lundi 15 août 2016

CHANSON DU MIRACLE ÉCONOMIQUE

CHANSON DU MIRACLE ÉCONOMIQUE


Version française – CHANSON DU MIRACLE ÉCONOMIQUE – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande Lied vom WirtschaftswunderWolfgang Neuss1958
Pseudonyme de Günter Neumann (1913-1972), d’artiste polyédrique, cabarettiste, auteur-compositeur et pianiste.
Musique de Günter Neumann et de Franz Grothe (1908-1982), compositeur.

Tirée du film : « Wir Wunderkinder » – 1958 (Nous les enfants prodiges).




Allemagne du premier au second après-guerre. Le réalisateur Kurt Hoffmann transpose au cinéma un récit « Wir Wunderkinder » – 1958 (Nous les enfants prodiges) de l’écrivain Hugo Hartung (1902-1972) et, sur un ton pétillant et de cabaret (les scènes sont reliées entre elles par des chansons, en style brechtien), il raconte la montée du nazisme et ensuite la reconstruction de l’Allemagne après la guerre à travers des tribulations de deux protagonistes, Hans Boeckel (interprété de Hansjörg Felmy) et Bruno Tiches (Robert Graf), deux camarades de classe. Le premier est un journaliste honnête rencontrant beaucoup de difficultés sous le régime nazi ; le second est par contre un opportuniste intrigant qui fait carrière durant le Reich et ensuite, se livre au marché noir avec les Alliés et devient un gros entrepreneur. Mais un jour arrive le moment où il faut rendre des comptes.



Comme
le racontait Horst Lommer dans ses Nürnberger Betrachtungen, la prétendue « dénazification » de l’Allemagne fut beaucoup plus de la propagande qu’autre chose. Par ailleurs, nous ne « défascistifiâmes » rien ou presque, il est vrai que dans les deux les pays les démocrate-chrétiens revinrent au pouvoir etse recyclèrent dans leurs rangs nombre de gens qui avaient (bien) vécu à l’ombre des régimes. On avait sauvé le statu quo du « grand péril rouge », au prix de quelque compromission avec ceux qui avaient soutenuou au moins n’avaient pas dénoncé – le nazifascisme. La reconstruction de l’Europe Atlantique, soutenue par les généreuses subventions américaines, était une priorité qui ne pouvait pas se perdre dans des distinguos et des finesses : tout faisait farine. Ensuite le « miracle économique » des années 60 poussa les démocrate-chrétiens à coopter les sociaux-démocrates, pour se soutenir mutuellement et se partager l’appétissant gâteau ; en Allemagne, ce furent les « Große Koalition », inaugurées par un (ex-) nazi, le chancelier Kurt Georg Kiesinger ; en Italie, ce fut le « Centre-gauche » des divers gouvernements Fanfani (lequel avait beaucoup écrit sur la « Doctrine Fasciste » et avait été parmi les signataires du « Manifeste de la Race ») et Moro (qui pendant le fascisme avait été enseignant de « Politique coloniale » et avait activement participé aux « Littoriali » (Lictoriales), organisés par les Jeunesses Universitaires Fascistes).


Commentaire italien de Bernard Bartleby (Chansons contre la Guerre)


Dialogue maïeutique


Lucien l’âne mon ami, je pense que cette fois, tu ne me demanderas pas trop d’éclaircissements à propos du titre, ni de détails quant à la chanson et à l’histoire qu’elle raconte. Beaucoup a été dit par notre commentateur italien. Cela étant, il nous faut réfléchir au sens de cette histoire et à ce qu’elle peut signifier aujourd’hui. Et là, il y a des choses à dire.

Ho ho, dit Lucien l’âne en ouvrant des yeux comme des pupilles de chat à la tombée de la nuit. Je suis fort impatient de savoir de quelles choses il peut s’agir et aussi, de voir quels genres de commentaires cette chanson va t’inspirer. J’en ai bien une petite idée, mais tout en sachant que tu vas me bassiner de considérations à propos du miracle économique, je me dis que tu le feras d’une façon inhabituelle et c’est ce qui me turlupine – un peu. Ce sera sans doute – je le parie – dans le droit fil de ce qu’on peut deviner de l’ironie de la chanson, car il me paraît que cette chanson recadre les faits et situe – à sa manière – la résurrection économique de l’Allemagne dans un continuum, dans un flux issu des épisodes précédents de son histoire (et de la nôtre, conséquemment).

