mercredi 6 juin 2018

LAMPÉDUSE

LAMPÉDUSE


Version française – LAMPÉDUSE – Marco Valdo M.I – 2018
Chanson italienne – Lampedusa – L'armata Brancaleone2017






L'intro parlée est la Preghiera laica di Erri De Luca
dont on reprend ici la traduction de l’italien faite par Olivier Favier.
Poème récité par Erri de Luca, sur une chaîne de télévision italienne, au lendemain du naufrage du le 19 avril 2015, qui a fait entre 800 et 900 morts.
dormirajamais.org


Dialogue maïeutique

Voici donc, Lucien l’âne mon ami, une chanson qui nous ramène opportunément à la question des naufragés au large des côtes d’Europe et de l’attitude morale, de la position éthique que l’humaine nation devrait avoir en vertu des grands principes qu’on porte au cœur en vertu des grands sentiments et comme on le sait, comme notre Europe n’a pas – on ne peut accuser les seuls riverains immédiats. Que fera-t-on demain ? J’entends des voix exiger qu’on rejette ces naufragés au large, vers d’autres côtes. Je vois un orage noir de honte avancer au-dessus de nos têtes. Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? Je ne peux m’empêcher d’appeler Racine (Andromaque, Acte V, scène 5) à la rescousse et dire aux autorités :

« Quels démons, quels serpents traînez-vous ainsi ?
Hé bien ! Filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
À qui destinez-vous l’appareil qui poursuit ?
Voulez-vous les renvoyer dans l’éternelle nuit ? »

Mais, Marco Valdo M.I., je crains que tu dérives toi aussi un peu, même si je suis persuadé que tu as parfaitement raison. Cependant, il te faut revenir à la chanson.

Donc, Lucien l’âne mon ami, elle s’intitule Lampedusa – en français : Lampéduse et elle parle de ce dont on – toi, moi – parlait déjà il y quasiment dix ans dans Le Radeau de Lampéduse.
Entre-temps, dans l’eau de la belle mer, ont coulé des dizaines de bateaux et de barques et des milliers et des milliers de gens. Et voilà qu’en échos répétés arrivent encore les cris des naufragés. Notre monde, l’Europe est indécente. Je ne vois pas d’autre mot – criminelle serait trop faible. Indécente et démente et dire que certains prétendent qu’elle incarne une civilisation. Personnellement, je me fais une autre idée de la civilisation.

Tu as raison, Marco Valdo M.I. mon ami, une civilisation ? Et quoi encore ? Les barbares ne sont pas ceux qui arrivent par la mer, les barbares sont ceux qui les repoussent et plus encore, ceux qui les renvoient au-delà des mers, au-delà des frontières. Et tu as bien fait de rappeler la chanson « Les grands Sentiments », car elle montre que déjà dans les années 1970, des ministres d’Europe ( et d’ailleurs) entendaient bien refuser d’aider et de secourir (alors que les États ont les moyens d’intervenir pacifiquement en me), mais également d’empêcher qu’on (des ONG) secoure ceux qu’on appelait alors les « boat people ». Tu fais bien de le rappeler, car nous en sommes là à présent. Et avant de conclure, je me cite : « Et comme toujours, derrière tout ça, derrière cette hypocrisie qui veut distinguer parmi ceux qui fuient la guerre – les politiques et les autres, dits économiques Comme si la misère n'était pas le résultat de la guerre que les riches font aux pauvres dans tous les pays du monde, depuis tant de temps Comme si la misère n'était pas un acte de guerre, une guerre au quotidien, j’insiste, que les riches font aux pauvres. Bref, le résultat de cette Guerre de Cent Mille Ans qui dure et perdure en raison-même de cet absurde et indécent penchant pervers des humains pour la et les richesses. »
Mais pour notre part, nous continuerons à tisser le linceul de ce vieux monde indécent, insensé, ignoble et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

Introduction (parlée)

Notre mer qui n’es pas aux cieux
et qui de ton sel embrasses
les limites de ton île et du monde,
que ton sel soit béni
que ton fond soit béni
accueille les embarcations bondées
sans route sur tes vagues,
les pêcheurs sortis de la nuit,
et leurs filets parmi les créatures,
qui retournent au matin avec leur pêche
de naufragés sauvés.

