samedi 13 février 2016

Vengeance et Mort – Till et Nelle (4)

Vengeance et Mort – Till et Nelle (4)


Chanson française – Vengeance et Mort – Till et Nelle (4) – Marco Valdo M.I. – 2016

Ulenspiegel le Gueux – 29


Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – I, LXXXV)

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :
Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.
Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.




Till voit le doux corps de Nelle,
Tout doré au rayon du soleil.




Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la vingt et neuvième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les vingt-huit premières étaient, je te le rappelle :

01 Katheline la bonne sorcière (Ulenspiegel – I, I)
02 Till et Philippe (Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)
03. La Guenon Hérétique (Ulenspiegel – I, XXII)
04. Gand, la Dame (Ulenspiegel – I, XXVIII)
05. Coupez les pieds ! (Ulenspiegel – I, XXX)
06. Exil de Till (Ulenspiegel – I, XXXII)
07. En ce temps-là, Till (Ulenspiegel – I, XXXIV)
08. Katheline suppliciée (Ulenspiegel – I, XXXVIII)
09. Till, le roi Philippe et l’âne (Ulenspiegel – I, XXXIX)
10. La Cigogne et la Prostituée (Ulenspiegel – I, LI)
13. Indulgence (Ulenspiegel – I, LIV)
14. Jef, l’âne du diable  (Ulenspiegel – I, LVII)
15. Vois-tu jusque Bruxelles ?  (Ulenspiegel – I, LVIII)
16. Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection [[51150]] (Ulenspiegel – I, LXVIII)
17. Hérétique le Bonhomme (Ulenspiegel – I, LXIX)
18. Procès et condamnation (Ulenspiegel – I, LXIX)
19. La Mort de Claes, le charbonnier (Ulenspiegel – I, LXXIV)
20. Le Talisman rouge et noir (Ulenspiegel – I, LXXV)
21. La Vente à l’encan (Ulenspiegel – I, LXXVI)
22. Telle est la Question (Ulenspiegel – I, LXXVIII)
23. Charles et Claes [[51454]] (Ulenspiegel – I, LXXIX)
24. Trois cents ans de torture (Ulenspiegel – I, LXXIX)
25. Au bord du canal (Ulenspiegel – I, LXXXIV)
26. Le Géant Hiver (Ulenspiegel – I, LXXXV)
27. Le Roi Printemps (Ulenspiegel – I, LXXXV)
28. Le Printemps (Ulenspiegel – I, LXXXV)

« Vengeance et mort », voilà des mots bien terribles pour un titre de chanson. On dirait un appel au meurtre, une invitation à l’assassinat. Pour un peu, on croirait le titre d’un roman russe, une de ces histoires effroyables telles qu’en imagina Dostoïevsky à son retour de relégation en Sibérie.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, dit Marco Valdo M.I. en souriant, tu as bien perçu le sens de cette injonction et je ne puis que te donner raison pour ce qui est de Fiodor Dostoïevsky, car figure-toi qu’il publie son « Crime et Châtiment » exactement la même année que celle où Charles De Coster publie la Légende d’Ulenspiegel. Ce qui fait que, du point de vue de leur naissance éditoriale, Till Ulenspiegel et Rodion Romanovitch Raskolnikov sont des contemporains. Mais comme pour toutes les histoires de vengeance et de mort


C’est vrai aussi pour celles de crime et de châtiment, ajoute sentencieusement l’âne Lucien.


Lucien mon ami l’âne, ne m’interromps pas, sinon je ne saurai plus où j’en suis dans ma présentation. D’ailleurs, j’ai perdu le fil. Je reprends : Comme pour toutes ces histoires de vengeance et de mort – et pour te satisfaire, de crime et de châtiment, il faut d’abord en rechercher l’origine et la cause, qui parfois, mais pas toujours, se confondent. Dans le cas de cette chanson, il s’agit de situer le propos. Qui dit quoi ? Ce sont Till et Nelle qui expliquent au Roi Printemps leur survenue dans le monde des esprits. Ils expliquent qu’ils viennent réclamer vengeance contre ceux qui ont brûlé Claes, fait mourir Soetkin, torturé Till…

Cependant, Marco Valdo M.I. mon ami, tu me diras bien pourquoi Till n’en appelle pas à une autorité, à un pouvoir supérieur chez les humains pour rendre justice.

