mardi 5 juillet 2022

La Philosophie spéciale

 


La Philosophie spéciale


Chanson française — La Philosophie spécialeMarco Valdo M.I. — 2022



LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.




LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ; Épisode 16 : Jours tranquilles au Pays ; Épisode 17 : La Région ; Épisode 18 : Mémoires d’un Rat militaire ; Épisode 19 : L’inaccessible Rêve ; Épisode 20 : La Gastronomie des Étoiles ; Épisode 21 : Le Progrès ; Épisode 22 : Faire ou ne pas faire ; Épisode 23 : Le Bonheur des Gens ; Épisode 24 : La Sagesse des Dirigeants ; Épisode 25 : Les Valeurs d’Antan ; Épisode 26 : L’Affaire K. ; Épisode 27 : L’Atmosphère ; Épisode 28 : La Nénie de Zinovie ; Épisode 29 : L’Exposition colossale ; Épisode 30 : La Chasse aux Pingouins ; Épisode 31 : Le Rêve et le Réel ; Épisode 32 : La Vérité de l’État ; Épisode 33 : La Briqueterie ; Épisode 34 : L’Armée des Chefs ; Épisode 35 : C’est pas gagné ; Épisode 36 : Les Trois’z’arts ; Épisode 37 : La Porte fermée ; Épisode 38 : Les Puces ; Épisode 39 : L’Ordinaire de la Guerre ; Épisode 40 : La Ville violée ; Épisode 41 : La Vie paysanne ; Épisode 42 : La Charrette ; Épisode 43 : Le Pantalon ; Épisode 44 : La Secrète et la Poésie ; Épisode 45 : L’Édification de l’Utopie ; Épisode 46 : L’Ambition cosmologique ; Épisode 47 : Le Manuscrit ; Épisode 48 : Le Baiser de Paix ; Épisode 49 : Guerre et Paix ; Épisode 50 : La Queue ; Épisode 51 : Les Nullités ; Épisode 52. La Valse des Pronoms ;

 

Épisode 53





L’AVENIR RADIEUX

 

Entre ciel et terre



Boris & Kaleria Kukuliev — 1987















Dialogue Maïeutique


Soit, dit Lucien l’âne, voici à nouveau que rejaillit ton obsession pour la philosophie au jour le jour, pour cette philosophie mise en chanson. Quelle idée, mettre la philosophie en chanson !


D’abord, dit Marco Valdo M.I., c’est une manière de la chanson depuis fort longtemps et nombreux sont les exemples ; de toute façon, qu’on le veuille ou non, dès qu’on s’exprime — chanson ou non — sur le monde comme il est, sur le monde comme il va, on y répand de la philosophie. Et puis voilà, cette chanson-ci s’intitule « La Philosophie spéciale » ; sur le sens de ce titre, on reviendra. Avant ça, j’aimerais dire quelques mots de la philosophie en chanson. Donc, je précise que ce n’est pas là mon projet de départ ; ce qui s’est passé, c’est que la philosophie — allez savoir pourquoi — s’est glissée dans mes chansons. Certes, il y a notre dialogue qui se dit lui-même maïeutique et qui, je le concède, a un furieux penchant à philosopher à la manière antique ; il est parent de ce dialogue ancien qu’on appelle le dialogue socratique.


Est-ce à dire, demande Lucien l’âne, que tu te pends pour Socrate ou que nous en sommes revenus à cette lointaine époque dont je te rappelle que je l’ai parcourue en long et en large à la recherche des roses de la vie. À ce sujet, je peux dire que la philosophie encore adolescente à l’époque était plus agréable à fréquenter que la vieille dame de ces derniers temps.