Tu as vu juste, Lucien l’âne mon ami, mais laisse-moi le temps de mettre mes lunettes. D’abord, car cette canzone est bien une parodie, elle est pleine d’ironie, amère sans soute, mais qui ne l’aurait pas été en voyant ce qui se passait alors en Allemagne. Par parenthèse, ce fut pareil dans tous les pays qui avaient fait partie de l’Axe (notamment, Japon, Italie) ou pour ceux qui dans les pays envahis s’étaient acoquinés avec l’occupant – marché noir, profits, fortunes, postes honorifiques, gratifications, sinécures, prébendes et bénéfices divers à des degrés divers. Bref, c’était « on prend les mêmes et on continue ». Ceci m’amène à une première réflexion concernant le titre du roman « Wir Wunderkinder » de Hugo Hartung et du film qui en est tiré par Kurt Hofmann. Cette réflexion porte sur la traduction du mot « Wunderkind », qui est généralement traduit par « enfant prodige ».

Voilà qui est intéressant, dit Lucien l’âne en approuvant solidement d’un mouvement vertical de la tête et de ses oreilles à contretemps. Mais encore ?

Mais encore ?, reprend Marco Valdo M.I. sans se soucier beaucoup plus de l’interruption. Mais encore ceci : j’ai l’idée qu’en français et dans le contexte historique de la chanson, il eût mieux valu utiliser le mot « prodigue », au sens biblique du terme. Autrement dit, il valait mieux évoquer des enfants qui reviennent et qu’on accueille à bras ouverts et « en tuant le veau gras », en faisant débauche de victuailles et de boissons et en passant pudiquement et soigneusement l’éponge sur le passé. Car c’est précisément e qui s’est passé en Allemagne et ailleurs. Il faut cependant distinguer les enfants, comme le fait implicitement la chanson. Car il y a plusieurs sortes d’enfants et il faut éclaircir une fameuse ambiguïté (sur laquelle repose l’ironie de la chanson) entre les enfants de l’Allemagne (les enfants du pays, de la patrie, laquelle est éternelle et amphibie, en ce quelle passe d’un régime à l’autre sans trop de distinction) et les enfants suffisamment jeunes pour ne pas avoir été impliqués directement dans les malversations et les crimes passés. Ceci, vois-tu Lucien l’âne, renvoie très exactement à mon problème de traduction du mot « Wunderkind ». Pour ce qui est des enfants : on aura les enfants « prodigues » qui ressurgissent du passé et les d’enfants « prodiges », ceux du présent. Encore que ce mot « prodiges » me semble sujet à caution, sauf pour les mères pour qui – par principe – tous leurs enfants sont des « prodiges ». Confondre les deux serait une terrible erreur, même si cette erreur fut volontairement orchestrée par les gens du pouvoir. Un discours dans le genre : « La patrie détruite a besoin de tous ses fils pour se reconstruire et retrouver sa prospérité d’antan. » Pour donner une dimension plus large à cette remarque, je te renverrais volontiers à quelques auteurs allemands de l’époque : Ernst Wiechert, Heinrich Böll, Hans-Magnus Enzensberger, Günter Grass et quelques autres sans doute, mais je ne suis pas une encyclopédie vivante et je ne peux te parler que de ce que je sais. Aucun de ceux-là n’a pu accepter cette Allemagne ventrue, mafflue, pesante et satisfaite d’elle-même, sans remords, plongeant sans l’ombre d’une conscience dans sa renaissance économique. Cette Allemagne recyclant sans vergogne – après (pour certains, mais pas pour tous) une sanction, une peine de prison que l’on qualifiera pudiquement de symbolique.
C’est ainsi qu’on a retrouvé à la tête des pouvoirs publics nationaux, régionaux, locaux, à la tête des villes, dans les partis politiques, à la tête des grandes entreprises, des grandes banques, des ministères, de la justice, etc, des gens qui avaient plus que collaboré avec le Troisième Reich, des gens qui en avaient été des acteurs et des responsables. Ce sont ceux-là les « enfants prodigues ». Quant au miracle économique – limité à l’Allemagne dite de l’Ouest, on sait qu’il fut le résultat des injections massives de capitaux et de prêts venant des Zétazunis, d’une mobilisation « patriotique », d’un réel effort populaire pour retrouver une vie plus confortable, d’une vraie compétence technique générale et d’une exploitation de la main d’œuvre, des réfugiés et de gens venant de régions plus défavorisées. Pour l’essentiel, ce fut le cas dans la plupart des pays d’Europe occidentale. Dans le cas de l’Allemagne, particulièrement, il faut ajouter qu’il y eut aussi le fait qu’elle n’a que très peu rendu ce qu’elle avait soutiré par la force aux pays occupés durant la guerre. Quant au miracle économique, tel qu’il est vu par la chanson, il est vu de l’intérieur, il est montré au niveau de la vie quotidienne, il est vu par un citoyen qui constate d’une part une extrême misère, qui n’est pas aidée ou secourue et de l’autre, la mansuétude à l’égard des anciens (?) nazis. Mais, je te laisse découvrir les détails en même temps que la chanson.

