dimanche 14 août 2016

CONSIDÉRATIONS NUREMBERGEOISES

CONSIDÉRATIONS NUREMBERGEOISES

Version française – CONSIDÉRATIONS NUREMBERGEOISES – Marco Valdo M.I.2016
Chanson allemande – Nürnberger BetrachtungenHorst Lommer1946




À l’avènement d’Hitler, Lommer – comme une partie des intellectuels et des artistes – s’inscrivit au parti nazi et pendant des années, il travailla au théâtre en gardant un profil très bas. Mais à l’éclatement de la guerre, les choses changèrent et Lommer manifesta ouvertement son désaccord au travers de textes satiriques comme « Das Tausendjährige Reich » (« Le Reich millénaire »). Recherché par la Gestapo, en 1944, il fut contraint de disparaître de la circulation, caché dans la maison d’un ami jusqu’à la fin de la guerre.

Dans cette chanson – intitulée des « Considérations nurembergeoises » – Lommer parle du célèbre procès
(1945-46) qui aurait dû « dénazifier » radicalement l’Allemagne et qui se réduisit par contre à un événement de propagande au cours duquel, entre les dénégations des prévenus, leurs « je ne sais pas », « je ne me rappelle pas » et « j’ai seulement exécuté les ordres » furent infligées seulement très peu peines exemplaires et une grande partie de la nomenclature nazie resta impunie ou presque. Je pense, par exemple, à des gens comme Hans Globke (1898-1973), un éminent juriste qui contribua à la rédaction de nombre des mesures liberticides et antisémites de Hitler, qui fut collaborateur d’Adolf Eichmann et ensuite devint directeur de la chancellerie fédérale allemande sous Adenauer ; ou à Kurt Georg Kiesinger (1904-1988), proche collaborateur de Goebbels et devenu ensuite chancelier allemand entre 1966 et 1969 ; ou à Hans Karl Filbinger (1913-2007), nazi jusqu’à la fin – même s’il fut accueilli en raison de son appartenance précédente de « démocrate-chrétien »et par la suite président du Bundesrat…

(texte italien de Bernart Bartleby – 2/4/2014 )



Dialogue maïeutique


Dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, que peuvent bien être ces Considérations nurembergeoises et à quoi et à qui elles peuvent bien être rapportées ?


Tu fais bien de poser de poser la question de cette façon, Lucien l’âne mon ami, car, en effet, la réponse est double. Elle doit déterminer qui parle et de quoi on parle.
Commençons par le de quoi, par ce dont on parle : ce sont le procès de Nuremberg qui furent menés par un tribunal militaire international à Nuremberg en 1945-46 pour juger les responsables de la barbarie nazie, qualifiée de « crime contre l’humanité ». Certains ont tendance à l’oublier aujourd’hui et à vouloir en redorer le blason en minimisant les crimes collectifs et individuels qui en ont découlé. La chanson est une sorte de commentaire en marge de ces procès. Tout comme c’était le cas de « La Lorelei et le Svastika », que j’avais tiré des « Bananes de Koenigsberg » d’Alexandre Vialatte, un des journalistes qui avait été admis à suivre ces audiences.Il y eut des condamnations à mort, exécutées rapidement et par pendaison ; mais il y eut aussi des acquittements difficilement compréhensibles, car quand même, ces acquittés n’étaient en rien innocents (sauf rarissime exception). Ils avaient tous trempé dans l’affaire et – au temps de la gloire du nazisme – ils avaient tous assumé en toute connaissance de cause de hautes responsabilités qu’ils se sont empressés d’éluder dès que le vent a tourné.