Notre mer qui n’es pas aux cieux,
à l’aube tu es couleur de blé
au crépuscule du raisin des vendanges
nous t’avons semée de noyés plus que
n’importe quel âge des tempêtes.

Notre mer qui n’es pas aux cieux,
tu es plus juste que la terre ferme
même à soulever des murs de vagues
que tu abats en tapis.
Garde les vies, les visites tombées
comme des feuilles sur une allée,
sois leur un automne,
une caresse, des bras, un baiser sur le front,
de père et mère avant de partir.


Aie aie aie aie
Le bateau part à la dérive
Aie aie aie aie
À la merci de la mer
Aie aie aie aie
Toi qui l’attends sur le rivage
Aie aie aie aie
Regarde le soleil se noyer

Sous la limite de la mer
Autour de moi, seul l’horizon
Sans direction naviguer
Vers un port qui n’existe pas

Aie aie aie aie
Le bateau part à la dérive
Aie aie aie aie
À la merci de la mer
Aie aie aie aie
Tu n’es plus sur le rivage
Aie aie aie aie
Moi seul, je vais me noyer.

mardi 5 juin 2018

Le Bistrot - En défense de la traduction

Le Bistrot - En défense de la traduction

Texte de Riccardo Venturi, publié en note de la chanson Le Bistrot (et de sa traduction par R.V.).
Très cher si vous voulez en parler, je le fais volontiers. Commençons par dire que je n’entends pas le moins du monde « défendre » ou « justifier » ma traduction, ou adaptation, ou de quelque façon que tu voudras appeler la restitution d’un texte dans une autre langue. Loin de moi. Je te dis seulement que, pour moi, la « traduction » est simplement, et exclusivement, farine de mon moulin. Écrite selon ma sensibilité particulière, qui par ailleurs, peut varier d’un instant à l’autre, et de texte original à texte original. La « traduction » que j’ai faite de cette chanson est du 17 novembre 2015 ; il se pourrait très bien que le 18 novembre, je l’aurais faite d’une autre manière, et aujourd’hui, d’une autre encore. D’autre part, dans la « traduction », la pensée de « ce qu’aurait écrit » tel ou tel autre auteur ne meffleure pas le moins du monde, non par orgueil ou indifférence, mais simplement parce que je ne le sais pas, et que je ne peux pas le savoir. Ce qu’a écrit un certain auteur, Georges Brassens dans ce cas, se trouve exclusivement dans le texte original, c’est là et personne, évidemment, ne peut le changer ; mais le « traducteur » a, à mon avis, le droit et même le devoir de le changer, qu’il exécute une simple traduction sans velléité artistique, ou qu’il exécute par contre une traduction plus ou moins « d’art », ou « poétique ». De toute façon, n’importe qui qui « traduit », le fait exclusivement comme il l’entend et selon sa propre « poétique », et sans règles absolues de « poésie ». Au-delà des résultats effectifs et de la réception de son travail, le « traducteur » opère selon ses (et, souvent, variables) règles. Ce site accueille des milliers et milliers de traductions et, souvent, il y en a plusieurs d’un même texte dans la même langue : elles sont toutes, et par nature, différentes. Dans la disposition, dans la terminologie, dans toute chose. En nous limitant à Brassens, et en ignorant tes compétences linguistiques, je t’inviterais de toute façon à jeter un coup d’œil aux différentes traductions « brassensiennes » effectuées par des auteurs, certains importants, tant en italien, que dans différentes autres langues : tu verras qu’il ne s’agit pas du tout de « traductions », mais d’adaptations, en vérité. Le 17 novembre 2015, avec mes propres compréhensions, on voit que je nous avais en tête un « bestione di merda ». Je connais cette chanson depuis, disons, une quarantaine d’années et chaque chanson, chaque texte, a sa sédimentation d’images et de perceptions qui, à un moment donné, se coagulent dans une expression. Juste ? Erronée ? Raisonner en ces termes ne m’a jamais plu. Parfois, en traduisant Brassens, j’ai senti l’exigence d’être philologiquement précis ; d’autres fois, j’ai fait exactement le contraire et je me suis laissé aller à ce qui me passait par la tête avec tout « le poids très lourd » de ma vie. Résumons. J’ai, en définitive, certaines formes de respect envers un texte, qui de surcroît ne sont ni univoques, ni intouchables. J’ai les miennes, que je propose ; tu auras, naturellement, les tiennes. Puisque, nonobstant Le pluriel, je considère que la pluralité est un authentique trésor, et puisquecomme tu saurasla participation à ce site est libre pour chacun, je ne peux donc que t’inviter à fournir une traduction de ce texte (et de n’importe quel autre, si tu voudras) selon ta sensibilité, tes intentions, ta poétique et n’importe quelle autre chose tu ressens, ou penses. Comment aurais-tu rendu telle expression, tel mot, tel vers ? Ça m’intéresse, parce que se confronter à la diversité est toujours et malgré tout, utile et fructueux. Naturellement, j’entends une traduction complète d’un texte, pas des « notules » ou des observations ponctuelles. Salutations cordiales et, j’espère, à bientôt.
Riccardo Venturi
4/6/201812:06