C’est bien ce que je disais, ce « miracle économique » n’en était pas un, il était simplement une restauration de l’ordre social tel que le rêve les riches. Quant aux nazis recyclés, il s’agit de nourrir les chiens de garde ; ce sont toujours les mêmes d’un régime à l’autre ; ce sont les piliers de tous les pouvoirs. Quant à nous, Marco Valdo M.I. mon ami, il nous reste à reprendre – miracle économique ou pas – notre tâche et tisser inlassablement le linceul de ce vieux monde peuplé d’enfants prodigues, oublieux, amnésique, amnistiant et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Les rues sont remplies de solitude ;
Passe une auto, elle est très vieille,
Elle cliquette, elle avance de guingois.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue
Les rideaux sont du carton et du bois,
Une mosaïque de papier couvre la clôture.
Celui qui veut fumer peut se servir lui-même.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.

Nous étions libres auparavant
Maintenant, nous sommes occupés
Le pays est divisé
Que faire à présent ?

Maintenant, nous avons le miracle économique.
Maintenant, nous avons le miracle économique.
Maintenant, on a des carbonnades et du flétan fumé.
Maintenant, nous avons le miracle économique.
Maintenant, nous avons le miracle économique.
Le ventre allemand se refait et est déjà vraiment rondelet ;
Le jambonneau a retrouvé son bon goût dans sa gelée.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.
On ne doit plus épargner le combustible, on peut rouler ;
Celui qui a des soucis, a aussi de l’alcool et même en quantité ;
Les magasins nous offrent à nouveau des produits de luxe ;
Les premiers nazis écrivent avec application leurs mémoires,
Car les éditeurs manquent de sens critique.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.

Car nous sommes aussi un pays appauvri
Et qui est pas mal détruit,
Nous montrons que nous sommes imposants.
Comme nous sommes flamboyants,
Nous faisons la bringue à nouveau.
Nous vivons haut haut haut haut haut plus haut !

Car nous sommes aussi un pays appauvri
Et qui est pas mal détruit,
Montrons que nous sommes imposants.
Comme nous sommes flamboyants,
Nous faisons la bringue à nouveau.
Nous vivons haut haut haut haut haut plus haut !

C’est le miracle économique !
C’est le miracle économique !


Certes, il y a des gens qui vivent encore aujourd’hui dans la saleté et le désordre,
Mais pour les enfants des nazis qui sont responsables de cette purée,
Notre État a beaucoup d’argent et chaque mois, il leur distribue des subsides.
Nous sommes une république non qualifiée.
Il n’y a pas de miracle, il n’y a pas de miracle.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.

dimanche 14 août 2016

CONSIDÉRATIONS NUREMBERGEOISES

CONSIDÉRATIONS NUREMBERGEOISES

Version française – CONSIDÉRATIONS NUREMBERGEOISES – Marco Valdo M.I.2016
Chanson allemande – Nürnberger BetrachtungenHorst Lommer1946




À l’avènement d’Hitler, Lommer – comme une partie des intellectuels et des artistes – s’inscrivit au parti nazi et pendant des années, il travailla au théâtre en gardant un profil très bas. Mais à l’éclatement de la guerre, les choses changèrent et Lommer manifesta ouvertement son désaccord au travers de textes satiriques comme « Das Tausendjährige Reich » (« Le Reich millénaire »). Recherché par la Gestapo, en 1944, il fut contraint de disparaître de la circulation, caché dans la maison d’un ami jusqu’à la fin de la guerre.