En somme, c’était une bande de crapules prise la main dans le sac, qui par la menace et la terreur avait emmené tout un peuple dans le meurtre, la rapine, le viol, l’assassinat collectif, bref, la guerre. Il est important de rappeler que le premier crime nazi fut celui-là, cette coercition imposée aux gens d’Allemagne, cette tentative de les rendre tous complices de leurs pratiques criminelles. En finale, et c’était le cas à Nuremberg, ça permet de diluer les responsabilités dans l’ensemble de la population et de tenir l’argument que comme tous sont coupables, on ne peut quand même pas poursuivre certains et pas d’autres. C’était une fuite honteuse…


Lors du procès, il y eut pourtant une remarquable exception et une seule : l’ex-ministre des Armements et de la Production de Guerre du Reich (Reichsministerium für Rüstung und Kriegsproduktion) : Albert Speer, lequel déclara (et il maintint cette déclaration jusqu’à sa mort en 1981) qu’il devait assumer d’autant plus que les autres accusés se dérobaient et que le chef du gouvernement allemand s’y était soustrait devant le monde entier et le peuple allemand. Il ajoutait : « Dans la vie politique, il y a une responsabilité de l’homme dans son propre secteur. Pour celle-là il est évidemment entièrement responsable. Mais au-delà de cela, il y a une responsabilité collective lorsqu’il a été l’un des dirigeants. Qui tenir pour responsable du cours des événements si ce ne sont les assistants les plus proches du chef de l’État ? »
Autres considérations nurembergeoises : D’abord, le choix de Nuremberg comme lieu de justice formelle était judicieux : c’était la ville symbole du nazisme, celle où se faisaient les grands défilés et rassemblements, la ville symbole du nazisme en tant que parti, mouvement, culture, bande criminelle et idéologie. Judicieuse aussi, l’idée de considérer la guerre, la guerre en tant quelle, c’est-à-dire la guerre d’État, la guerre militaire, la guerre d’agression, la guerre de conquête comme un crime contre l’humanité est établie à Nuremberg. Tout comme fut une excellente disposition de considérer (toujours à Nuremberg) tous les accusés comme directement responsables et solidairement responsables, à des degrés divers selon les cas ou le degré d’engagement. Tout comme à Nuremberg encore, il fut dit (mais malheureusement, ne faut pas appliqué) que l’appartenance et l’implication à un poste de responsabilité, même minime, au nazisme était en soi un crime.


Voilà pour les considérations, mais qu’en est-il de la chanson elle-même ?, demande Lucien l’âne.


Parler de la canzone, c’est en quelque sorte tenter de répondre à la question du « qui parle ? », dit Marco Valdo M.I. Celui qui parle est un des accusés, un des grands accusés, un des douze condamnés à mort et on peut éliminer Rudolf Hess. Reste les autres et parmi eux, l’idéologue du parti, le thuriféraire du führer, l’exaltateur de la théorie de la « race » : Alfred Rosenberg et il s’imagine ensemençant le sol allemand sous la forme du myosotis, fleur du souvenir et pourquoi pas, fleur de la conservation de la mémoire – en attendant le retour ?


Quelle horreur ! Mais il est vrai que certains y songeaient à cette époque et que d’autres y songent à présent. Enfin, on ne peut sonner le tocsin en permanence, ce qui n’empêche nullement de rappeler la nécessaire vigilance. Ce que nous faisons, avec nos moyens assez réduits quand nous tissons le linceul de ce vieux monde incertain, tanguant, branlant et cacochyme.




Heureusement !




Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




J’avance comme dans un rêve,
La paralysie me gagne,
Je n’ai plus de mémoire,
C’est comme un coup de théâtre.


Je suis sur la chaise du coupable
Comme Primadonna de l’Idée,
Je ne sais rien, suis-je somnambule ?
Suis-je un Premier ? Suis-je un prophète ?

Savais-je moi, main droite d’Hitler
Ce que sa main gauche pouvait faire ?
Étais-je son garant, étais-je son mandataire,
Étais-je un Infant dans l’État du Führer ?


Après tout, ce que je lisais en fin de compte,
Me donnait une horreur de la politique.
Une seule politique m’amuse,
La politique de l’autruche.


Ah, si le monde entier pouvait quand même être sujet
Comme Rudolf-Hess, à l’oubli profond
Alors, probablement autour de moi, on dirait
Il n’y a aucun fond à toutes ces accusations.