Dialogue maïeutique

Vois-tu, Lucien l’âne mon ami, quand Riccardo Venturi, que je qualifierai volontiers de « maître traducteur » (et même vu sa taille, de double mètre traducteur)…

Halte-là, laisse-moi t’interrompre. Maître traducteur ?, Marco Valdo M.I. mon ami, en voilà une qualification, n’est-elle pas emphatique ?

Certainement pas, Lucien l’âne mon ami. Il faut comprendre « maître » dans le sens où on parle de « maître boulanger », « maître tailleur », « maître charpentier »… C’est-à-dire celui qui possède les qualités nécessaires pour garantir une bonne « maîtrise » de son métier, de son « art » – entendu comme la manière de faire de l’artisan. Donc, quand Venturi prend la plume pour parler de son « art », il vaut la peine d’en donner une version française (à ma mode, bien entendu) et aussi d’y réfléchir un peu.

J’espère bien, dit Lucien l’âne en relevant le front. J’espère bien qu’on y réfléchira un peu, c’est la moindre des choses sachant que – toute question de personne mise à part – la réflexion de Riccardo Venturi touche au cœur même des Chansons contre la Guerre, un site qui se distingue notamment par son amplitude linguistique, par le nombre de traductions qu’il a recueillies jusqu’ici, par son abyssale liberté d’esprit et – ce qui pourrait paraître paradoxal – sa grande rigueur « littéraire ».

Sans aller plus loin dans ces considérations sur l’art de la traduction – on lira celles de Riccardo Venturi et puis, il est certain qu’on y reviendra encore à cette épineuse question, reprend Marco Valdo M.I. ; c’est un sujet que nous avons déjà plusieurs fois abordé et auquel on est chaque jour confronté. Quant à mes compétences linguistiques, je rappelle que si j’ai traduit des textes provenant de diverses langues, je n’en connais véritablement aucune et c’est tout juste, si je maîtrise correctement le français. Cependant, j’y ai appris une règle de logique préliminaire à toute discussion à propos de la traduction : pour qu’une traduction existe, condition sine qua non, il faut et elle doit « changer » le texte original, le « modifier », le « transformer », lui « donner une autre forme » tout en le conservant, bien évidemment et paradoxe inévitable : lui donner d’autres mots, lui inventer des expressions. C’est le principe même de la traduction – on ne peut traduire à moins. En clair, sans changer, modifier, etc, le texte original, il n’y a pas de translation possible. En corollaire, dans l’univers de la chanson, dans l’univers « poétique » – on ne parle pas ici d’un catalogue commercial, l’acte de traduire est une (re)création et le texte qui en résulte est une œuvre à part entière, indépendamment du texte d’origine.

