samedi 2 juin 2018

De la Terre à la Mer

De la Terre à la Mer


Chanson française – De la Terre à la Mer – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 54

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XVI)





Pour Till, Lamme, les Gueux et le Taiseux, la poursuite continue. Il s’agit, je te le rappelle, Lucien l’âne mon ami, de mener la guerre contre les armées d’Albe qui ravagent les villes et les campagnes des Pays. Il s’agit de contraindre les armées espagnoles à la bataille. Cependant, le Duc de fer se refuse au combat ; il préfère terroriser les populations.

Mais dans le fond, Marco Valdo M.I. mon ami, il était venu d’Espagne spécialement pour ça – pour faire régner la peur et imposer l’obéissance aveugle et le catholicisme. Comme tu le vois, je me souviens très bien de cette circonstance et de cet entêtement absurde. Mais je t’en prie continue, dis-moi la suite.

La suite est dans la logique de cette partie de cache-cache, reprend Marco Valdo M.I. Souviens-toi. Lors du duel de Till avec Riesencraft, l’armée des Gueux campait près des frontières au-delà du Pays de Liège et s’apprêtait à investir la ville principautaire. Elle dut cependant y renoncer et se relancer à la poursuite des armées de l’espagnol. C’est ainsi qu’elle aboutit dans le Hainaut à la confrontation avec les troupes d’Albe, commandées par son propre fils, Don Ruffele Henricis, qui y faisaient grands ravages et terreurs.

Ainsi, en finale pour les civils, dit Lucien l’âne, la guerre ressemble toujours à la guerre. Il me semble que – et j’en parle d’expérience d’âne vaguant « pedibus cum jambis », courant le monde sur quatre petits sabots – tous ces déplacements d’armées devaient prendre du temps et poser de complexes questions de ravitaillement. Des pèlerins de ce genre ne sont généralement pas sans exigences alimentaires et autres.

Exactement, répond Marco Valdo M.I., toutes ces manœuvres prennent du temps et les mois et les saisons y passent. Nous voici à l’automne. Et puis, si toute cette logistique est compliquée, les chefs de guerre ont l’habitude de penser et de dire : « L’intendance suivra ! » et souvent, la plupart du temps en ces temps-là, elle ne suit pas. C’est aussi une des raisons de ces mouvements de troupes, assez erratiques, surtout de celles qui ont comme objectif de rançonner les populations. Donc, de déplacement en déplacement à la poursuite des bandes espagnoles, l’armée des Gueux arrive aux portes du Cambrésis, où a lieu la bataille. Après sa victoire, l’armée des Gueux se repose et Till est chargé, par le Taiseux lui-même, d’une mission confidentielle ; le voilà à nouveau messager, chargé d’aller à mille endroits délivrer en secret le nouvel ordre de la guerre. En gros, si sur terre, la guerre ne peut être menée à terme, il faut la porter sur mer – ce qui est précisément le titre. Et, comme on le verra ensuite, les Gueux de mer auront raison de la plus grande puissance catholique de l’époque, mais on y reviendra au moment opportun. Pour les détails, voir la chanson elle-même, avec une attention particulière au dialogue de l’alouette et du coq.

Faisons ainsi, conclut Lucien l’âne, puis reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde fuyard, fuyant, plein de terreurs et de bruits et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


On est en plein été indien
La guerre est dure pour les Gueux.
L’argent manque, l’armée a faim.
Et l’Espagnol fuit à qui mieux mieux.

Sans solde, les soldats murmurent.
Le Taiseux se tait.
Orange marche vers Cambrai.
L’ennemi recule, recule et recule encore.

Le choc se fait dans le Cambrésis.
Don Ruffele Henricis, fils d’Albe
Engage le combat au cri :
« Tue, Tue, pas de quartier ! Vive le Pape ! »

Till, d’une balle de son arquebuse éclate la mâchoire
Et la langue du grand d’Espagne.
Les Gueux festoient après la victoire,
Avant de reprendre sa campagne.