Et personne ne serait sur ma trace,
Je volerais hors de la cour internationale
Et je fleurirais sur le sol allemand
Tel un myosotis charmant.





mardi 9 août 2016

LAVE REPASSE LAVE

LAVE REPASSE LAVE

Version française – LAVE REPASSE LAVE – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson italienne – Lavo stiro lavo – Giovanna Dazzi – 2010






La chanson, Lucien l’âne mon ami, tu le sais, n’est pas toujours un chant de gloire, un péan du guerrier vainqueur. Il est d’autres chansons qu’on ne peut méconnaître, même si – à première vue ou à première audition – elles ne concernent que des moments, des gestes ou des sentiments obscurs ou minuscules, des choses ordinaires, trop ordinaires pour être dites ou, a fortiori, chantées. Pourtant, on aurait bien tort de les ignorer et plus encore, de les mépriser. Ne fût-ce que parce que la Guerre de Cent Mille Ans s’y reflète dans ces moments, ces gestes, ces sentiments, ces choses plus sans doute encore que dans les autres, car ces instants, gestes, sentiments, choses ordinaires sont de loin les plus fréquents et les plus nombreux, de façon écrasante. Sous leur apparence anodine, ce sont des lieux de confrontation essentiels ; ils sont les véritables enjeux du combat, car ils fondent littéralement la relation de domination, ils sont le fondement et l’affirmation toujours réitérée de l’inéquité du monde.


Je suis parfaitement de ton avis, Marco Valdo mon ami, et je pense que c’est un point très négligé en raison notamment du goût de nos contemporains pour les informations sensationnelles, pour les grands nombres et pour tout ce qui a des allures de record. Mais dans les faits, tout cela se tient ; c’est le même principe de quantité qui mesure la richesse et qui accuse la pauvreté. Même si paradoxalement, seule la richesse peut payer l’objet rare, unique ou presque.


Certes, Lucien l’âne mon ami, mais seulement à raison de sa valeur marchande ; chaque caillou est unique, le plus minuscule et le plus anonyme et le plus banal des grains de sable est unique lui aussi. Rien me dira-t-on ne pourrait ressembler plus à un grain de sable qu’un autre grain de sable ; c’est vrai, mais en même temps, ce grain de sable est unique et ne ressemble à aucun autre. Dire cela, c’est mal connaître les grains de sable, c’est tout simplement faire preuve d’ignorance, de manque de finesse d’esprit et d’intelligence du monde. Il en est de même de la personne, du geste ou de la vie de la ménagère. On peut considérer que sa vie est banale et elle l’est, mais en quoi est-ce dérangeant ou méprisable. Il y a des milliards d’années que le soleil – unique dans le système qui nous inclut, mais vraisemblablement pas au-delà – va et vient, se couche, se lève avec une franche et insistante monotonie, il n’y a rien de plus banal et pourtant. Mais dans le fond, il vaudrait mieux que je parle de la chanson.


Il serait bien temps, tu n’en as encore rien dit grand-chose, Marco Valdo M.I. mon ami et moi, j’aimerais quand même en savoir quelque chose.


Eh bien, comme tu pouvais t’y attendre avec pareille introduction, c’est l’histoire d’une ménagère racontée par elle-même. Une dame qui se lamente du sort qui lui est fait, de la monotonie des jours et de ce sentiment d’esclavage qu’elle finit par ressentir ; en quoi, elle n’a pas tort si alors que ce travail est indispensable et rythme le quotidien – exactement comme le soleil dans sa grande banalité, autour d’elle, le monde et ses proches n’en reconnaissent pas l’essentielle unicité et méprisent à la fois, ces tâches et celle qui les accomplit. On comprend qu’elle râle, mais à mon sens, à tort et c’est ce qui la rend malheureuse.


Comment ça, à tort. N’a-t-elle pas raison dans sa dénonciation et dans sa protestation ?, dit Lucien l’âne interloqué.


Bien sûr qu’elle a raison de protester, de râler, de tempêter et de revendiquer ; là n’est pas la question ; surtout, si on la maintient dans ce rôle, si on la réduit à ces travaux qu’en même temps, on méprise et on se refuse à faire. Elle a raison, mille fois raison ; enfin, pas uniquement. Il y a aussi qu’elle a tort d’adopter, d’accepter le point de vue des autres sur ce qu’elle fait et sur ce qu’elle est. Je résume : elle est tout ce qu’elle fait en plus d’être elle-même ; il n’y a pas de raison qu’elle en démorde. Il en va des tâches simples de la même manière que du soleil, elles sont banales, répétitives et cependant, sans elles, le monde ne pourrait pas exister ; elles sont le sel de la vie bien plus que les exploits guerriers ou sportifs, dont certains se glorifient. Ainsi, dit-elle : Je lave, repasse, lave.


