-tu que dans la coutume royale espagnole de ce temps-là, le Roi héritait des biens du condamné, hormis la part réservée au délateur. On y reviendra peut-être un jour, mais une telle pratique a littéralement ruiné des régions entières et elle fut une des raisons qui lancèrent dans la révolte des gens ordinairement pondérés. Je ne te dirai pas tout, car il faut laisser la chanson raconter l’histoire à sa façon.

Fort grand merci, Marco Valdo M.I. ; à présent, j’ai une idée plus claire de ce dont il est question.

Quelques mots encore, reprend Marco Valdo M.I., à propos d’Egmont et Hornes, les deux Comtes décapités, dont depuis longtemps et encore aujourd’hui, j’imagine, on a fait des héros – notamment, Schiller et Beethoven et d’autres encore dans les livres d’Histoire, qui apparaissent ici dans le rôle moins glorieux de traîtres. Mais, si on veut bien se souvenir qu’ils étaient des Gueux de la première heure, traîtres, ils l’ont objectivement été en abandonnant leurs « frères » au moment du combat et en n’opposant pas de résistance aux Espagnols, alors qu’ils étaient ceux qui en avaient les moyens légaux et militaires ; ils avaient les troupes qui tant manqué à la défense du pays contre l’invasion espagnole ; ils ont été les responsables des grands sacs et massacres qui vont suivre, l’armée espagnole d’Albe se payant en argent et en plaisirs sur le dos des populations. L’ironie du sort, c’est qu’en épousant la cause de l’Espagne, ils ont été immédiatement trompés (et même avant les épousailles) et trahis par leurs « alliés », qui les décapitèrent en grandes pompes, pour l’exemple.

Oh, dit Lucien l’âne, les gouvernements qui recourent aux punitions pour l’exemple sont des régimes peu recommandables. Enfin, tout ça est consternant ; alors, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde sournois, rusé, méchant, mauvais, menteur, traître et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Albe, douceur et pardon, a promis ;
Confiants, Egmont et Hornes ont obéi.
Déjà, les deux Comtes en prison sont mis.
Le Taiseux loin des griffes d’Albe a fui.

Par la voix du Procureur Dubois,
Par-devers lui, Albe ordonne à comparaître
Orange, Louis son frère, Berghes, tous à la fois
Et Culembourg, et Hoogstraeten, et Brederode et d’autres.

Albe promet bonne justice et pardon du Roi.
Les latitants ne s’y fient pas.
Ils disent : « Promettrait-il cent fois,
Qu’on ne resterait pas à portée de ses doigts. »

À Bruxelles, au Marché aux Chevaux,
On décapite les bonnes gens à tours de bras.
Les soudards espagnols mènent les enfants au bourreau.
Dirk Slosse a trahi et avec le Roi, héritera.

En bûcherons, Lamme et Till vont matin
Par la forêt de Soignes d’un bon pas,
Cueillir l’Albe au nid, à Ohain.
Huit cents cavaliers et piétons attendent là-bas.

Soudain, ils repèrent à travers les fourrés
L’armée du Roi marchant à grands pas
Pour secourir le Duc et tuer les conjurés.
Till et Lamme crient « Trahison ! » à pleine voix.

Tous fuient, sauf le sieur d’Armentières.
Pour tous, au Marché aux Bêtes,
De trente-sept coups de barre de fer
Jusqu’à sa mort, on le roue.

À Bruxelles, sur la Grand-Place en juin,
Au lieu du Marché aux Fleurs, un beau matin,
On dresse un noir échafaud
Et deux noirs poteaux.

Sur l’échafaud, une petite table ;
Sur la table, une croix d’argent,
Deux coussins noirs épouvantables
Pour les têtes de comtes encore vivants.

Au glaive, on tranche les têtes :
La tête d’Egmont, la tête de Hornes ;
Sur les poteaux, on les pique
Et le Roi hérite.

jeudi 24 mai 2018

La Cheminée

La Cheminée


Chanson française – La Cheminée – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 47

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XX)


Donc, Lucien l’âne mon ami, Till est dans la cheminée, les pieds posés sur les crampons, le cul sur une planchette ; il se tait comme un poulet enfumé, car il lui faut « Écouter, entendre, faire rapport ».