Novembre vient avec ses tempêtes
Le Taiseux mande Till en tête à tête
Et lui confie une terrible mission.
« Que pour le secret, ta bouche soit prison ».

« Va par Namur, Hainaut, Brabant,
Par Gueldre, Hollande et Pays flamands,
Dire en tous lieux à nos frères et partisans
Que la guerre ira sur la mer et l’océan.

Partout, sur le chemin que tu feras,
Quand de la voix de l’alouette, tu appelleras ;
Si le chant du coq te répond : ami sera. »
« Les cendres battent. », dit-il. « Ça ira. »

Till reçoit trois saufconduits
Signés de la main du duc d’Albe –
Avec l’autorisation de port d’armes.
Till emporte son arquebuse en un étui.

Les roitelets demandent asile
Et la neige couvre les villes.
Till quitte l’armée près de la France
Et s’en va par Sambre et Meuse.

Till marche vers le pays liégeois,
Passe Maubeuge, Thuin et Charleroi.
On l’arrête plusieurs fois,
On le relâche : « Ordre du Roi ! »

vendredi 1 juin 2018

Le Duel

Le Duel

Chanson française – Le Duel – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 53

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XIII)


Till, prince d'ironie






Je ne saurais trop te conseiller, Lucien l’âne mon ami, de lire cette histoire où paraît une nouvelle fois ton confrère et cousin Jef, car sa tenue de combat te fera certainement rire beaucoup. Till pour les besoins de ce duel l’a harnaché de jupes empruntées à des folles filles et lui a mis des plumes sur le chanfrein. Comme tu pourras t’en apercevoir, Till est lui-même aussi bizarrement accoutré.

J’ai hâte de voir ça, dit Lucien l’âne en riant par avance. Ce n’est pas tous les jours que j’ai croisé un âne de combat aussi bien équipé. Que se passe-t-il au juste ?

Eh bien, dit Marco Valdo M.I., l’anecdote est celle-ci. Till a « emprunté » et vidé en quelques bonnes gorgées le flacon de brandevin – qui est une eau de vie de vin, en quelque sorte le père du brandy et du cognac ; pour l’Italien, ce serait une grappa, un Wallon dirait un petit remontant, un relève-bite ; bref, de la gnôle – d’un redoutable reître dénommé Riesencraft. Ce nom de Riesencraft est en soi une indication, puisque venu de l’allemand, il signifie « fort comme un bœuf ». Le colosse brutal se réveille au moment où Till remet le flacon à sa place et furieux, le géant provoque Till en duel. Ce denier accepte le combat sans sourciller, comme s’il s’agissait d’une invitation à déjeuner. Tel est le fondement de l’affaire.

C’est bien dans les manières d’Ulenspiegel de prendre ainsi les choses avec légèreté, dit Lucien l’âne, et c’est la façon la plus raisonnable, puisque de toute manière, il ne peut faire autrement. Mais enfin, il ne serait pas Ulenspiegel, en français, Espiègle, s’il n’agissait pas ainsi.

Justement, reprend Marco Valdo M.I., Till est audacieux et c’est un invétéré farceur et redoutable par son aptitude à l’ironie, à la dérision et à casser les codes. Till use de la moquerie comme d’une arme et comme on va le voir, ça fonctionne. Avec Till, contrairement à la rumeur, le ridicule tue. Pour les détails, il te faut voir la chanson. Donc, c’est bien par le ridicule que Till vaincra la force brute du militaire. Mais cette chanson est aussi une fable qui s’en prend au duel, aux duellistes convaincus, au militaire obtus et comme fable, elle a une portée générale qui déborde largement l’anecdote. En même temps, elle met en présence deux types de combattants : le mercenaire, militaire professionnel et le civil combattant, le partisan, le militaire de rencontre, le soldat d’occasion, qui se retrouve à faire la guerre par nécessité de défense. Comme tout le monde le sait, tant que la Guerre de Cent Mille Ans ne sera pas finie, il y aura des guerres (civiles ou militaires, franches ou sournoises, de toutes les sortes) et il y aura des gens qui devront se défendre à défaut de pouvoir fuir.