Précisément, c’est là le nœud de l’affaire. En principe, dans une société libre et juste, c’est ce qu’il faudrait faire et c’est ce que Till a essayé de faire. Comme il ne pouvait en appeler au pouvoir temporel, à la justice publique, elle-même cause des méfaits dont il a à pâtir, il s’est adressé à Dieu, mais, comme dit Till, Dieu n’entend pas.


Ah, dit Lucien l’âne, c’est qu’il est sourd… à son âge.


Oh, ce n’est pas qu’il est sourd… Till découvre tout simplement, comme toutes les personnes de bonne foi, que si Dieu n’entend rien, c’est que Dieu n’existe pas. Et dans un monde religieux, c’est une découverte dangereuse… Découverte car Till comme les gens de son temps sont évangélisés et de toutes bonnes fois, ils croient à la toute puissance et à la bonté divines, ils croient en la justice divine. Ils croient aux enseignements des religieux. Ils s’y fient et c’est seulement la réalité des choses qui les conduit à remettre en cause tout ce bel édifice. Ils découvrent que tout cela est factice, qu’on les a trompés et que Dieu n’est rien d’autre que le « Deus ex machina » du pouvoir temporel et non l’inverse. Voilà pour les faits. Et puis, il y a la mystérieuse réponse du Roi Printemps, aussi énigmatique qu’une réponse de la Pythie.


La Pythie ? Ne m’en parle pas, il n’y avait rien à comprendre à ce qu’elle racontait. Je dis ça, car comme bien tu penses, je l’ai rencontrée plusieurs fois. Oui, oui, plusieurs fois, car c’était un vrai spectacle, plein de mystère, haut en couleurs, plein de parfums. Moi j’adorais ça. Alors, j’y ai été plusieurs fois. Quel cinéma, elle faisait, celle-là ! Finalement, on n’y comprenait rien, mais la sagesse populaire avait conclu qu’il suffisait d’attendre et voir pour comprendre ces incantations.

Nous suivrons donc ton conseil et celui de Printemps :
« Attends, entends et vois.
Aime les Sept
Et la Ceinture. »

Donc, comme pour la Pythie, nous attendrons de voir de quoi il retourne. D’ici là, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde où les pauvres s’en vont quérant vengeance et justice, ce vieux monde dominateur, menteur, trompeur, évangélisateur et cacochyme.

Et l’aventure de Till le Gueux continue … et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Altesses divines, les cendres battent sur mon cœur.
La mort fauche au nom du Pape,
Elle fauche les hommes les meilleurs,
Elle fauche les femmes les plus mignonnes.

Elle fauche au Sud, elle fauche au Nord.
À l’Est, à l’Ouest, elle ronge de famine.
Je suis un bonhomme de pauvre mine,
Borné, imparfait, ignorant encore.

Ma mère mourut de torture et de chagrin.
Mon père mourut rôti au feu.
J’aurais tant aimé les aimer vieux.
Je les veux venger et vider le pays des assassins.

J’ai prié Dieu, mais Dieu n’entend rien.
Katheline la bonne sorcière a jeté le sort.
Me voici, ma mie à la main,
Quérant la vengeance et la mort.

Le roi et la reine répondent uniment
Et tous les esprits pareillement :
Par la guerre et par le feu,
Par la mort et par le glaive,
Cherche les Sept.

Dans la mort et dans le sang,
Dans les ruines et dans les larmes,
Trouve les Sept.

Laids, cruels, méchants, difformes,
Vrais fléaux pour la pauvre terre.
Brûle les Sept.

Attends, entends et vois,
Dis-nous, chétif, es-tu bien aise ?
Trouve les Sept.

Quand le septentrion
Baisera le couchant,
Ce sera fin de ruines :
Trouve les Sept
Et la ceinture.

Attends, entends et vois.
Aime les Sept
Et la Ceinture.