Certes, dit Lucien l’âne, je suis de ton point de vue d’autant plus que nous l’avons souvent abordé, à l’occasion de traductions de diverses langues et de divers auteurs.

Sans donc aller plus loin dans ces considérations, Lucien l’âne mon ami, je voudrais m’attarder un instant sur la « traduction » de l’expression avec laquelle Georges Brassens désigne le patron du bistrot. Tonton Georges – j’utilise ce nom familier pour marquer la connivence qui lie ce site et ses aficionados au poète de Sète, et pour certains aux poètes de Sète et peut-être de Pézenas, je ne sais pas. En l’occurrence, j’insiste, singulièrement R.V., alias Riccardo Venturi, dont on ne peut ignorer le sympathique lien qu’il entretient avec l’œuvre et le personnage de Brassens. Dès lors, le bon Ventu a traduit toute la chanson « Le Bistrot » (comme d’autres chansons de Brassens et de tant d’autres auteurs).
Traduire « Le Bistrot » : déjà, il fallait l’oser, déclare tranquillement Lucien l’âne ; la performance n’était pas si évidente, ni si simple. La pierre d’achoppement du Bistrot, comme il est dit ici et dans la chanson, c’est le patron. Pas la patronne, grands dieux, non !; apparemment, elle recueille l’assentiment enthousiaste de tous les messieurs qui hantent son comptoir. La patronne, rien qu’à l’imaginer, on entend le contre-chant de Ricet Barriet vantant « Le Cul de la Patronne » et son inénarrable et poétique final :

« Il est beau le cul le cul le cul de la patronne,
Si on l’avait comme drapeau,
On serait tous des héros !!
Taratatatata !!! »

Je voudrais, Lucien l’âne mon ami, rassurer la moralité publique, au Bistrot de Brassens, on voit la patronne « bien en face ». Cela étant, le patron est assez revêche et d’une jalousie de bête sauvage. Bref, Georges Brassens le dit : c’est un « gros dégueulasse ».

Remarque, remarque dit Lucien l’âne, qu’il pourrait être mince comme un clou et propre comme un sou neuf, il n’en serait pas moins un « gros dégueulasse », tel est le « ressenti » des voyeurs de comptoir – à Bruxelles, bonne ville, dans les caberdouches (qui sont des estaminets locaux), on les appelle les « pisseurs de comptoir », tant ils n’en décollent plus, phalènes sur un globe lumineux.

Donc, reprend Marco Valdo M.I., et on lui en fait querelle, notre Ventu traduit « gros dégueulasse » par une expression de son cru : « bestione di merda » ; mais bon sang de bœuf, c’est vraiment ce que l’enamouré de la patronne (vue de face, je précise rapport à la moralité) pense de cet « empêcheur d’admirer en rond » (et plus si affinités).

Oh, dit Lucien l’âne, il faut bien avouer que ce qu’il impose – ce gros dégueulasse – aux habitués, c’est la dernière glaciation. Moi, j’essaye de comprendre où est le nœud de l’affaire. Car enfin, un « bestione », c’est une très grosse bête ; quelque chose ou quelqu’un « di merda », ça s’appelle une merde et forcément, c’est dégueulasse. Et user d’une expression forte, dégueulasse même pour dire le « dégueulasse » me paraît éminemment poétique.

