lundi 12 septembre 2016

HANS LA CHANCE

HANS LA CHANCE

Version française – HANS LA CHANCE – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemandeHans im GlückErika Mann – 1934
Poème d’Erika et Klaus Mann
Musique de Magnus Henning (1904-1995), compositeur et pianiste bavarois
Dans le spectacle de cabaret intitulé « Die Pfeffermühle », « le Moulin à poivre », imaginé par Erika et Klaus Mann, avec la collaboration de Walter Mehring et de Wolfgang Koeppen, et interprété par la même Erika, son amie Therese Giehse et d’autres acteurs et de danseurs (Lotte Goslar, Sybille Schloß, Cilli Wang et Igor Pahlen.)








Pour cette chanson du « Moulin à poivre », Erika Mann emprunta le titre d’un conte des frères Grimm (chez nous « Jean la Chance », l’idiot qui finit par troquer un énorme lingot d’or contre un tas de pierres, et trouve dans le fait de n’avoir plus rien le bonheur et la liberté) et en fit une réflexion sur le déracinement progressif et très rapide que beaucoup d’artistes, écrivains et intellectuels allemands, Juifs ou non, subirent avec l’arrivée du nazisme. D’abord la perte du travail, ensuite l’introduction dans les listes de proscription, donc l’exil et enfin le retrait de la citoyenneté, la confiscation de tous leurs biens et la destruction de leurs œuvres « dégénérées ». Dans tous les cas, une vraie chance, comme les pierres du pauvre Hans, si on pense à ceux qui finirent leurs jours dans les prisons secrètes de la Gestapo et dans les camps de concentration débordant de prisonniers depuis la fin février 1933…


DIALOGUE MAÏEUTIQUE


Donc, Lucien l’âne mon ami, comme il est exposé dans la notice d’introduction italienne (avant notre dialogue), il s’agit d’un conte des frères Grimm (première moitié des années 1800). Mais relativement à cette histoire, je vais te poser une question : sais-tu, ce qu’est le KHM 83 ?

Beuh, dit Lucien l’âne en dressant ses oreilles et sa queue à la verticale, là, tu pensais me berner, mais, Marco Valdo M.I. mon ami, étant moi-même issu d’un conte ou d’une sorte de conte, tu dois bien imaginer que je ne me laisserais pas avoir par une pareille question. Je m’explique : comme ces érudits allemands de frères Grimm, n’ont cessé leur vie durant de produire des contes, de sorte qu’à la fin, il y en avait plus de 200 ; c’était une quantité telle qu’on a désigné chacun de ces contes par un numéro de code pour s’y retrouver. Quant au conte auquel la chanson renvoie – le KHM 83, je peux même – et je pense que cela te sera utile – te le résumer.

Résumé par Lucien l’âne du conte « Hans im Glück »

C’est l’histoire d’un gars, prétendument idiot, mais comme on le verra, il ne l’est pas du tout, qu’on dit chanceux, ce qu’il n’est pas du tout ; en fait, il ne l’est pas plus qu’un autre : il peut juste suivre son destin. Donc, voici. Au début de l’histoire, Hans reçoit – après sept ans de travail, un lingot d’or en paiement de ses services. Ce lingot, cette fortune, il va l’échanger contre un cheval, puis le cheval contre une vache, la vache contre un cochon, le cochon contre une oie, l’oie contre une pierre à aiguiser et in fine, il jette la pierre. Tous les gens avec qui il fait affaire, tout ce beau monde le convainc qu’il gagne au change. On verra qu’ils n’ont pas tort – mais à leur insu. Ayant jeté la pierre, Hans se retrouve tout léger et débarrassé de ces biens encombrants, et rentre tranquillement chez lui – parfaitement satisfait de son sort, très heureux.

En effet, Lucien l’âne, c’est bien ça, tu as résumé ce conte et tu m’as rendu un fier service. Je ne dois plus le raconter. C’est toujours ça de fait.

J’en suis heureux, dit Lucien l’âne en riant. En échange, j’aimerais que tu me dises ce que tu penses de ce conte et de Hans et puis, que tu fasses pareil pour le Hans de la version d’Erika Mann.