Oh, dit Lucien l’âne,

« Fuir, là-bas fuir. Je sens que les soldats sont ivres… »

Et c’est ce que j’ai toujours fait quand arrivaient les guerriers. Il faut dire que j’ai quatre pattes et que je sais trotter par les chemins les plus difficiles. Cependant, il arrive qu’il n’y a pas d’autre issue que de faire la guerre à la guerre quand elle vous coince. Et puis, en d’autres temps, il convient évidemment de combattre la guerre – c’est un combat de salubrité publique, mais peut-être faudrait-il s’inspirer un plus de la méthode de Till. Maintenant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde guerrier, brutal, ivre et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Là, le fleuve n’est pas piégé,
Hommes et chevaux passent à gué.
Après les canons et les chariots bâchés,
Viennent les lansquenets en dernier.

Riesencraft, homme maigre, hautain,
Cruel et gigantal reître avait déjà occis
Vingt-deux hommes de sa main,
Sans avoir combattu pour le pays.

Riesencraft embaume le brandevin
Et sommeille sur son destrier.
Till le déleste du flacon divin.
Soudain, le dormeur est réveillé.

Larron, qu’as-tu fait de mon brandevin ?
Je l’ai bu. Ici, le brandevin à tous appartient.
Le reître furieux dit : « Je te taillerai demain ! »
Et Till de répondre : « À demain matin ! »


On se battra à pied jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Till ajoute à mi-voix : et que je survive.
On choisit une petite bruyère
Pour le combat mortifère.

Riesencraft arrive sur son destrier,
tous deux harnachés et bardés de fer.
Till s’en vient sur Jef, son âne emplumé,
Bardé de lard, car le fer coûte trop cher.

Riesencraft est armé en guerre,
D’un estoc, d’une arbalète et de trente carreaux ;
Till arrive sans armes militaires,
Équipé d’un balai, d’un couteau de bois et d’un poireau.

On laisse les montures, le combat se fait à pied.
Riesencraft frappe d’estoc furieusement,
Till pare du balai en riant,
Till feinte, Till grimace, Till prend son pied.

Riesencraft jure par tous les diables.
Joyeux, guilleret, Till zigzague,
Court par la lande, tire la langue
Se défile, évite les coups, insaisissable.

Riesencraft souffle, crie, accélère.
Till soudain s’arrête dans la bruyère,
Se retourne et écrase son balai sur le nez .
Riesencraft tombe mort de sa rage noire, étouffé.

jeudi 31 mai 2018

Les Traîtres

Les Traîtres


Chanson française – Les Traîtres– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 52

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, VII – XII)






Comme ordinairement dans toutes les guerres, dans toutes les affaires humaines où devrait s’instaurer fermement la fidélité, il y a des manquements qui se produisent, il y a notamment des trahisons et forcément, des traîtres ; il ne pouvait manquer de s’en trouver ici, dit Marco Valdo M.I. désabusément.

Mais, Marco Valdo M.I. mon ami, on en a déjà rencontré.

Certes, Lucien l’âne mon ami, il y a eu le cas d’Egmont et Hornes, qui ont refusé de se joindre au Taiseux pour mener la lutte contre l’envahisseur espagnol et comme tu sais, mal leur en a pris. Ils avaient renié leur serment de Gueux et ont gagné la décapitation. Cependant, je pense que c’étaient là des traîtres, comme qui dirait, francs et honnêtes. C’étaient des traîtres avoués, des traîtres par abandon. Il y avait trahison, mais n’y avait pas tromperie, ni méchante ruse. Et puis, comme on l’a vu, ils ont été eux-mêmes trahis et ça leur a coûté la vie. D’ailleurs, par la suite, ils ont été considérés par certains comme des héros et sont encore célébrés comme tels par d’autres du fait, précisément, de leur exécution capitale par l’Espagnol.

En fait, dit Lucien l’âne, ils sont devenus des héros en mourant. C’est la position du martyr. Mais avec tout ça, tu n’as encore rien dit des traîtres de la chanson, ni ce qu’il en advint.