Tout ça est certainement vrai, Lucien l’âne mon ami, mais on pourra y revenir plus tard, car il faut que je remette le titre de cette chanson dans son contexte. Qu’est-ce que c’est que cette « philosophie spéciale » ? Que raconte-t-elle ? En fait de philosophie spéciale, on en entend des échos tout au long du voyage en Zinovie. En quelque sorte, on baigne dedans. C’est elle qui se montre à la manœuvre tout au long de notre séjour en Zinovie. C’est elle que les guides successifs et leurs affidés enfoncent systématiquement dans le cerveau des Zinoviens. C’est cette


« géniale philosophie,

Sa profonde et solide idéologie,

Sa conviction sociale-nationale,

Qui fait de la Zinovie, une nation spéciale. »


Voilà pourquoi la philosophie spéciale ; la première strophe y est entièrement consacrée.


Bien, déclare Lucien l’âne, mais il reste encore trois autres strophes et j’aimerais en savoir plus.


Alors, reprend Marco Valdo M.I., j’y viens très systématiquement.

La seconde strophe indique la cohésion du Guide et d’une partie des Zinoviens et l’ambition folle qui les emmène.


« Les Zinoviens typiques sont bien décidés

À imposer l’avenir radieux à l’humanité. »


La troisième détaille les conséquences de ce délire impérial et s’interroge sur sa pertinence et son funeste destin :


« Qu’avons-nous à faire de ce combat douteux ?

Qui a besoin de ce prestige miteux ?

Qui va payer tout ce cinéma ?

En plus, c’est peine perdue déjà,

On se fera jeter aussi de là-bas. »


La quatrième strophe fait elle aussi écho à la façon dont le locuteur (et d’autres) arrive à se déprendre de l’emprise de la philosophie spéciale — c’est-à-dire également des discours du Guide et aussi à son souhait de s’échapper (au moins individuellement) de cette enveloppe anesthésiante de l’homme nouveau, de ce carcan de vie qu’est la vie du citoyen en Zinovie.


« Pour rester humain, on se retire en marge,

On ne lutte pas pour les quatre sous des biens,

On ne profite d’aucune charge,

On se contente de la vie comme elle vient,

Un jour, je m’en irai très loin.

Prudent, je me tais, en attendant. »



je connais ça, dit Lucien l’âne ; dans des systèmes de ce genre, la désertion s’impose. Il s’agit de se déconnecter du « nous », d’échapper aux « Eux » et si possible, de trouver l’échappatoire pour « Un jour, s’en aller très loin ». Il n’y a pas d’autre solution. C’est un rêve actif, le mode de vie de survie du Zinovien qui se débarrasse de la philosophie spéciale et qui accède à la conscience du monde. Quant à nous, encore et encore, tissons le linceul de ce vieux monde absurde, aberrant, abominable, assassin, aride, avare, arriviste, ambitieux, arrogant, avide et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





En Zinovie, l’homme s’est élevé en marchant -

Comme font les oiseaux — sur deux pattes.

En Zinovie, un grandiose monument

Impérissable stupéfie et fait date.

Les congrès, les assemblées, les réunions,

Les journaux, les radios, la télévision

Répercutent des millions de fois ses discours.

En Zinovie, le Guide montre la voie sans détour,

Sa géniale philosophie,

Sa profonde et solide idéologie,

Sa conviction sociale-nationale,

Qui fait de la Zinovie, une nation spéciale.


En Zinovie, le guidisme fait le Guide.

Ce n’est pas un dogme, c’est une direction.

En Zinovie, le guidisme nous guide

Sous le regard du Guide, unis en une nation.

Les sirènes sonnent l’alarme.

Les voisins pas convaincus encore

Ont couru prendre les armes.

Depuis lors, les morts parlent aux morts.

En Zinovie, règne la plus grande indignation

Contre ces voisins qui refusent notre invasion.

Les Zinoviens typiques sont bien décidés

À imposer l’avenir radieux à l’humanité.


Combien coûte le fer et le feu ?

Pour quoi faire ? Pour quel jeu ?

Combien de chars, combien de canons,

Combien de missiles, combien d’avions ?