En premier pour ce conte, ce que j’aurais à en dire en premier, c’est qu’il devait être à l’origine une chanson, une de ces chansons paysannes où l’on fait s’enchaîner des énumérations de biens précieux pour les paysans, comme dans la chanson du « Fermier dans son pré » (elle-même d’origine allemande), qui dit :

Le fermier dans son pré,
Le fermier dans son pré,
Ohé, ohé, ohé,
Le fermier dans son pré.

Le fermier prend sa femme,
La femme prend son enfant,
L’enfant prend sa nourrice,
La nourrice prend son chat,
Le chat prend sa souris,
La souris prend son rat,
Le rat prend son fromage,

Le fromage est battu (tout cru ! – ce qui plaît beaucoup aux enfants).

ou celle de la Fermière qui allait au marché :

Il était une fermière
Qui allait au marché ;
Elle portait sur sa tête
Trois pommes dans un panier ;
Les pommes faisaient Rouli Roula,
Les pommes faisaient Rouli Roula.


Halte !

Trois pas en avant,
Trois pas en arrière ;
Deux pas sur le côté
Deux pas de l’autre côté.


Il était une fermière...
et on recommence da capo – du début, autant de fois qu’on voudra ou qu’on pourra, jusqu’à plus soif.
Il existe évidemment d’autres comptines du genre. Elles sont le résultat d’une sorte de sagesse populaire, transmise de génération en génération par les chansons et les contes qu’on récite aux enfants. C’était d’ailleurs l’ambition des sérieux frères Grimm de rassembler de tels contes, considérés comme des éléments fondateurs de la culture, en l’occurrence, allemande. C’était un temps où la « nation allemande » se cherchait.
Maintenant, en ce qui concerne Hans, dit le chanceux, je pense qu’il y a généralement une erreur d’interprétation, comme je l’ai dit plus haut. Hans n’a pas un destin extraordinaire et ce n’est certes pas la chance qui le rendra satisfait et heureux. En réalité, c’est son intelligence qui va l’amener à se conduire avec sagesse. C’est d’ailleurs l’objectif du conte de montrer cela qu’en se débarrassant du poids des choses, Hans trouve la liberté et mieux que tout, en est fort heureux. Car tu le remarqueras, le fait de tout perdre, d’être débarrassé de tous ses biens ne devient une bonne chose qu’à partir du moment où on a l’intelligence de considérer les choses et les événements d’une manière particulière, de voir le monde d’un autre œil, de regarder son propre destin comme bénéfique. Cette capacité de renversement, cette révolution quotidienne (même si elle a des limites) permet de vivre en meilleur accord avec soi-même et avec les circonstances (même hostiles) de sa propre existence, sans sacrifier aux dieux du moment, ni aux autres d’ailleurs, ni a aucun.


Ce qui, somme toute, dit Lucien l’âne, est l’essentiel.


En effet. Quant à la chanson d’Erika Mann, elle applique ces principes aux circonstances que vivent les Allemands de son époque, c’est-à-dire sous le Reich de Mille Ans, qui n’en dura que douze, comme on sait. Pour ce faire, elle installe Hans la Chance dans le paysage historique et lui fait faire un parcours similaire à celui du Hans du conte ancien ; similaire par sa structure, mais fort différents par les situations auxquelles Hans est confronté.
Cela dit, cette chanson terrible est aussi une sorte de vade-mecum de l’exilé (dans le meilleur des cas) ou de l’opposant (condamné au silence, à la clandestinité, aux camps) auquel en finale, il faudra accepter avec équanimité la mort (assassinat ou suicide) considérée comme l’issue la plus probable et pour beaucoup d’entre eux, comme la meilleure possible. Pour ce qui est des détails de l’histoire selon Erika Mann, je les laisse découvrir…


Tu as raison, Marco Valdo M.I. mon ami, il est toujours mieux de laisser la chanson s’exprimer et raconter son histoire à sa manière sans aller jusqu’à la peigner jusqu’au dernier cheveu. Lors donc, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde avide, avaricieux, peu avenant, assassin et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ah que vous dirais-je de moi ?
Ah oui, je suis Hans la Chance,
Je connais pas mal d’histoires
Qui remontent loin déjà.
Quand j’étais petit garçon
Connu sous le nom de Hans
J’avais reçu le don
D’être content avec constance.
Mes parents avaient des champs
Et ils vivaient fort bien,
Mais le bon argent
Glissait hors de leurs mains.
Soudain, ce fut la ruine
Et je dis, qu’est-ce qui vous chagrine ?
Attendez un peu, que je vous explique
Comment la pauvreté rend la vie plus riche.
Comme ça se trouve,
Comme ça se met,
Ai-je été si heureux de ma vie ? jamais !
Ce maudit argent n’a maintenant plus d’importance,
Car je suis toujours Hans la Chance.
J’ai trouvé du travail très vite,
Je gagnais mon pain et ma bière ;
Tous les jours pendant dix heures,
C’était beaucoup, il faut me croire.