Ah, Lucien l’âne mon ami, je pourrais te renvoyer à la chanson elle-même et te dire que tous les détails s’y trouvent ; ce qui ne serait que la stricte vérité .Pourtant, je ne ferai pas ainsi.
Donc, l’armée d’Orange est au camp non loin de Liège et se prépare à investir la ville. Till, qui est à présent arquebusier, profite de sa soirée pour aller conter sa légende personnelle à une demoiselle. Au milieu de la nuit, il entend des cris de corbeau – un animal diurne qui à cette heure-là dort profondément la tête sous l’aile. Ces cris mystérieux et insolites mettent la puce à l’oreille de Till. Le voilà en alerte, il saute bas du lit, abandonne la dulcinée et se glisse dans le brouillard à la suite des volatiles chanteurs. Il écoute leurs propos et découvre les traîtres qui ont pour mission de démoraliser les Gueux et d’éliminer le Taiseux. Till les abat en deux coups d’arquebuse. Pour conclure, une dernière remarque : ces deux traîtres, si on les compare à Egmont et Hornes, sont de vrais traîtres, des traîtres qui agissent par tromperie, ruse et menterie.

Quelle aventure, dit Lucien l’âne, j’ai hâte de voir ça. Pour le reste, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde rusé, sournois, traître, menteur, secret et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


L’armée et le Prince d’Orange,
À l’arrêt en Basse-Meuse
Campent quelque part du côté de Bassenge
Et attendent leur heure en silence.

Till soudard promu arquebusier
S’exerce à tirer dextrement.
Au camp arrivent de nouvelles gens
Venant de Flandre et de Brabant.

Qui viennent, qui vont
Ici et là, partout dans le camp.
Ils disent ceci, ils parlent tant
Que tout s’embrouille, tout se confond.

Le bruit court aussitôt
Le Taiseux trahit le Gueux.
La méfiance englue tout bientôt
Comme un fromage coulant et crêmeux.

Au soir, vers la mi-nuit,
Dans un brouillard à couper au couteau,
Till ouït croasser trois fois le corbeau.
D’un bond, il laisse la fille et le lit.

Prudent, il écoute dans la nuit
Les voix sur le chemin devant lui :
« Bonne besogne de mentir pour le Roi
Et la troupe nous croit. »

« Camp divisé, orange prise
Fera bonne limonade.
Ils se gaussent, ils se grisent
D’une franche rigolade. »

Les deux espions marchent devant lui.
Till arme l’arquebuse et tire,
Une silhouette s’effondre, l’autre fuit.
Till tire encore et abat l’ombre.

Accourent la garde et le prévôt.
Till dit : « Je suis le chasseur, voilà le gibier.
Pour les traîtres, mourir n’est jamais trop tôt. »
On ramasse les porteurs de lettres de l’étranger.

Mené devant le Prince, Till dit :
« J’ai dû tuer ces corbeaux traîtres :
Ces deux nobles sont agents de l’ennemi,
Envoyés secrets d’Albe, leur maître. »

mardi 29 mai 2018

La Harde

La Harde

Chanson française – La Harde – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 51

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, VII – XII)



« Par la grâce de Till et du poil à gratter », j’aime beaucoup cette entrée en matière, dit Lucien l’âne en rigolant de plus belle. Je vois d’ici la procession se grattant les bras, les jambes, les dos, les bas du dos, les coyons et même, Pompilius, le malheureux bienheureux, le pauvre Saint Martin de chair et d’os, le vénéré intérimaire qui n’en pouvait mais tint bon jusqu’après la fin de la cérémonie publique. Pompilius, le pauvre sonneur de la paroisse, commis d’office au remplacement de la statue détruite par le bedeau, déguisé en saint pour la circonstance, était porté par quatre fort croyants (qui se grattaient à qui mieux mieux, manquant à tout moment de le faire choir) et nous pouvait révéler sa mission secrète sous peine des plus graves sanctions – on lui avait promis la cuisson à l’huile. Il tint bon, mais dès le lendemain, l’affaire, dévoilée par Till, fait scandale et entraîne les fidèles à la colère et les mène tout droit à l’hérésie. Dès lors, étant hérétiques, il ne leur reste qu’à prendre la route de l’exil et à rejoindre les réformés. Mais dis-moi, Marco Valdo M.I., la suite de l’histoire.