Les coqs chantent, les esprits s’effacent.
Till et Nelle s’éveillent,
Couchés comme pour dormir face à face.
Ils frissonnent au froid du réveil.
Till voit le doux corps de Nelle,

Tout doré au rayon du soleil.

vendredi 12 février 2016

Le Printemps – Till et Nelle (3)


Le Printemps – Till et Nelle (3)


Chanson française – Le Printemps – Till et Nelle (2) – Marco Valdo M.I. – 2016

Ulenspiegel le Gueux – 28

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – I, LXXXV)

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :
Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.
Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.




Ils rient, chantent, crient, hurlent.
Le mâle cherche la femelle et prie la nature.





Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la vingt et huitième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les vingt-sept premières étaient, je te le rappelle :

01 Katheline la bonne sorcière  (Ulenspiegel – I, I)
02 Till et Philippe – (Ulenspiegel – I, V)
03. La Guenon Hérétique (Ulenspiegel – I, XXII)
04. Gand, la Dame (Ulenspiegel – I, XXVIII)
05. Coupez les pieds ! (Ulenspiegel – I, XXX)
06. Exil de Till (Ulenspiegel – I, XXXII)
07. En ce temps-là, Till (Ulenspiegel – I, XXXIV)
08. Katheline suppliciée (Ulenspiegel – I, XXXVIII)
09. Till, le roi Philippe et l’âne (Ulenspiegel – I, XXXIX)
10. La Cigogne et la Prostituée (Ulenspiegel – I, LI)
13. Indulgence  (Ulenspiegel – I, LIV)
14. Jef, l’âne du diable (Ulenspiegel – I, LVII)
15. Vois-tu jusque Bruxelles ?  (Ulenspiegel – I, LVIII)
16. Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection [[51150]] (Ulenspiegel – I, LXVIII)
17. Hérétique le Bonhomme (Ulenspiegel – I, LXIX)
18. Procès et condamnation (Ulenspiegel – I, LXIX)
19. La Mort de Claes, le charbonnier (Ulenspiegel – I, LXXIV)
20. Le Talisman rouge et noir (Ulenspiegel – I, LXXV)
21. La Vente à l’encan (Ulenspiegel – I, LXXVI)
22. Telle est la Question (Ulenspiegel – I, LXXVIII)
23. Charles et Claes (Ulenspiegel – I, LXXIX)
24. Trois cents ans de torture (Ulenspiegel – I, LXXIX)
25. Au bord du canal (Ulenspiegel – I, LXXXIV)
26. Le Géant Hiver (Ulenspiegel – I, LXXXV)
27. Le Roi Printemps (Ulenspiegel – I, LXXXV)

Lors du précédent épisode, Till et Nelle assistaient à une sorte de sacre du Printemps, qui aurait mieux été nommé le sacre de Printemps, alias Lucifer, le porteur de lumière, qui les sauvait in extremis de la terrible impétuosité des trolls, kobolds, huldres, goublins, nains, elfes, filles-fleurs : toutes et tous arcboutés en un délire de montée de sève printanière. Les filles-fleurs avaient toutes envie de Till et les nains de Nelle.


Ah ! Ah !, dit Lucien l’âne en paraphrasant ainsi Bosse-de-Nage le singe qui ne savait dire que ça, quand la nature se réveille, il est temps de garer ses fesses. C’est le bonobo blues dans les champs et dans les bois.


Bref, c’est un foutu carnaval, bien plus mouvementé encore, plus naturel, plus vif, plus barbare et plus festif que le « Carnaval des Animaux » que Saint-Saens écrira vingt ans après en 1886. (voir https://www.youtube.com/watch?v=0AnEzdlv0dE et https://www.youtube.com/watch?v=Gtnpw4F2YG0). Et les deux amoureux rejoignent la grande folie collective et se mettent à balancer au gré des vents, qui les emportent. Soudain, ils sont découverts et jetés dans la foule, où ils sont instantanément réduits à des objets d’un jeu, d’un rite, d’un culte cruel et se retrouvent ainsi à la limite de subir une sorte de viol collectif, s’il n’y avait l’intervention de Lucifer.