Combien coûte ce crétinisme ?

C’est la rançon du guidisme.

Discours, péroraisons, et patati et patata.

Qu’avons-nous à faire de ce combat douteux ?

Qui a besoin de ce prestige miteux ?

Qui va payer tout ce cinéma ?

En plus, c’est peine perdue déjà,

On se fera jeter aussi de là-bas.


Le Zinovien incarne l’homme nouveau,

Cet être extraordinaire, avide de biens élémentaires,

De distractions, de décorations et de cadeaux.

En Zinovie, on vit en Zinovien ou en solitaire.

Pour rester humain, on se retire en marge,

On ne lutte pas pour les quatre sous des biens,

On ne profite d’aucune charge,

On se contente de la vie comme elle vient,

Et bien évidemment, on n’a droit à rien.

Un peu marginal, en partie indépendant,

Un jour, je m’en irai très loin.

Prudent, je me tais, en attendant.



vendredi 1 juillet 2022

La Valse des Pronoms


La Valse des Pronoms


Chanson française — La Valse des PronomsMarco Valdo M.I. — 2022



LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.




LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ; Épisode 16 : Jours tranquilles au Pays ; Épisode 17 : La Région ; Épisode 18 : Mémoires d’un Rat militaire ; Épisode 19 : L’inaccessible Rêve ; Épisode 20 : La Gastronomie des Étoiles ; Épisode 21 : Le Progrès ; Épisode 22 : Faire ou ne pas faire ; Épisode 23 : Le Bonheur des Gens ; Épisode 24 : La Sagesse des Dirigeants ; Épisode 25 : Les Valeurs d’Antan ; Épisode 26 : L’Affaire K. ; Épisode 27 : L’Atmosphère ; Épisode 28 : La Nénie de Zinovie ; Épisode 29 : L’Exposition colossale ; Épisode 30 : La Chasse aux Pingouins ; Épisode 31 : Le Rêve et le Réel ; Épisode 32 : La Vérité de l’État ; Épisode 33 : La Briqueterie ; Épisode 34 : L’Armée des Chefs ; Épisode 35 : C’est pas gagné ; Épisode 36 : Les Trois’z’arts ; Épisode 37 : La Porte fermée ; Épisode 38 : Les Puces ; Épisode 39 : L’Ordinaire de la Guerre ; Épisode 40 : La Ville violée ; Épisode 41 : La Vie paysanne ; Épisode 42 : La Charrette ; Épisode 43 : Le Pantalon ; Épisode 44 : La Secrète et la Poésie ; Épisode 45 : L’Édification de l’Utopie ; Épisode 46 : L’Ambition cosmologique ; Épisode 47 : Le Manuscrit ; Épisode 48 : Le Baiser de Paix ; Épisode 49 : Guerre et Paix ; Épisode 50 : La Queue ; Épisode 51 : Les Nullités ;




LA SOCIÉTÉ OUVERTE


Maxime Kantor2002













Dialogue Maïeutique


Le je, le tu, l’il, le moi, le toi, le lui, le nous, tels sont les pronoms de la valse, sans oublier l’eux, dit Marco Valdo M.I. ; ainsi s’explique le titre de la chanson.


Moi, dit Lucien l’âne, je trouve que ça n’explique pas grand-chose ; alors, si tu voulais m’expliquer plus encore.


Évidemment, répond Marco Valdo M.I. ; d’ailleurs, je m’attendais à ta demande. Enfin, soit ! Quand même, tous ces pronoms sont ceux qui valsent dans la chanson. Bref, en Zinovie, ce qui compte et s’impose à chacun, c’est le nous ; c’est le pronom unificateur, égalisateur, assimilateur. Comme il est dit dans la chanson :


« Nous, c’est la base de la vie,

La volonté irrésistible de la Zinovie. »


En fait, le nous, c’est l’être social, le fondement de la société.