Oh, mais Lucien l’âne mon ami, je ne savais pas que tu savais si bien cette aventure de Pompilius, le sonneur d’Ypres. Quant à la suite de l’histoire, elle a un petit côté de méditation antique avec ce souvenir bucolique : « Till, au pied d’un hêtre, reposant », transposant dans la Légende le « Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi », qui rend Virgile si familier aux élèves des classes de latin ou encore, d’une scène de la forêt de Sherwood, telle que l’imaginait l’Écossais Walter Scott, où Robin regarderait passer les cerfs.

Je vois bien tout ça, dit Lucien l’âne. J’imagine Robin des bois, se reposant au pied d’un hêtre et regardant passer les cerfs du sieur de Nottingham.

Cependant, Lucien l’âne mon ami à l’âme romantique, il est bon de se rappeler ce qu’ensuite, Mélibée dit à Tityre et donc, citons :

« Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi
Silvestrem tenui musam meditaris avena;
Nos patriae fines et dulcia linquimus arva.
Nos patriam fugimus; tu, Tityre, lentus in umbra
Formosam resonare doces Amaryllida silvas. »

et traduisons ainsi :

« Tityre, toi, couché sous le couvert d’un grand hêtre,
Tu composes un poème sylvestre avec ton pipeau ;
Nous, nous laissons notre patrie et notre douce campagne.
Nous nous fuyons la patrie ; toi, Tityre, peinard à l’ombre,
Tu enseignes aux forêts à célébrer la belle Amaryllis. »

Comme tu le vois, c’est tout à fait approprié à la circonstance, sauf qu’à l’instant, Till ne rêve pas à Nelle et ses pensées sont assez proches de celles de Mélibée. La méditation de Till est toute de guerre composée. Et même le passage de la harde de cerfs et de broquarts lui est prétexte à compatir au sort des gens de son pays.

En somme, dit Lucien l’âne, c’est une complainte et je l’écouterai volontiers, quand on la chantera. En attendant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde crédule, rigolard, méditant, chassant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Par la grâce de Till et du poil à gratter,
À Ypres, la procession de Saint-Martin
Avait tourné en eau de boudin.
Les gens, devenus hérétiques, s’étaient exilés.

Till médite : « La guerre, toujours la guerre ;
L’Espagnol tue le pauvre peuple,
Pille les villes, viole les femmes et les filles.
La guerre se nourrit de la guerre.

Tout l’argent s’en va
Dans les caisses du Roi,
Notre sang coule à ruisseaux,
En rivières, en fleuves et en canaux.

Au profit de ce maroufle royal
Qui veut fleuronner sa renommée,
Fleurons glorieux, fleurons de sang, fleurons de fumée.
Les mouches s’en feront un régal.

Till, au pied d’un hêtre, reposant,
Voit passer une harde de cerfs :
Portant haut leurs bois, les vieux et grands
Et les broquarts, jeunes et fiers.

Ah !, je vous vois cerfs et broquarts joyeux,
Vous allez mangeant les jeunes pousses,
Flairant leurs parfums soyeux,
Courant, sautant à la va comme je te pousse.

Entre les fourrés, votre pas court
Et la vie s’en vient, la vie accourt
Jusqu’à ce que surgisse le malheur.
C’est aussi notre chasseur.

En septembre, le Taiseux passe le Rhin.
Les armées du Prince n’y font rien qui vaille,
Albe sans cesse refuse la bataille.
La guerre s’en va, la guerre s’en vient.

Et parmi les ruines, le sang et les larmes,
Till cherche à sauver la terre des pères
Et par les Pays toujours en alarme,
Les bourreaux détranchent et désespèrent.

Non loin de Liège, longeant la Meuse,
Le Taiseux cherche une passe audacieuse.
Le soldat Till manie l’arquebuse à rouet
Et ouvre ses pavillons et ses quinquets.