Quand le gouvernement le décida,
Alors, on m’enleva mon boulot ;
J’étais heureux, car je me suis dit aussitôt :
C’était bien trop pénible tout ça.

Comme ça se trouve,
Comme ça se met,
Ai-je été si heureux de ma vie ? jamais !
Ce maudit travail n’a maintenant plus d’importance,
Car je suis toujours Hans la Chance.

Comme le vent et la pluie, j’étais libre
D’un coup, daller me promener.
On n’aurait pas pu mieux souhaiter,
Et
la Terre est si belle !

Et j’ai écrit dans l’effervescence
Quelque part sur une pierre :
Ho la, ça ne peut continuer encore, –
Ce ministre est un porc.

Quand le gouvernement le décida,
Je dus quitter sans délai le pays.
Et un ami m’a dit :
Hans,
tu es sur la liste de l’État

Et ainsi, j’ai
fui dans le monde
Pas après pas, étape par étape;
Ah, je cours
très volontiers,
Et
il me faut digérer.

Comme ça se trouve,
Comme ça se met,
Je n’ai été si heureux de ma vie, jamais !
Ce maudit pays n’a maintenant plus d’importance
Car je suis toujours Hans la Chance.

J’ai perdu quelque part
 ;
Mon chapeau et ma veste
En tout cas, c’est mieux, car
C’est plus pratique le peu qui reste.

Mes souliers sont foutus,
Dorénavant, j’irai pieds nus ;
Ce sera une agréable découverte, –
De courir ainsi sur l’herbe verte.

Quand le gouvernement le décida,
Pour
parfaire ma chance,
On confisqua mon passeport ;
Volontiers, je le leur donne
Et
je possède encore :

Il me reste encore des droits,
Et bientôt
on les emporta;
Si je vou
lais les garder,
On ne me l’a pas demandé.

Comme ça se trouve,
Comme ça se met,
Je n’ai été si heureux de ma vie, jamais !
Ce maudit droit n’a maintenant plus d’importance
Car je suis toujours Hans la Chance.

Je suis libre, plus rien ne me pèse
Je vis sans contrainte et à mon aise ;
À part mon honneur, il ne me reste rien
Et
pour lui, je ne crains rien.

Alors la mort vint enfin
Et – Hans
dit gentiment à sa fin
Presse-toi, ne fais pas de manières,
Car mes yeux perdent la lumière.
Sans mauvais gré et sans peine,
Je
suis prêt à y aller ;
Un jour
à l’aube grise,
On
me verra m’éloigner.

Comme ça se met,
Je n’ai été si heureux de ma vie, jamais !
Cette maudite vie n’a maintenant plus d’importance

Car je suis toujours Hans la Chance.

jeudi 8 septembre 2016

DACHAU EXPRESS : un livre et une B.D.

DACHAU EXPRESS

est maintenant

un livre et une B.D.





DACHAU EXPRESS est cette série de 24 chansons, 24 canzones commentées qui avaient vu le jour dans les Chansons contre la Guerre (Antiwarsongs, Canzoni contro la guerra...), relayées par le blog de Marco Valdo M.I.

Par la suite, elles avaient fait l’objet d’une exposition – 25 panneaux, illustrés par Nicolas De Cicco – qui firent le tour de la Wallonie.
À présent, il y a un livre qui reprend les chansons, le texte des commentaires et les dessins originaux de Nicolas De Cicco.

Ce n’est pas tout, Nicolas De Cicco a entrepris de décliner cette histoire de Giuseppe – Joseph Porcu, cet insoumis italien qui déserta en 1939 de l’armée italienne pour ne pas être complice du fascisme, sous la forme d’une série de 3 volumes de bandes dessinées et même, peut-être, une trilogie de 4 volumes – 4 comme les 3 mousquetaires de Dumas. Ce premier volume s’intitule L’INSOUMIS – Je suis un déserteur.