Je me souviens, Marco Valdo M.I. ; nous en sommes restés là, nous aussi dans la cheminée enfumée, où comme Till, on attend la suite du débat.

Eh bien, dit Marco Valdo M.I., la voici. Entre les « chefs » des Gueux, soudain, rien ne va plus. Comme toujours dans les luttes d’indépendance, préludes aux combats pour la libération, qui portent les volontés de liberté, comme toujours en ces circonstances, certains se veulent fidèles au pouvoir en place et légitiment l’occupant ; d’autres se rebellent légitimement. Les uns disent leur confiance dans le pouvoir espagnol ; les autres se défient, prennent du champ et entrent en résistance. J’ajoute, à toutes fins utiles, que ce sont des confrontations qui peuvent durer longtemps.

Oui, dit Lucien l’âne, je vois très bien tout ça. Les uns sont pour la soumission à l’autorité d’Espagne ; les autres ne veulent pas se soumettre à l’envahisseur. Mais est-ce bien raisonnable de vouloir la liberté ? Est-ce seulement possible de résister à cette Espagne qui se veut inflexible, qui se croit « une et grande » et qui méprise et vilipende systématiquement ses opposants ? Le rapport de forces me paraît tellement disproportionné entre cette puissante royauté et ces insurgés, armés seulement de leur volonté.

De fait, dit Marco Valdo M.I., c’est la situation à ce moment. Mais pour une fois, je te propose une citation d’un historien de ces péripéties, qui s’appelait Charles de Mazade, qui écrivait, dans la Revue des Deux Mondes – c’était en 1865, il y a 150 ans déjà :
« Espérer quand tout sourit, quand tout concourt au succès, c’est trop facile. La vie des peuples qui souffrent se passe à espérer contre l’espérance, à rester forts contre la force, à faire de leurs malheurs mêmes le commencement et la justification anticipée de leur victoire. »
Cependant, avant de te laisser conclure, Lucien l’âne mon ami, j’aimerais relever les répliques prophétiques entre Egmont et Orange, qui se disent :
« (Egmont:) Adieu, Prince sans terre ! »
Taiseux dit : « Adieu, Comte sans tête ! »
et la réflexion que Till, tout aussi digne de Cassandre, tire dans sa cheminée :
« Albe vient en maître,
Egmont est traître.
L’Espagnol arrive à Bruxelles.
Sauvez vos escarcelles ! »

En disant ça, Marco Valdo M.I., tu m’ôtes les mots de la bouche. Que pourrais-je dire de plus, si ce n’est qu’il me paraît que ces leçons anciennes – tout ça se passait quand même il y a 450 ans – me semblent toujours pertinentes aujourd’hui. Notamment, quand on voit les événements d’Espagne dans le siècle écoulé. Certes, les gens des Pays-Bas ne sont plus sous cette domination, mais il est d’autres gens qui la subissent auxquels la citation de Charles de Mazade pourrait mettre du baume au cœur. Quant à nous, qui n’y pouvons sans doute rien, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde autoritaire, borné, dictatorial et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Dans la cheminée, campé sur ses crampons,
Till écoute les voix :
La voix hautaine, c’est le Comte d’Egmont ;
La grosse voix, c’est Hornes, Baron d’Altona ;

Le Comte d’Hoogstraeten, c’est la voix enrouée ;
Louis, Comte de Nassau, c’est la voix claire ;
Et Orange le Taiseux, son frère,
Lentement énonce ses paroles empesées.

Hoogstraeten lit les lettres d’Alava,
Ambassadeur d’Espagne aux Pays-Bas,
Où l’on lit les pensées du Roi
Et on devine ce qui adviendra.
Tout le mal vient des trois :
D’Orange, de Hornes et d’Egmont.
Albe et son armée sont là-bas,
Bientôt, Nous les écarterons.

J’aime mieux ma cheminée, pour sûr !,
En ces Pays de brumeuse campagne
Qu’une prison au pays d’Espagne
Où des garrots poussent entre les murs.

Philippe dit : En nos bas pays,
L’Espagne est amoindrie,
Le service de Dieu est avili,
La rébellion doit être punie.