Dans cette chanson – intitulée des « Considérations nurembergeoises » – Lommer parle du célèbre procès
(1945-46) qui aurait dû « dénazifier » radicalement l’Allemagne et qui se réduisit par contre à un événement de propagande au cours duquel, entre les dénégations des prévenus, leurs « je ne sais pas », « je ne me rappelle pas » et « j’ai seulement exécuté les ordres » furent infligées seulement très peu peines exemplaires et une grande partie de la nomenclature nazie resta impunie ou presque. Je pense, par exemple, à des gens comme Hans Globke (1898-1973), un éminent juriste qui contribua à la rédaction de nombre des mesures liberticides et antisémites de Hitler, qui fut collaborateur d’Adolf Eichmann et ensuite devint directeur de la chancellerie fédérale allemande sous Adenauer ; ou à Kurt Georg Kiesinger (1904-1988), proche collaborateur de Goebbels et devenu ensuite chancelier allemand entre 1966 et 1969 ; ou à Hans Karl Filbinger (1913-2007), nazi jusqu’à la fin – même s’il fut accueilli en raison de son appartenance précédente de « démocrate-chrétien »et par la suite président du Bundesrat…

(texte italien de Bernart Bartleby – 2/4/2014 )



Dialogue maïeutique


Dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, que peuvent bien être ces Considérations nurembergeoises et à quoi et à qui elles peuvent bien être rapportées ?


Tu fais bien de poser de poser la question de cette façon, Lucien l’âne mon ami, car, en effet, la réponse est double. Elle doit déterminer qui parle et de quoi on parle.
Commençons par le de quoi, par ce dont on parle : ce sont le procès de Nuremberg qui furent menés par un tribunal militaire international à Nuremberg en 1945-46 pour juger les responsables de la barbarie nazie, qualifiée de « crime contre l’humanité ». Certains ont tendance à l’oublier aujourd’hui et à vouloir en redorer le blason en minimisant les crimes collectifs et individuels qui en ont découlé. La chanson est une sorte de commentaire en marge de ces procès. Tout comme c’était le cas de « La Lorelei et le Svastika », que j’avais tiré des « Bananes de Koenigsberg » d’Alexandre Vialatte, un des journalistes qui avait été admis à suivre ces audiences.Il y eut des condamnations à mort, exécutées rapidement et par pendaison ; mais il y eut aussi des acquittements difficilement compréhensibles, car quand même, ces acquittés n’étaient en rien innocents (sauf rarissime exception). Ils avaient tous trempé dans l’affaire et – au temps de la gloire du nazisme – ils avaient tous assumé en toute connaissance de cause de hautes responsabilités qu’ils se sont empressés d’éluder dès que le vent a tourné.


En somme, c’était une bande de crapules prise la main dans le sac, qui par la menace et la terreur avait emmené tout un peuple dans le meurtre, la rapine, le viol, l’assassinat collectif, bref, la guerre. Il est important de rappeler que le premier crime nazi fut celui-là, cette coercition imposée aux gens d’Allemagne, cette tentative de les rendre tous complices de leurs pratiques criminelles. En finale, et c’était le cas à Nuremberg, ça permet de diluer les responsabilités dans l’ensemble de la population et de tenir l’argument que comme tous sont coupables, on ne peut quand même pas poursuivre certains et pas d’autres. C’était une fuite honteuse…


Lors du procès, il y eut pourtant une remarquable exception et une seule : l’ex-ministre des Armements et de la Production de Guerre du Reich (Reichsministerium für Rüstung und Kriegsproduktion) : Albert Speer, lequel déclara (et il maintint cette déclaration jusqu’à sa mort en 1981) qu’il devait assumer d’autant plus que les autres accusés se dérobaient et que le chef du gouvernement allemand s’y était soustrait devant le monde entier et le peuple allemand. Il ajoutait : « Dans la vie politique, il y a une responsabilité de l’homme dans son propre secteur. Pour celle-là il est évidemment entièrement responsable. Mais au-delà de cela, il y a une responsabilité collective lorsqu’il a été l’un des dirigeants. Qui tenir pour responsable du cours des événements si ce ne sont les assistants les plus proches du chef de l’État ? »
Autres considérations nurembergeoises : D’abord, le choix de Nuremberg comme lieu de justice formelle était judicieux : c’était la ville symbole du nazisme, celle où se faisaient les grands défilés et rassemblements, la ville symbole du nazisme en tant que parti, mouvement, culture, bande criminelle et idéologie. Judicieuse aussi, l’idée de considérer la guerre, la guerre en tant quelle, c’est-à-dire la guerre d’État, la guerre militaire, la guerre d’agression, la guerre de conquête comme un crime contre l’humanité est établie à Nuremberg. Tout comme fut une excellente disposition de considérer (toujours à Nuremberg) tous les accusés comme directement responsables et solidairement responsables, à des degrés divers selon les cas ou le degré d’engagement. Tout comme à Nuremberg encore, il fut dit (mais malheureusement, ne faut pas appliqué) que l’appartenance et l’implication à un poste de responsabilité, même minime, au nazisme était en soi un crime.