UN LIVRE, UNE B.D. : OÙ LES TROUVER ?

Grâce à audace d’imprimeurs de la région, ces livres existent maintenant.
On peut les commander à l’adresse :
DACHAU EXPRESS, il comporte 152 pages.


L’INSOUMIS – Je suis un déserteur. - une B.D. au format classique, 48 pages.


mardi 6 septembre 2016

CHA-CHA DE LA CONJONCTURE

CHA-CHA DE LA CONJONCTURE

Version française – CHA-CHA DE LA CONJONCTURE – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – Geh´n sie mit der Konjunktur (Konjunktur-Cha-Cha) – Hazy Osterwald Sextett – 1960
Paroles de Kurt Feltz (1910-1982)
Musique de Paul Durand (1907-1977)



Il s’agit d’une perle absolue qui en quelques strophes explique, selon moi, très bien comment du « Wirtschaftswunder », du « miracle économique » d’hier, on est arrivé au désastre d’aujourd’hui…
Dans la version anglaise de ce morceau, qui, à l’époque, fut un grand succès international, il manque complètement (peut-être censurée) une strophe très amusante (et glaçante) que j’ai comprise ainsi : « Mon amie a un fiancé qui, grâce à Dieu, est secrétaire d’un gros banquier. Il l’emmène « à dîner » (!) et lorsqu’il a bu lui dispense quelques conseils pour investir au mieux leurs actions »
Dans le sketch qui accompagnait la chanson, les membres du Hazy Osterwald Sextett descendaient, vêtus d’hommes d’affaires coiffés de chapeaux melon, d’une Mercedes modèle 300, mieux connue comme « 300 Adenauer », la voiture officielle préférée du chancelier allemand Konrad Adenauer. On raconte que quand Adenauer vit pour la première fois la majestueuse 300 (longue de plus de 5 mètres, large de presque 2, lourde de presque 2 tonnes), il dit : « Belle, mais n’avez-vous rien de plus gros ? ».
(commentaire traduit de l’italien)


Dialogue maïeutique

Mon ami Lucien l’âne, sais-tu ce qu’est la conjoncture ?

Oh oui, Marco Valdo M.I. mon ami, que je le sais. Il s’agit là d’une personne importante qu’il convient de suivre les yeux fermés.

C’est à peu près ça qu’elle raconte, Lucien l’âne mon ami, mais c’est une chanson baignée d’ironie. En fait, ce n’est pas la chanson qui dit « Suivez la conjoncture ! », elle ne fait que répéter le discours ambiant, la rumeur propagée par les affairistes, par les nouveaux « riches » ou par ceux qui aspirent à l’être qui sont des gens qui suivent la conjoncture eux aussi et hasard, chance, opportunisme ou le plus souvent, combine, magouilles, détournements, bref, les affaires, ils s’en tirent plutôt bien et profitent de ces mouvements fortuits et incontrôlés. Évidemment, comme tu l’as sans doute deviné, la conjoncture est en fait l’économie en mouvement et de ce fait, elle peut aller dans un sens ou dans l’autre et selon comment on la regarde ou la position qu’on occupe, elle peut aller dans le bon sens ou non. Outre que d’être bonne ou mauvaise, elle peut être basse, elle peut être haute ; elle peut être déprimée ou dépressive, elle peut être euphorique ; cette personne est sujette aux sautes d’humeur.

Je l’avais entendu dire que c’était une personne capricieuse et assez imprévisible, intervient Lucien l’âne.

Donc, Lucien l’âne mon ami, la chanson envisage la conjoncture dans le sens de la montée, dans la situation de ceux ou celles qui se trouvent en position de tirer profit de la situation, sans trop se poser de questions quant aux fondements de cette « bonne » conjoncture. La conjoncture, c’est en fait la marée qui rythme la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres en vue de magnifier leurs profits et tout ce qui en découle et comme telle, elle pose sa richesse sur un immense socle de pauvreté et de misère.