C’est une grande chance que cette intervention, ce « Deus ex machina », car l’affaire aurait pu se terminer fort mal.


Ah, Lucien l’âne mon ami, je me demande parfois si tu ne le fais pas exprès… Ne voilà-t-il pas que tu viens de faire de Lucifer en personne, un « Deus ex machina ». C’est assez drôle, en effet.

C’est étrange, mais que veux-tu telle est l’expression consacrée depuis la plus haute antiquité. Cependant, laisse-moi te dire que j’en ai vu dans le passé de telles scènes, j’ai même failli en être l’objet et j’ai heureusement pu m’en dégager à temps. J’ai même entendu dire que de pareilles scènes se déroulent encore aujourd’hui. Un de mes frères – « ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal... » y laissa la peau, comme le rapporte La Fontaine, dans un texte qui mériterait de figurer dans les Chansons contre la Guerre. (http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/jean_de_la_fontaine/les_animaux_malades_de_la_peste.html)

Pour ce qui se passe ici et de nos jours (hic et nunc), Lucien l’âne mon ami, contrairement à la bousculade des esprits dans ce printemps imaginaire, la foule des agresseurs ne comporte que des humains. Parfois, ce sont des scènes de guerre où ces curées sont des armes de terreur : viols, sacs, éventrations, égorgements, mutilations, pendaisons, assassinats, destructions, incendies sont des ingrédients de ces tohu-bohus démentiels. Parfois, elles déroulent en temps de paix, mais là encore, les agresseurs font la guerre aux agressés – il n’y manque que les drapeaux et les uniformes, dont le seul tort est d’être d’une autre « ethnie », d’une autre « race », d’une autre « peuple », d’une autre « religion » ou tout simplement, sans religion ou encore, d’un autre « sexe » ou du même. Tout est bon pour justifier ces folies haineuses et brutales. Sans doute, dans ce rêve de Nelle et de Till, qui un instant vire au cauchemar, ces violences sont le reflet de celles que les armées infligent aux populations civiles. Les guerres de religions sont parmi les plus odieusement abjectes qu’il se puisse exister.

Il fallait que cela fut dit. À présent, il nous faut reprendre notre tâche et continuer à tisser le linceul de ce vieux monde incandescent, indécent, haineux, criminel, cruel et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les esprits de la terre
Courts, trapus, aux reins larges
Apportent d’immenses jarres
D’une liqueur étrange.

Les plantes et les arbres s’agitent,
La terre pour boire se crevasse,
Le vin vif et clair est servi
Et tout bourgeonne, verdoie, fleurit.

Les insectes sucent à même le sol,
Les oiseaux se gavent en plein vol.
Les filles-fleurs, baisent les échansons alertes
Et avalent la sève bouche ouverte.

Avides, les uns aux autres s’arcboutent,
Cherchent le vin, plus vivants à chaque goutte
Ils rient, chantent, crient, hurlent.
Le mâle cherche la femelle et prie la nature.

Le roi et la reine trinquent à leur tour ;
Ils s’enlacent devant toute la cour
Et en chœur, tous avec le roi s’écrient
Gloire à l’Air libre ! Gloire à la Vie !

Till prend Nelle dans ses bras
Et commence une tendre danse.
Ils tournoient, feuilles glissant en bas.
Soleil, lune, vents et nuées les balancent.

Un esprit les ferre et dans la foule les jette.
Qui veut du garçonnet ? Qui veut de la fillette ?
Les voix scandent : Bienvenue aux vers de terre.
Et Nelle et Till, un moment, désespèrent.

Et Nelle crie : Grâce ! Grâce !
Les esprits : Gloire, gloriette !
Gloire aux femmelettes !
Danse, danse, grâce, grâce !

Le Roi Printemps arrête la danse.
Qu’on m’amène ces deux poux !
Les filles-fleurs halent Till en cadence,
Les nains serrent Nelle aux genoux.

Je te connais bourgeon de sorcière
Et toi, rejeton de charbonnier.
Que venez-vous en ces lieux chercher ?
Demande en souriant Lucifer.