mercredi 21 octobre 2015

Katheline suppliciée

Katheline suppliciée

Chanson française – Katheline suppliciée – Marco Valdo M.I. – 2015

Ulenspiegel le Gueux – 8


Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).




Il l’attacha sur le banc de torture.
Il versa l’eau chaude dans l’estomac.



Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la huitième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les sept premières étaient, je te le rappelle :

02 Till et Philippe [[50640]]
03. La Guenon Hérétique [[50656]]
04. Gand, la Dame [[50666]]
05. Coupez les pieds ! [[50687]]
06. Exil de Till [[50704]]
07. En ce temps-là, Till


Je ne l’avais pas oublié… Mais voyons ce que tu as à dire de la huitième…


La huitième raconte l’histoire atroce du supplice de Katheline, la bonne sorcière, celle-même qui mit au monde de ses mains, Till et de son ventre, Nelle. Peut-être, t’es-tu posé la question de savoir pourquoi, parmi ceux qui l’aimaient bien, on l’appelait dans son village, Katheline, la bonne sorcière. Tout simplement, car c’en était une. Une vraie. Non pas qu’elle entretînt des relations diaboliques – tu sais comme moi et comme tout un chacun que c’est une impossibilité du simple fait que ni Diable, ni Dieu n’existent, mais on l’appelait ainsi, car elle soignait les bêtes et les gens par les simples, c’est-à-dire par les plantes – une méthode héritée d’une sagesse ancienne. Je t’ai déjà parlé de la sorcière telle qu’elle était dans les sociétés paysannes et de son rôle tout à fait essentiel de sage-femme, de soigneuse, de guérisseuse, de conseillère et de consolatrice.

Oh, ce n’est pas à moi que tu dois expliquer ce que sont les sorcières, ni pourquoi l’Église, qui entendait prendre leur place, s’est acharnée à vouloir les éliminer par tous les moyens. Elle alla jusqu’à inventer la Vierge et le culte marial…


Donc, comme tu le sais aussi et comme tout un chacun le devine, il existe des gens idiots, bêtes et malveillants, rongés par l’envie et l’avidité et pour qui tous les moyens sont bons pour faire de l’argent. Y compris, comme tu le verras ici, au détriment de leurs voisins ou d’une brave femme.

Oh, j’ai vu souvent cela et j’ai vu beaucoup de gens en souffrir. L’envie est une bête sournoise et méchante, je le sais bien.

Si tu sais cela, tu vas comprendre la suite. Katheline avait soigné les bêtes d’un fermier et celles d’un autre fermier, voisin du premier. Les animaux de l’un furent guéris ; par malheur, une vache du second périt. Et ce dernier accusa Katheline d’avoir tué sa vache par des procédés diaboliques. Évidemment, il n'en était rien, mais le mensonge porta et Katheline fut arrêtée sous l’accusation de sorcellerie, une des pires qui soit.

Je t’interromps, car je veux dire que ce type est une ordure…

En effet. Je continue mon récit. Il faut savoir que dans la justice de l’époque, telle que l’imposait l’Église, il fallait que le coupable avoue son crime. Cela partait d’une bonne intention et d’un bon sentiment ecclésiastique : l’aveu était le premier pas vers la repentance et la repentance mène au pardon et au salut. C’est d’ailleurs encore aujourd’hui le mécanisme fondamental de la confession et de l’absolution qui en découle. Donc, pour en quelque sorte aider l’accusé à faire ce premier pas vers le salut, on le torturait avec pas mal de sérieux, de technique et de raffinement. Ensuite, il ne restait plus qu’à le condamner soit à la peine de mort, généralement agrémentée de nouvelles tortures, soit à un supplice, le tout en place publique. Il fallait bien impressionner les foules et les tenir dans une atmosphère de peur. Le supplice qu’on inflige à Katheline est terrible (on lui pose sur le crâne de l’étoupe et on lui incendie ainsi la tête) et elle est tellement meurtrie par ces tortures à rallonge qu’elle est devenue folle et comme, avec ses pieds brûlés (c'était une des tortures précédentes), elle est incapable de marcher, ils l’emmènent en chariot hors du territoire de Damme pour l’exil auquel ils l’ont, en plus, condamnée.