Moi qui ai parcouru le monde depuis longtemps, enchaîne Lucien l’âne, j’en ai vu des gens qui « suivaient la conjoncture » sans trop se poser de questions tant que les profits s’accumulaient et je les ai vus aussi se retrouver un peu plus tard le bec dans l’eau.

Juste, Lucien l’âne mon ami, la conjoncture est un genre spéculatif ; dans le meilleur des cas, elle tient de la météorologie ; habituellement, elle relèverait plutôt de l’astrologie. Si j’osais un néologisme, je dirais que c’est de l’éconologie. Son application tient du pari mutuel. On peut y connaître des lendemains qui déchantent. Dans cette chanson, il s’agit bien de la conjoncture considérée d’un point de vue général, cette sorte de nébuleuse insaisissable, dont on disserte comme du temps qu’il fait, car c’est aussi un intarissable sujet de conversation. Du moins dans certains milieux, plus que dans d’autres. Encore que les médias amplifient cette rumeur.

En fait, Marco Valdo M.I. mon ami, tu as raison, c’est un peu comme le temps qu’il fait, qu’il a fait, qu’il va faire et comme pour le temps, on n’y peut rien. Elle va, elle vient.

Donc, à l’époque de la chanson, vers 1960, en Allemagne (et dans les pays similaires – disons de l’Europe industrielle), la conjoncture est haute et favorable, la machine économique tourne à plein régime, les villes et les usines ont été rebâties, le ciel est clair, la route est large. L’Europe est sortie de sa profonde dépression, s’est remise de la guerre et vit un moment d’euphorie économique.

En effet, Marco Valdo M.I. mon ami, mais la conjoncture est un phénomène assez hasardeux et peut amener ses plus ardents suiveurs au bord de la ruine ou entraîner des catastrophes majeures. On parle alors de « crise ».

Bien sûr, Lucien l’âne mon ami, mais on n’en est pas encore là au moment où se situe la chanson. Enfin, pas pour tout le monde et certainement pas pour ceux qui « surfent sur la vague ». Pour d’autres, les choses sont moins splendides. Par exemple, et je pense que ce n’est pas un hasard s’il y a un passage à propos de Krupp von Bohlen auquel on conseille d’aller chercher son charbon sur le grand marché mondial.

« Allez chercher votre charbon vous-même
Krupp von Bohlen sur le grand marché du monde ».

Oui, certainement, euh ?, dit Lucien l’âne en faisant un point d’interrogation avec sa queue.

Ah bon, dit Marco Valdo M.I., ça mérite une explication. Alors: Krupp von Bohlen est en fait le propriétaire des aciéries Krupp à Essen dans la Ruhr et sans doute, de bien d’autres choses. Pour alimenter ces aciéries en énergie, il lui faut du charbon et c’est l’époque où progressivement les mines européennes s’épuisent et les charbonnages ferment l’un après l’autre. Il lui reste donc – conjoncture oblige – à chercher à se fournir sur le grand marché mondial – notamment du charbon étazunien. « Suivez la conjoncture ! » s’applique aussi à lui, mais dans un autre sens, dans un sens plus réel, plus concret – cette fois, il s’agit de s’adapter à une évolution concrète et pas de spéculer sur une évolution hasardeuse. C’est un autre sens du mot conjoncture.

Je me demande bien s’il y avait d’autres raisons de citer ce Krupp von Bohlen dans la chanson, dit Lucien l’âne d’un air presque rêveur.

Bonne, excellente question, Lucien l’âne mon ami. Je vais te répondre, car en effet, il y a une raison plus ou moins cachée à cette présence de Krupp von Bohlen dans la chanson. Posons d’abord qu’au moment de la chanson et pour nombre d’Allemands, l’allusion était claire, même si elle s’est perdue dans les brumes de l’Histoire aujourd’hui. Voici la clé de cette mystérieuse allusion : l’homme en question est Alfried Krupp von Bohlen, qui fut un nazi de la première heure, qui par la suite outre de fournir le régime en acier, en armes, en canons, en fusées devint ministre de l’Armement, utilisant dans ses usines des prisonniers des camps de concentration (notamment Auschwitz) et pour toutes ces raisons et d’autres, fut condamné après la guerre pour « pillage et crime contre l’humanité », le 31 juillet 1948 lors du procès Krupp et condamné à douze ans d’emprisonnement et à la confiscation de ses biens.