Hoogstraeten dit : « Je bois aux Pays ! »,
Tous font comme lui.
« Une armée vient d’Espagne,
Menée par Albe jusqu’en nos campagnes ! »

« Nous résisterons, dit le Taiseux
Avec l’aide des soldats d’Egmont
Hors des Pays, nous chasserons
Les armées de l’Espagne et le Duc trop pieux. »

Egmont répond : « Je ne le veux !,
Adieu, Prince sans terre ! »
Taiseux dit : « Adieu, Comte sans tête ! »
Les seigneurs quittent les lieux.

Till se dit : Albe vient en maître,
Egmont est traître.
L’Espagnol arrive à Bruxelles.
Sauvez vos escarcelles !

mercredi 23 mai 2018

L’Espion

L’Espion

Chanson française – L’Espion – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 46

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XX)


Lucien l’âne mon ami, je pense que je ne vais pas devoir t’expliquer le sens du titre. Un espion, quand il s’agit d’une personne – et c’est le cas ici, puisqu’il s’agit de Tillest quelqu’un qui s’efforce de recueillir des renseignements souvent secrets ou très confidentiels ou de surveiller les agissements de personnes pour le compte d’un groupe, d’une autre personne, d’un État, etc.

Évidemment, Marco Valdo M.I. mon ami, que je sais ça et même, je peux te le dire confidentiellement, j’en ai connu et croisé un bon nombre.

Cependant, Lucien l’âne, si les espions de nos jours disposent d’un matériel et souvent de moyens sophistiqués, à l’époque de Till, cette honorable – mais discrète – profession s’exerçait avec les moyens du bord, de façon que je qualifierai d’artisanale. Ainsi, Till qui avait déjà joué le rôle de courrier, d’agent secret, de propagandiste, est sollicité pour espionner – c’est vraiment le mot qui convient pour définir la tâche qui lui incombe.

C’est clair, Marco Valdo M.I. mon ami, mais je voudrais comprendre entièrement la situation, car dans l’espionnage, il y a trois intervenants : celui qui espionne, ici Till ; celui ou ceux qu’il espionne et celui ou ceux qui ont commandité cette mission et pour les deux derniers points, je n’ai pas de réponse.

C’est vrai, Lucien l’âne mon ami, et je vais remédier à ça à l’instant. En deux mots, Till espionne pour le mouvement de liberté au sein duquel il agit, qui est celui des « Gueux » et curieusement, ceux qu’il va espionner sont également des Gueux et même, ceux qui sont considérés et se considèrent comme les chefs du mouvement. Ceci montre qu’à l’intérieur du mouvement de résistance, il y a une distance entre les « chefs » et la « base », comme on dit à présent. En fait, ce mouvement est une coalition de gens disparates confrontés à un ennemi commun, en l’occurrence, l’occupant espagnol et son prolongement religieux, l’Inquisition.

C’est fréquent dans tous les mouvements qu’il y ait diverses tendances, diverses composantes et qu’elles cherchent à savoir ce qu’il se passe réellement, dit Lucien l’âne. Par ailleurs, compte tenu de l’époque et de la façon dont fonctionnait la société féodale, les nobles ne pensaient pas devoir trop se soucier de l’avis du peuple.

Effectivement, dit Marco Valdo M.I., et c’est d’ailleurs dans ces remous de l’Histoire que va surgir l’exigence démocratique portée par le Tiers État et qui débouchera en France sur la période révolutionnaire de 1789-1793.

Mais revenons, Marco Valdo M.I. mon ami, à la manière artisanale dont Till va opérer son espionnage. Concrètement, que fait Till ?