Oh, Marco Valdo M.I., on pourrait discuter de ça encore longtemps. Mais, laissons pour cette fois, il nous faut retourner – nous aussi – à notre tâche, minuscule et répétitive et tisser, tisser, Marco Valdo M.I. mon ami, comme les canuts et comme les fileuses le linceul de ce vieux monde banal, assoiffé de gloriole, pénible et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Je lave repasse lave,
Je suis membre de la famille,
Je lave repasse lave,
Même le chien me ressemble.
Je lave repasse lave,
J'accroche un bras à la poignée.

Fer à repasser, ordures, lessive :
Dès demain matin, je vais au syndicat.
Tu as tenté le coup : Deux euros de l’heure !
Moitié salaire pour un seul bras.
Anticalcaire, cuisine, lessive.
« Le pavement, je te le laisse trempé » (!)
Tu peux t'acheter le torchon. Deux euros de l’heure !
Fatiguée d'être seulement ce que je fais.

Je lave repasse lave,
J’arrête ma douleur avec une pastille.
Je lave repasse lave,
Je fais tomber la vaisselle.
Je lave repasse lave.
Une personne qui me conseille

Fer à repasser, ordures, lessive :
Dès demain matin, je vais au syndicat.
Tu as tenté le coup : Deux euros de l’heure !
Moitié salaire pour un seul bras.
Anticalcaire, cuisine, lessive.
« Le pavement, je te le laisse trempé » (!)
Tu peux t'acheter le torchon. Deux euros de l’heure !
Fatiguée d'être seulement ce que je fais.



jeudi 4 août 2016

CHAQUE JOUR

CHAQUE JOUR


Version française – CHAQUE JOUR – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemandeAlle TageIngeborg Bachmann1952




Cette chanson, Lucien l’âne mon ami, m’a demandé beaucoup de temps, car j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour établir ma version française – celle qui me permet de comprendre.

De comprendre ? Je ne te comprends pas, Marco Valdo M.I. mon ami. Dois-je comprendre qu’au départ, tu ne comprends pas ?

En effet, Lucien l’âne mon ami, c’est bien ça. Je te rappelle – je sais parfaitement que tu le sais, mais il y a d’autres qui peuvent ne pas savoir – je te rappelle donc que hormis le français, je ne connais aucune langue et que si je « traduis », c’est pour comprendre ce qui s’offre à mon regard comme un rébus. Passons sur le fait qu’à la longue, les choses sont plus faciles et que je finis quand même par pouvoir déchiffrer plus aisément certaines langues. L’italien, par exemple. De là à dire que je connais vraiment la langue de Carlo Levi, il y a de la marge.

Soit. J’imagine, Marco Valdo M.I., que les choses se présentent ainsi : devant toi, il y a un texte que tu ne comprends pas ou que tu ne saisis pas complètement.

C’est exactement le cas. Donc, c’est de faire la version française qui me permet de comprendre ce que j’ai devant moi. J’insiste sur le faire, sur ce travail particulier, sur cette manipulation des mots et des idées et des sensations et de certaines intuitions ; vue ainsi, la « traduction » est une recréation. Je ne pars donc pas d’une « science » préalable que j’appliquerais à ce qui est là donné, mais bien de mon « ignorance » pour m’éclairer – moi, tout le premier – quant au sens de ce que je découvre ainsi et pour assurer mon savoir nouveau, je lui donne une forme, je le transforme en un objet qui me satisfait. Avant d’en terminer avec ces considérations personnelles, je voudrais revenir un instant sur la question de la rime. Question, à mes yeux, essentielle en ce qu’elle est intimement liée à la musicalité du texte poétique. Verlaine ne critiquait la rime que pour mieux la magnifier. La rime, c’est le bâton du poète ; elle l’aide à marcher. Cependant, en qui me concerne, elle a un autre rôle, c’est qu'elle contraint à réfléchir le texte, à en reconstituer une image dans un autre miroir, à le soumettre à certaines torsions particulières, à le plier dans tous les sens et à chercher des mots, à tourner les phrases.