Bien des autres ont été condamnés à mort pour moins que ça, dit Lucien l’âne en ouvrant de grands yeux noirs de colère.

Évidemment, mais ils ne s’appelaient pas Krupp. Le 5 décembre 1950, Konrad Adenauer (alors, chancelier de la République Fédérale – le même qui roule en Mercedes 300 et dont la chanson dit : « On reçoit gratuitement, si on roule en limousine » ) écrit une lettre exhortant les Alliés à la clémence pour Krupp. Alfried Krupp est libéré le 4 février 1951 – même pas 3 ans après sa condamnation. La confiscation des biens de la société est annulée et sa fortune personnelle de 10 000 000 de dollars (de l’époque) lui est restituée. Il reprend le contrôle du groupe en 1953 et d’une des plus grandes sociétés du monde.
À part ça, le miracle économique [[47078]] (la conjoncture va bien !) cachait une crise charbonnière, qui va mettre des milliers et des milliers de gens au chômage et chez les interlocuteurs de la chanson, pas un mot des mineurs, ni des régions sinistrées par l’effondrement charbonnier. En fait, la chanson chansonne les spéculateurs, ceux qui boursicotent en petit ou en grand, ceux qui tirent profit ou espèrent en tirer des hauts et des bas réels ou imaginaires de l’économie et plus particulièrement, de la bourse, du jeu sur les actions ou sur les valeurs ; en somme, une sorte de grand casino ; en plus vrai, en plus professionnel sans doute à leurs yeux de parasites, qui en font un métier. Quant à la petite secrétaire et à son ami, ils ne sont là que comme figurants dans la pièce ; ce sont des marionnettes.

En somme, un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans [[7951]] que les riches font aux pauvres afin de prospérer, de tirer des profits, de maintenir leur domination, dit Lucien l’âne en guise de conclusion. Il ne nous reste qu’à reprendre notre tâche et tisser, tisser encore le linceul de ce vieux monde spéculateur, parasite, exploiteur, dominateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Suivez, suivez
Suivez, suivez
Suivez la conjoncture !
Suivez cette aventure,
Prenez votre part, n’ayez aucun regret
Et ne soyez pas en retard au grand banquet !


Suivez la conjoncture,
Suivez-la, suivez !
Suivez la dans cette aventure,
Suivez-la, suivez !
Voyez, là-bas, les autres déjà s’empiffrent
Au grand banquet, prenez de la crème à volonté

On est ce qu’on est, pas par sa valeur propre
On reçoit gratuitement, si on roule en limousine
Et on fait ce qu’on fait par habitude
Car on n’aime que soi-même.


Suivez la conjoncture,
Suivez-la, suivez !
Suivez la dans cette aventure,
Suivez-la, suivez !
Allez chercher votre charbon vous-même
Krupp von Bohlen sur le grand marché du monde !


Oh jo to ho jo to hoo
C’est la vie, oui !
Oh jo oh jo to ho jo to hoo
Et je vois oui
Oh jo oh jo to ho jo to hoo
Mon grand tournant aujourd’hui !
Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke


Oh jo to ho jo to hoo
C’est le bon moment !
Oh jo oh jo to ho jo to hoo
Et je jure maintenant
Oh jo oh jo to ho jo to hoo
Sur les nouveaux bons temps.
Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke



Suivez la conjoncture,
Suivez-la, suivez !
Suivez la dans cette aventure,
Suivez-la, suivez !
Prenez votre part et plumez les autres,
Sinon eux vous décapiteront de toute manière.

Suivez la conjoncture,
Suivez-la, suivez !
Tournez à cette heure,
Tournez, tournez !
Courez,
Courez, s’il le faut, battez-vous
Et puis, vendez avec le profit de la conjoncture !


Mon ami a une amie
Qui, dans une banque, est par chance
La Secrétaire en chef du patron.
Il a soupé avec elle et lui a donné en confidence
Des tuyaux pour les actions.

Suivez la conjoncture,
Suivez-la, suivez !
Suivez la dans cette aventure,
Suivez-la, suivez !
L’argent est dans ce monde le seul ciment qui tient,
Quand on en a assez.
L’argent est dans ce monde le seul ciment qui tient,
Quand on en a assez,
Quand on en a assez, quand on en a assez.