Voilà pour les considérations, mais qu’en est-il de la chanson elle-même ?, demande Lucien l’âne.


Parler de la canzone, c’est en quelque sorte tenter de répondre à la question du « qui parle ? », dit Marco Valdo M.I. Celui qui parle est un des accusés, un des grands accusés, un des douze condamnés à mort et on peut éliminer Rudolf Hess. Reste les autres et parmi eux, l’idéologue du parti, le thuriféraire du führer, l’exaltateur de la théorie de la « race » : Alfred Rosenberg et il s’imagine ensemençant le sol allemand sous la forme du myosotis, fleur du souvenir et pourquoi pas, fleur de la conservation de la mémoire – en attendant le retour ?


Quelle horreur ! Mais il est vrai que certains y songeaient à cette époque et que d’autres y songent à présent. Enfin, on ne peut sonner le tocsin en permanence, ce qui n’empêche nullement de rappeler la nécessaire vigilance. Ce que nous faisons, avec nos moyens assez réduits quand nous tissons le linceul de ce vieux monde incertain, tanguant, branlant et cacochyme.




Heureusement !




Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




J’avance comme dans un rêve,
La paralysie me gagne,
Je n’ai plus de mémoire,
C’est comme un coup de théâtre.


Je suis sur la chaise du coupable
Comme Primadonna de l’Idée,
Je ne sais rien, suis-je somnambule ?
Suis-je un Premier ? Suis-je un prophète ?

Savais-je moi, main droite d’Hitler
Ce que sa main gauche pouvait faire ?
Étais-je son garant, étais-je son mandataire,
Étais-je un Infant dans l’État du Führer ?


Après tout, ce que je lisais en fin de compte,
Me donnait une horreur de la politique.
Une seule politique m’amuse,
La politique de l’autruche.


Ah, si le monde entier pouvait quand même être sujet
Comme Rudolf-Hess, à l’oubli profond
Alors, probablement autour de moi, on dirait
Il n’y a aucun fond à toutes ces accusations.


Et personne ne serait sur ma trace,
Je volerais hors de la cour internationale
Et je fleurirais sur le sol allemand
Tel un myosotis charmant.





mardi 9 août 2016

LAVE REPASSE LAVE

LAVE REPASSE LAVE

Version française – LAVE REPASSE LAVE – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson italienne – Lavo stiro lavo – Giovanna Dazzi – 2010






La chanson, Lucien l’âne mon ami, tu le sais, n’est pas toujours un chant de gloire, un péan du guerrier vainqueur. Il est d’autres chansons qu’on ne peut méconnaître, même si – à première vue ou à première audition – elles ne concernent que des moments, des gestes ou des sentiments obscurs ou minuscules, des choses ordinaires, trop ordinaires pour être dites ou, a fortiori, chantées. Pourtant, on aurait bien tort de les ignorer et plus encore, de les mépriser. Ne fût-ce que parce que la Guerre de Cent Mille Ans s’y reflète dans ces moments, ces gestes, ces sentiments, ces choses plus sans doute encore que dans les autres, car ces instants, gestes, sentiments, choses ordinaires sont de loin les plus fréquents et les plus nombreux, de façon écrasante. Sous leur apparence anodine, ce sont des lieux de confrontation essentiels ; ils sont les véritables enjeux du combat, car ils fondent littéralement la relation de domination, ils sont le fondement et l’affirmation toujours réitérée de l’inéquité du monde.


Je suis parfaitement de ton avis, Marco Valdo mon ami, et je pense que c’est un point très négligé en raison notamment du goût de nos contemporains pour les informations sensationnelles, pour les grands nombres et pour tout ce qui a des allures de record. Mais dans les faits, tout cela se tient ; c’est le même principe de quantité qui mesure la richesse et qui accuse la pauvreté. Même si paradoxalement, seule la richesse peut payer l’objet rare, unique ou presque.