En somme, dit Lucien l’âne, si j’ai bien suivi, la rime force à donner place à la forme ; elle contraint à l’esthétique de la pensée poétique.

Elle force, elle forge, elle martèle ; mais l’art du sculpteur – de bois, de pierre, de marbre ou de phrases, peu importe – impose de marteler. Ingeborg Bachmann, poétesse autrichienne de langue allemande, elle forgeait différemment.

J’aimerais, dit Lucien l’âne en souriant, Marco Valdo M.I. mon ami, que tu me parles un peu de cette poétesse et puis aussi, de cette chanson.

C’est ce que je comptais bien faire, mais cette introduction était nécessaire, précisément, car il s’agissait d’un poème d’Ingeborg Bachmann, laquelle menait un combat littéraire assez éloigné de la forme de la chanson telle que je la pratique – forme qui se réclame de l’aède aveugle et nécessite le martèlement du récit. Par ailleurs, il s’agit aussi de tisser, comme tu le sais.

Tisser et marteler, tisseur et marteleur, ce pourrait être une définition du poète, du chanteur de la langue. Peu importe la langue, d’ailleurs. Il me plaît de penser cela, dit Lucien l’âne. Mais, je t’en prie, continue.

J’en viens à Ingeborg Bachmann qui est une étoile apparue dans le ciel trop sombre de l’après-Reich. Ce n’est pas un hasard si elle s’est mêlée au Gruppe 47 (groupe 47), lequel – dès 1947 – s’employa à redonner une littérature à l’univers de langue allemande et une littérature allemande à la littérature mondiale.

Et il y est arrivé, dit Lucien l’âne.

Et comment !, poursuit Marco Valdo M.I. Dans ce groupe 47, on retrouve à peu près tout ce qui compte d’écrivains de langue allemande de la seconde moitié du siècle dernier, dont bien sûr, Günter Grass, notre guide dans ces histoires d’Allemagne. Pour les autres, je préfère ne citer personne, car la liste est vraiment longue et j’avoue mon ignorance, car je connais assez peu la plupart de ces auteurs.
Donc, Ingeborg Bachmann a écrit ce « Alle Tage » – « Chaque jour ». « Chaque jour » : d’abord, est-ce bien ce qu’elle voulait dire ? Aurait-elle préféré « Quotidien », comme je l’ai pensé ? Je ne le saurai jamais. Quand je l’ai eu mise en forme, « Chaque jour » m’a stupéfié en ce que cette chanson est celle de la quotidienneté de la lutte et de la résistance aux ordres. Elle m’est apparue comme familière, comme si Ingeborg Bachmann avait écrit le vade-mecum de la Guerre de Cent Mille Ans.

Mais, c’est chronologiquement impossible, dit Lucien l’âne en roulant des yeux comme des spirales lumineuses. « Alle Tage » a été écrit environ soixante ans avant la première ligne de la Guerre de Cent Mille Ans .

Oh, je le sais, dit Marco Valdo M.I. Je le sais que c’est anachronique, mais je considère quand même « Alle Tage » ainsi ou comme une glose. À moins que ce ne soit l’inverse, évidemment. Voilà tout.

Voilà tout, dis-tu, Marco Valdo M.I. mon ami. Ce tout n’est pas rien et il me plonge dans un abîme de réflexion qui ne me déplaît pas. Cependant, il nous faut, nous aussi, comme Ingeborg Bachmann le fit toute sa vie, tisser le linceul de ce vieux monde si peu poétique, plat, stupide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



La guerre ne sera plus déclarée,
Elle est seulement continuée.
L’inouï est devenu quotidien.
Le héros se terre dans un coin.
Le faible est envoyé à la bataille.
La patience est l’uniforme de l’heure.
La décoration, la pauvre étoile,
Espoir au-dessus des cœurs.

On l’attribuera
Quand plus rien n’arrivera,
Quand le feu roulant se taira,
Quand l’ennemi disparaîtra,
Et l’ombre de la protection éternelle
Alors couvrira le ciel.