Faut dire, Lucien l’âne mon ami, que pour ce qui est des traductions, je n’y connais rien de plus que ce que j’en sais et c’est pas grand-chose ; mes seules références étant celles que j’ai faites et nul ne sait si elles sont parfaites ; ce serait plutôt le contraire, mais, comme on le dit toujours, vaut mieux une mauvaise traduction que pas de traduction du tout.
Dans la foulée, réglons le compte de ce « petit bleu lourd de menaces » que Ventu rend par « vinaccio minaccioso ». Pas poétique ce « vinaccio minaccioso » ? Mais c’est une véritable trouvaille, un diamant de poésie pure. Ma parole, il faut avoir les yeux à côté des trous pour ne pas le sentir couler dans la gorge ce « tord-boyaux » (version Pierre Perret du Bistrot) :

« Au Tord-Boyaux,
Le patron s’appelle Bruno ;
Il a de la graisse plein les tifs,
De gros points noirs sur le pif. »

Oh, dit Lucien l’âne, que voilà une belle chanson à mettre dans les chansons et puis, une fameuse « traduction » à faire en livournais. Enfin, moi je dis ça…

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Et pour info, l’original :
Le Bistrot

Chanson française – Georges Brassens – 1960


Dans un coin pourri
Du pauvre Paris,
Sur une place,
Il est un vieux bistrot
Tenu pas un gros
Dégueulasse.

Si tu n’as le bec fin,
S’il te faut du vin
De première classe,
Va boire à Passy,
Le nectar d’ici
Te dépasse.

Mais si tu as le gosier
Qu’une armure d’acier
Matelasse,
Goûte à ce velours,
Ce petit bleu lourd
De menaces.

Tu trouveras là,
La fine fleur de la
Populace,
Tous les marmiteux,
Les calamiteux,
De la place.

Qui viennent en rang,
Comme les harengs,
Voir en face
La belle du bistrot,
La femme à ce gros
Dégueulasse.

Que je boive à fond
L’eau de toutes les fon-
taines Wallace,
Si, dès aujourd’hui,
Tu n’es pas séduit
Par la grâce

De cette jolie fée
Qui, d’un bouge, a fait
Un palace.
Avec ses appas,
Du haut jusqu’en bas,
Bien en place.

Ces trésors exquis,
Qui les embrasse, qui
Les enlace ?
Vraiment, c’en est trop !
Tout ça pour ce gros
Dégueulasse !

C’est injuste et fou,
Mais que voulez-vous
Qu’on y fasse ?
L’amour se fait vieux,
Il n’a plus les yeux
Bien en face.

Si tu fais ta cour,
Tâche que tes discours
Ne l’agacent.
Sois poli, mon gars,
Pas de geste ou ga-
re à la casse !

Car sa main qui claque
Punit d’un flic-flac
Les audaces.
Certes, il n’est pas né
Qui mettra le nez
Dans sa tasse.

Pas né, le chanceux
Qui dégèlera ce
Bloc de glace.
Qui fera dans le dos
Les cornes à ce gros
Dégueulasse.

Dans un coin pourri
Du pauvre Paris,
Sur une place,
Une espèce de fée,
D’un vieux bouge, a fait
Un palace.

samedi 2 juin 2018

De la Terre à la Mer

De la Terre à la Mer


Chanson française – De la Terre à la Mer – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 54

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XVI)





Pour Till, Lamme, les Gueux et le Taiseux, la poursuite continue. Il s’agit, je te le rappelle, Lucien l’âne mon ami, de mener la guerre contre les armées d’Albe qui ravagent les villes et les campagnes des Pays. Il s’agit de contraindre les armées espagnoles à la bataille. Cependant, le Duc de fer se refuse au combat ; il préfère terroriser les populations.

Mais dans le fond, Marco Valdo M.I. mon ami, il était venu d’Espagne spécialement pour ça – pour faire régner la peur et imposer l’obéissance aveugle et le catholicisme. Comme tu le vois, je me souviens très bien de cette circonstance et de cet entêtement absurde. Mais je t’en prie continue, dis-moi la suite.