Eh bien, d’abord, il faut avoir conscience que Till n’est qu’un rouage de cet espionnage artisanal des Gueux, car ce n’est pas lui qui a appris que cette rencontre aura lieu, ni où, ni à quelle date ; ce n’est pas lui qui va s’ouvrir lui-même la porte, ce n’est pas lui qui a préparé la cheminée, ni lui qui a décidé d’espionner ; il y a derrière cette mission de Till (qui lui a commandé de faire tout cela ?), tout un réseau organisé et structuré.
Concrètement, il est demandé à Till – message transmis par Simon Praet, l’imprimeur de liberté – de se cacher dans la cheminée de l’âtre qui sert à chauffer le salon ou la bibliothèque d’une maison de Termonde, où va se tenir la rencontre secrète des « chefs » des Gueux, qu’il va pouvoir suivre en direct. Till constatera ainsi leurs désaccords et leur dissension quant à l’attitude à prendre face à l’occupation et à la répression espagnoles. À l’issue de cette réunion, le mouvement des Gueux va se scinder. D’un côté, les Comtes d’Egmont et de Hornes, qui se refusent à combattre le roi d’Espagne ; de l’autre, Guillaume de Nassau, prince d’Orange, dit le taciturne ou le Taiseux, son frère Louis de Nassau, prendront le parti de la lutte pour la liberté.

Ce Till caché dans la cheminée, Marco Valdo M.I. mon ami, me rappelle un autre espion, le célèbre Dul la Soupente, dont Ismaïl Kadarè rapporte l’histoire.

Oui, Lucien l’âne mon ami, tu as raison et je m’en souviens aussi de ce roman albanais dont Dul la Soupente est le héros ; dans ce roman, deux chercheurs étazuniens vont en Albanie (au temps de la petite république communiste irrédentiste d’Enver Hodja) pour chercher les traces des derniers aèdes et vérifier si ce n’est pas en Albanie que sont nées l’Iliade et l’Odyssée, finalement transcrite par Homère. Même s’il y a plusieurs lectures possibles de cette histoire dérisoire et ironique, elle nous intéresse au plus haut point puisque ces aèdes anciens – réels ou imaginaires – sont nos ancêtres à nous tous qui racontons des histoires. Quant à Dul la Soupente, qui exerce la fonction d’agent secret et d’espion au service de cette Albanie (peuplée du peuple, essentiellement des paysans pauvres et des fonctionnaires et agents de l’État, dont une grande part sont des espions) ; sa mission est d’« Écouter, entendre, faire rapport » de ce que disent les chercheurs étazuniens, considérés eux-mêmes comme des espions – et qui sait, peut-être l’étaient-ils ? Pour ce faire, Dul la Soupente, comme son nom l’indique, espion d’une police artisanale, se cache dans les plafonds (des chambres) ou dans les soupentes (des toits) des auberges où se logent les chercheurs d’aèdes, lesquels finalement ne trouveront rien.

Laissons Till dans sa cheminée et la chanson nous raconter les détails de l’affaire et reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde suspicieux, espionné, conflictuel et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Quelque temps plus tard, Simon dit à Till.
Écoute, frère, as-tu du courage ?
À revendre, pourquoi en faut-il ?
Pour que liberté revive en nos parages.

Que faut-il faire, dès lors ?
Secrètement, dans une cheminée,
Écouter, entendre, faire rapport
De ce qui se dira en une assemblée.

J’ai patience et mémoire,
J’ai la souplesse des chats,
Une cheminée ? Je n’ai pas peur du noir.
Je ferai ce qu’il faudra.

Alors, frère, dit Praet l’imprimeur,
Au plus tôt, à Termonde, tu iras
Porter cet as de cœur
En la maison dessinée là.

À la ronde porte, tu frapperas trois fois.
On te demandera : « Es-tu le fossoyeur ? »
Tu répondras : « Je suis le ramoneur »
Et l’as de cœur, tu montreras.

La cheminée est déjà prête là-bas.
Nettoyée, balayée, préparée,
De crampons pour tes pieds équipée,
Elle n’attend plus que toi.

Au premier jour du mois,
Till se cacha dans la cheminée
Pour espionner l’assemblée
Des plus hauts nobles des Pays-Bas.

Étaient de la réunion :
Guillaume, prince d’Orange, dit le Taiseux,
Les Comtes Hoogstraeten, Hornes et Egmont
Et Louis de Nassau, frère du Taiseux.

Le Taiseux dit : « Les Pays sont en danger ;
Il est de notre devoir et c’est notre droit
De les sauver d’une armée de l’étranger,
Une armée qui est déjà là. »

Dans la cheminée, au-dessus du feu de bois
Allumé pour le froid et qui ne prend pas,
Corbeau silencieux, Till se tient coi.
En bas, acerbe, continue le débat.