On l’attribuera aussitôt
Pour la débandade des drapeaux,
Pour la bravoure face à l’ami,
Pour la révélation des secrets interdits,
Pour la résistance

À tous les ordres.

mardi 2 août 2016

TOUTES LES ARMES CONTRE HITLER

TOUTES LES ARMES CONTRE HITLER

Version française – TOUTES LES ARMES CONTRE HITLER – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – Alle Waffen gegen HitlerErnst Busch – 1941



Contre la Guerre


Weinert – Tucholsky – Brecht - Eisler




L’appel « Toutes les armes contre Hitler ! » fut écrit par le militant communiste allemand Erich Bernhard Gustav Weinert. Combattant dans les Brigades Internationales pendant la guerre d’Espagne, Weinert se réfugia ensuite en Union soviétique où, après l’agression nazie, il devînt l’initiateur et un représentant de premier plan du « Nationalkomitee Freies Deutschland » (NKFD), le Comité National pour une Allemagne Libre, une des principales organisations anti-nazies allemandes à l’œuvre pas seulement à l’étranger mais aussi en Allemagne.

Malheureusement encore souvent on
croit généralement que le « Widerstand », la Résistance allemande au nazisme, a été un phénomène marginal, soit en raison du consentement populaire dont Hitler jouissait, soit de l’impitoyable et efficace machine de répression de l’opposition intérieure
Ce ne fut pas vraiment ainsi, et le démontrent les histoires de Sophie Scholl, des Weiße Rose, de l’Edelweißpiraten, des Swings Kinder, Otto et d’Elise Hampel…

Réunion du NKFD (Comité national pour la libération de l’Allemagne) Assis à la gauche du général Walther Kurt von Seydlitz-Kurzbach (acteur de la bataille et de la défaite allemande de Stalingrad, condamné à mort par le Troisème Reich), se trouve le communiste Erich Weinert, auteur de cette chanson.

Il faut ajouter que les plus implacables ennemis d’Hitler se trouvaient parmi ses subordonnés, certains à ses côtés. Beaucoup d’officiers de haut rang du Wehrmacht avait pressenti très vite l’immense tragédie dans laquelle Hitler allait précipiter l’Allemagne et l’Europe et s’activèrent depuis 1938 pour chercher à renverser le national-socialisme. Des hommes comme le brigadier général Hans Oster, l’amiral Wilhelm Canaris, le chef d’État-major de l’Armée Ludwig Beck, le feld-maréchal Erwin von Witzleben travaillèrent sérieusement à organiser un coup d’État qui aurait pu conjurer la guerre mondiale ; ils furent trahis par l’indécision de nombre de leurs pairs, mais aussi par l’« apaisement » des Anglais et des Français qui n’avaient rien compris aux visées de Hitler et qui trop longtemps s’illusionnèrent de pouvoir le calmer et contrôler avec quelque « brimborion »…
Le front de l’opposition parmi les rangs militaires s’élargit ensuite énormément après le début des l’opération « Barbarossa ». Des militaires de carrière comme le colonel Henning von Tresckow comprirent immédiatement le danger de l’ouverture d’un second front et en outre, furent dégoûtés des massacres menés par les SS et les Einsatzgruppen en Pologne et en Union soviétique, se convainquant définitivement qu’Hitler n’était rien d’autre qu’un « chien furieux » à abattre sans retard. Tresckow, avec le colonel Claus Schenk von Stauffenberg, fut l’inventeur de l’« Opération Valchiria », le plan pour tuer Hitler qui malheureusement échoua en juillet 1944 : von Stauffenberg fut fusillé, Tresckow se fit sauter avec une grenade, mais Hitler ordonna que son corps soit brûlé dans le four crématoire du camp de concentration de Sachsenhausen, où il fit expédier aussi tous les membres de sa famille.