La suite est dans la logique de cette partie de cache-cache, reprend Marco Valdo M.I. Souviens-toi. Lors du duel de Till avec Riesencraft, l’armée des Gueux campait près des frontières au-delà du Pays de Liège et s’apprêtait à investir la ville principautaire. Elle dut cependant y renoncer et se relancer à la poursuite des armées de l’espagnol. C’est ainsi qu’elle aboutit dans le Hainaut à la confrontation avec les troupes d’Albe, commandées par son propre fils, Don Ruffele Henricis, qui y faisaient grands ravages et terreurs.

Ainsi, en finale pour les civils, dit Lucien l’âne, la guerre ressemble toujours à la guerre. Il me semble que – et j’en parle d’expérience d’âne vaguant « pedibus cum jambis », courant le monde sur quatre petits sabots – tous ces déplacements d’armées devaient prendre du temps et poser de complexes questions de ravitaillement. Des pèlerins de ce genre ne sont généralement pas sans exigences alimentaires et autres.

Exactement, répond Marco Valdo M.I., toutes ces manœuvres prennent du temps et les mois et les saisons y passent. Nous voici à l’automne. Et puis, si toute cette logistique est compliquée, les chefs de guerre ont l’habitude de penser et de dire : « L’intendance suivra ! » et souvent, la plupart du temps en ces temps-là, elle ne suit pas. C’est aussi une des raisons de ces mouvements de troupes, assez erratiques, surtout de celles qui ont comme objectif de rançonner les populations. Donc, de déplacement en déplacement à la poursuite des bandes espagnoles, l’armée des Gueux arrive aux portes du Cambrésis, où a lieu la bataille. Après sa victoire, l’armée des Gueux se repose et Till est chargé, par le Taiseux lui-même, d’une mission confidentielle ; le voilà à nouveau messager, chargé d’aller à mille endroits délivrer en secret le nouvel ordre de la guerre. En gros, si sur terre, la guerre ne peut être menée à terme, il faut la porter sur mer – ce qui est précisément le titre. Et, comme on le verra ensuite, les Gueux de mer auront raison de la plus grande puissance catholique de l’époque, mais on y reviendra au moment opportun. Pour les détails, voir la chanson elle-même, avec une attention particulière au dialogue de l’alouette et du coq.

Faisons ainsi, conclut Lucien l’âne, puis reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde fuyard, fuyant, plein de terreurs et de bruits et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


On est en plein été indien
La guerre est dure pour les Gueux.
L’argent manque, l’armée a faim.
Et l’Espagnol fuit à qui mieux mieux.

Sans solde, les soldats murmurent.
Le Taiseux se tait.
Orange marche vers Cambrai.
L’ennemi recule, recule et recule encore.

Le choc se fait dans le Cambrésis.
Don Ruffele Henricis, fils d’Albe
Engage le combat au cri :
« Tue, Tue, pas de quartier ! Vive le Pape ! »

Till, d’une balle de son arquebuse éclate la mâchoire
Et la langue du grand d’Espagne.
Les Gueux festoient après la victoire,
Avant de reprendre sa campagne.

Novembre vient avec ses tempêtes
Le Taiseux mande Till en tête à tête
Et lui confie une terrible mission.
« Que pour le secret, ta bouche soit prison ».

« Va par Namur, Hainaut, Brabant,
Par Gueldre, Hollande et Pays flamands,
Dire en tous lieux à nos frères et partisans
Que la guerre ira sur la mer et l’océan.

Partout, sur le chemin que tu feras,
Quand de la voix de l’alouette, tu appelleras ;
Si le chant du coq te répond : ami sera. »
« Les cendres battent. », dit-il. « Ça ira. »

Till reçoit trois saufconduits
Signés de la main du duc d’Albe –
Avec l’autorisation de port d’armes.
Till emporte son arquebuse en un étui.

Les roitelets demandent asile
Et la neige couvre les villes.
Till quitte l’armée près de la France
Et s’en va par Sambre et Meuse.

Till marche vers le pays liégeois,
Passe Maubeuge, Thuin et Charleroi.
On l’arrête plusieurs fois,
On le relâche : « Ordre du Roi ! »