Voilà pour le nous, dit Lucien l’âne, et les autres ?


Oh, dit Marco Valdo M.I., les autres ? Les autres, en principe, n’existent pas, ils ne peuvent exister, il ne peut être question de moi, de je, tu, il, lui qui ont le gros défaut de faire exister un individu. Donc, je résume : là-bas, en Zinovie, on existe en bloc. Le nous est un en soi, le seul possible, car le nous fait la société. On ne saurait accepter sa décomposition en particules distinctes et autonomes.


J’entends bien, dit Lucien l’âne, mais qu’en est-il de l’eux dont tu as mentionné l’existence au début de notre dialogue. Il me semble que ce n’est pas le nous.


Ah l’eux !, dit Marco Valdo M.I., l’eux, c’est autre chose encore. L’eux, c’est une entité plurielle comme le nous, mais d’une autre nature. Alors que le nous est une entité compacte, multiforme et à usage multiple, l’eux se dissémine dans toute la société ; rien ne distingue les eux, sauf que comme le dit le moi de la chanson :


« En Zinovie, les Eux, ce sont les maîtres ;

En Zinovie, on sait les reconnaître. »


Il y a certainement intérêt à le faire, car les Eux sont le bras armé — parfois en uniforme ; souvent, en civil — du Grand Nous qu’est la Zinovie :


« En Zinovie, le moi doit se dissoudre,

Ou Eux le réduiront en poudre. »


Je me disais bien, conclut Lucien l’âne, que je n’aimerais pas vivre dans cette société zinovienne et qu’à la première occasion, il faudrait que je me défile. Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde oppressant, fermé, étouffant, mortel, mortifère et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




En Zinovie, l’individu est mal vu.

En Zinovie, le moi est mal venu,

L’individu pense je, l’individu dit moi ;

En Zinovie, je et moi ne se peuvent pas.
En Zinovie, dans le jeu du je et du nous,

En Zinovie, il faut user du nous.

Le nous, c’est l’assemblée, c’est la collectivité

Le penchant au moi est aussitôt dénoncé.

Au bout de la logique du je-nous,

L’individu n’est plus rien du tout.

En Zinovie, le nous est au pouvoir

En Zinovie, le moi se terre dans le noir.


Le nous, c’est l’instinct social

C’est le troupeau, c’est le sens tribal.

Nous, ce n’est ni toi, ni moi, ni lui ;

C’est un certain, c’est un autre.

Nous dit que tout est nôtre.

Rien à toi, rien à moi, rien à lui.

Nous, c’est la base de la vie,

La volonté irrésistible de la Zinovie,

De l’Histoire, c’est la marche d’acier.

Si je, tu, il bronchent, nous les écrase du pied.

Pas de moi, pas de je, nulle compromission,

C’est le nous ou le camp de rémission.


En Zinovie, il faut boire au progrès.

À tout hasard, car on ne sait jamais.

En Zinovie, pays du nous vainqueur,

Où le nous homogène est protecteur.

Le moi n’est rien, le nous est tout.

L’anonyme est le fondement du nous.

En Zinovie, le moi doit se dissoudre,

Ou Eux le réduiront en poudre.

C’est d’Eux que dépend chaque jour.

En Zinovie, Eux te surveillent toujours.

En Zinovie, les Eux, ce sont les maîtres ;

En Zinovie, on sait les reconnaître.


En Zinovie, on vit des temps curieux.

Je n’ai rien à faire avec Eux.

Ça ne me plaît pas, tout ça.

C’est comme ça ; je ne peux pas.

Ni auxiliaire, ni collaborateur,

Pas même occasionnel informateur.

Que suis-je ? Pour Eux, un rien.

De moi, Eux n’ont pas besoin ;

Pour Eux, je suis un inutile.

Je me refuse à prendre leur parti ;

Dans le Nous, je me fais tout petit

Et discrètement, je quitte la file.