Après la défaite allemande à Stalingrad, beaucoup d’officiers prisonniers adhérèrent au NKFD. Des militaires aristocrates, comme le général Walther von Seydlitz-Kurzbach, et des conservateurs, comme le feld-maréchal Friedrich Paulus, s’assirent aux côtés de militants communistes – comme Erich Weinert – et mirent au point des plans de propagande pour augmenter les désertions dans le camp allemand et, même, ils offrirent aux Soviétiques – qui refusèrent – d’organiser et d’entraîner quelques milliers de soldats allemands prisonniers pour les joindre à l’Armée Rouge. Beaucoup de membres du NKFD combattirent avec des unités de résistants le long des frontières allemandes, d’autres – les soi-disant « troupes de Seydlitz » – furent effectivement infiltrés en Allemagne et presque tous connurent une fin terrible des mains de leurs compatriotes.


« L’assassinat doit être tenté à tout prix. Même si
elle ne devait pas réussir, il faut faire une tentative de prendre le pouvoir à Berlin. Ce qui importe maintenant ce n’est pas tant l’objectif pratique du coup d’État, que de montrer au monde et à l’histoire que les hommes de la résistance furent assez courageux pour entreprendre le pas décisif. En comparaison à cet objectif, rien d’autre n’est important. » (Major-Général Henning von Tresckow)




Grondent par le monde,
Leurs cris autoritaires.
Sur leurs traces, le feu et les décès abondent.
Leurs hordes amènent l’esclavage et encore
Les gibets, la destruction et la mort.

Par la tromperie, par l’escroquerie,
Par l’assassinat, par les tueries,
Ils ont déshonoré l’Allemagne à la face du monde.
Ils ont volé et ont pillé tous les biens,
Et ont chassé des millions de gens.

Peuples du monde,
Prenez les armes,
Écrasez l’engeance fasciste.
Vous soldats allemands,
Libérez votre pays, en étouffant
Cette folie furieuse, qui répand le sang.

Frappez à mort les chiens qui vous ont précipités dans cette guerre
Et les peuples seront heureux et libres.

Retourne ton fusil
Soldat trompé, mon ami.
Des criminels règnent sur notre pays.
Suivre ces führers est de la haute trahison,
Insensée est la mort sur la berge de la Volga.

Viens de ce côté,
Pas ennemi des ouvriers.
Il n’y a pas trahison, quand on veut et on agit,
Pour une Allemagne libre, quand le peuple s’unit,
Et met fin à l’État nazi !

Peuples du monde,
Prenez les armes,
Écrasez la bête immonde.
Vous soldats allemands,
Libérez votre pays, en étouffant
Cette folie furieuse, qui répand le sang.

Frappez à mort les chiens qui vous ont précipités dans cette guerre
Et les peuples seront heureux et libres.


lundi 1 août 2016

TOUJOURS LENTEMENT

TOUJOURS LENTEMENT


Version française – TOUJOURS LENTEMENT – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – Immer langsam – Max Ehrlich – 1943



Humor und Melodie, mis en scène en septembre 1943
par des prisonniers dans le camp de concentration de Westerbork.




Écrite par Willy Rosen et Max Ehrlich pour le spectacle Humor und Melodie, mis en scène en septembre 1943 par des prisonniers dans le camp de concentration et de transit de Westerbork.
Interprétée par Max Ehrlich, avec Mara Rosen et Günther Witepski, dans une petite scène en carrosse située dans la période soi-disant « Biedermeier » (première moitié du 19ième siècle allemand), celui où, durant la Restauration, triomphait l’esthétique petit-bourgeoise.

« Prenons-la vie avec calme, inutile de courir, nous avons encore plein de temps… », chantaient-ils joyeusement à Westerbork, devant Albert Konrad Gemmeker, commandant allemand du camp… En août 1944, Gemmeker mit fin à toute activité récréative des prisonniers…
Pas même un mois après, Ehrlich, Rosen et beaucoup d’autres furent transférés à Auschwitz et à peine arrivés au camp, menés aux chambres à gaz.



Toujours lentement, toujours lentement,
Toujours en douceur
Nous avons beaucoup de temps
Il n'est pas encore l’heure
Toujours lentement, toujours en douceur
Alors soyons résolument calmes
Commençons par une pause
La hâte est inutile quand un carrousel nous entraîne.
Dans cette vie, on vient
Assez tôt pour prendre le temps.
Toujours lentement, toujours lentement !
Nous avons encore le temps.
Ce n’est pas si loin !