Certes, Lucien l’âne mon ami, mais seulement à raison de sa valeur marchande ; chaque caillou est unique, le plus minuscule et le plus anonyme et le plus banal des grains de sable est unique lui aussi. Rien me dira-t-on ne pourrait ressembler plus à un grain de sable qu’un autre grain de sable ; c’est vrai, mais en même temps, ce grain de sable est unique et ne ressemble à aucun autre. Dire cela, c’est mal connaître les grains de sable, c’est tout simplement faire preuve d’ignorance, de manque de finesse d’esprit et d’intelligence du monde. Il en est de même de la personne, du geste ou de la vie de la ménagère. On peut considérer que sa vie est banale et elle l’est, mais en quoi est-ce dérangeant ou méprisable. Il y a des milliards d’années que le soleil – unique dans le système qui nous inclut, mais vraisemblablement pas au-delà – va et vient, se couche, se lève avec une franche et insistante monotonie, il n’y a rien de plus banal et pourtant. Mais dans le fond, il vaudrait mieux que je parle de la chanson.


Il serait bien temps, tu n’en as encore rien dit grand-chose, Marco Valdo M.I. mon ami et moi, j’aimerais quand même en savoir quelque chose.


Eh bien, comme tu pouvais t’y attendre avec pareille introduction, c’est l’histoire d’une ménagère racontée par elle-même. Une dame qui se lamente du sort qui lui est fait, de la monotonie des jours et de ce sentiment d’esclavage qu’elle finit par ressentir ; en quoi, elle n’a pas tort si alors que ce travail est indispensable et rythme le quotidien – exactement comme le soleil dans sa grande banalité, autour d’elle, le monde et ses proches n’en reconnaissent pas l’essentielle unicité et méprisent à la fois, ces tâches et celle qui les accomplit. On comprend qu’elle râle, mais à mon sens, à tort et c’est ce qui la rend malheureuse.


Comment ça, à tort. N’a-t-elle pas raison dans sa dénonciation et dans sa protestation ?, dit Lucien l’âne interloqué.


Bien sûr qu’elle a raison de protester, de râler, de tempêter et de revendiquer ; là n’est pas la question ; surtout, si on la maintient dans ce rôle, si on la réduit à ces travaux qu’en même temps, on méprise et on se refuse à faire. Elle a raison, mille fois raison ; enfin, pas uniquement. Il y a aussi qu’elle a tort d’adopter, d’accepter le point de vue des autres sur ce qu’elle fait et sur ce qu’elle est. Je résume : elle est tout ce qu’elle fait en plus d’être elle-même ; il n’y a pas de raison qu’elle en démorde. Il en va des tâches simples de la même manière que du soleil, elles sont banales, répétitives et cependant, sans elles, le monde ne pourrait pas exister ; elles sont le sel de la vie bien plus que les exploits guerriers ou sportifs, dont certains se glorifient. Ainsi, dit-elle : Je lave, repasse, lave.


Oh, Marco Valdo M.I., on pourrait discuter de ça encore longtemps. Mais, laissons pour cette fois, il nous faut retourner – nous aussi – à notre tâche, minuscule et répétitive et tisser, tisser, Marco Valdo M.I. mon ami, comme les canuts et comme les fileuses le linceul de ce vieux monde banal, assoiffé de gloriole, pénible et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Je lave repasse lave,
Je suis membre de la famille,
Je lave repasse lave,
Même le chien me ressemble.
Je lave repasse lave,
J'accroche un bras à la poignée.

Fer à repasser, ordures, lessive :
Dès demain matin, je vais au syndicat.
Tu as tenté le coup : Deux euros de l’heure !
Moitié salaire pour un seul bras.
Anticalcaire, cuisine, lessive.
« Le pavement, je te le laisse trempé » (!)
Tu peux t'acheter le torchon. Deux euros de l’heure !
Fatiguée d'être seulement ce que je fais.

Je lave repasse lave,
J’arrête ma douleur avec une pastille.
Je lave repasse lave,
Je fais tomber la vaisselle.
Je lave repasse lave.
Une personne qui me conseille

Fer à repasser, ordures, lessive :
Dès demain matin, je vais au syndicat.
Tu as tenté le coup : Deux euros de l’heure !
Moitié salaire pour un seul bras.
Anticalcaire, cuisine, lessive.
« Le pavement, je te le laisse trempé » (!)
Tu peux t'acheter le torchon. Deux euros de l’heure !
Fatiguée d'être seulement ce que je fais.