Que voilà de braves gens ! Ils ont vraiment tout fait pour sauver Katheline de l’emprise du diable. Encore que je ne pense pas que le feu et les flammes dussent l’effrayer beaucoup… Quelle bande de sadiques ! Et dire que ça se passait ici quelque part… Mais sûrement, le supplice imbécile qu’ils infligent à Katheline n'était qu’une goutte dans l’océan de douleurs, de tortures et de massacres qui va submerger l’Europe (sans compter l’Amérique…) de ce temps-là. Tu fais bien Marco Valdo M.I., mon ami, de relater ces épouvantables événements, car la folie humaine, surtout quand elle est institutionnalisée, est redoutable et est toujours prête à se réveiller. Alors, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde inquisitorial, délateur, envieux, avide, sadique et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Katheline la bonne sorcière, en ce temps-là,
Par des simples et sans prières
Sauva de la mort sans autres manières
Les animaux d’un fermier de l’endroit.

Un bœuf, trois moutons, un cochon
Mais pas la vache de celui-là
Mal lui en prit, car le félon
De jeter des sorts l’accusa.

Accusation sans fondement et infâme.
On arrêta la bonne femme.
On la condamna à avouer ;
Par la torture, à avouer.

Le bourreau la mit nue et la rasa.
Il l’attacha sur le banc de torture.
Il versa l’eau chaude dans l’estomac.
Katheline vomit tant et tant de vomissure.

Avoue : tu es une sorcière.
Je n'avoue rien. j’aime les bêtes.
j’ai soigné la vache par des remèdes.
Avoue : tu es une sorcière.

Tu me voulus pour épouse dans le temps.
Pourquoi viens-tu si tard ?
Le nombre sacré tue ceux qui veulent m'avoir.
Le greffier dit : elle est folle, maintenant.

À Damme, le juge condamna Katheline
À avoir la tête brûlée et un exil de trois ans.
Sur la tête rasée de Katheline, on mit les étoupes.
Elles brûlèrent longtemps, longtemps.

Katheline gémit, pleura, cria, hurla ;
Dessus sa tête, enfin, les flammes cessèrent.
On détacha Katheline la bonne sorcière
Et hors de la ville, sur un chariot, on la mena.



mardi 20 octobre 2015

BERCEUSE DU CONTREBANDIER

BERCEUSE DU CONTREBANDIER

Version française – BERCEUSE DU CONTREBANDIER – Marco Valdo M.I. – 2015
d'après la version italienne tirée de Lago di Como on the Blog
d'une chanson en lombardo « laghèe » – Ninna nanna del contrabbandiere – Davide Van De Sfross – 1999





Papa a déjà son sac sur le dos
Plein de tant de choses





Lucien l'âne mon ami, ce soir, je t'offre une berceuse. Cette berceuse esst une version française d'une version italienne d'une chanson en laghée, langue des montagnes et des lacs que chérit l'excellent Davide Van de Sfroos, qui est aussi l'auteur de l'étonnant Fils de Guillaume Tell [[21743]].

Une berceuse, quelle idée merveilleuse. J'adore les berceuses. Et j'aime aussi beaucoup ce fils de Guillaume Tell.

À mon avis, tu n'es pas le seul. Cependant, en italien, les berceuses s'appellent des « ninna nanna », une onomatopée très évocatrice qu'on a envie de reproduire telle qu'elle en français, mais…

Mais quoi donc, Marco Valdo M.I. mon ami ?

Mais justement, je m'y suis cassé les dents.Car, figure-toi, Lucien l'âne mon ami, ces ninna nanna et il y en a des tas, sont parmi les canzones celles où je peine le plus à trouver une version française qui ait l'air d'une berceuse. Car comment traduire, transposer une allitération, ou des mots qui changeant de langue changent de configuration. Traitée littéralement, une ninna nanna n'a rien d'une berceuse. Il m'a donc fallu tenter le grand saut… En voici le résultat.

Je vois et c'est pas mal du tout. Je vois surtout que tu as repris des bouts de comptines françaises et aussi que tu en as utilisé certaines ficelles. Mais ça tient la route. Formellement. Quant à ce que raconte la canzone, peux-tu en dire un peu.

Eh bien, comme le titre l'indique, c'est une histoire qui se passe en montagne, pays de contrebande, dans une petite maison d'un de ces minuscules villages et quelqu'un, une grande sœur, un grand frère endort un petit gars en lui serinant l'histoire de son père qui exerce la nocturne profession de contrebandier. Tu sais, Lucien l'âne mon ami, la misère montagnarde ne laissait pas tellement d'autres choix aux gens des hauts alpages. La vie est dure en altitude, les hivers sont longs et les ressources limitées. Alors, on compense par la contrebande dans les pays de frontière et tant que les frontières ont du sens. Ou alors, on devient douanier. Donc, là-bas, on passait du tabac, tant que le prix du tabac en Suisse était plus bas qu'en Italie. Ici aussi, on passait le tabac, le vin, l'alcool entre la France et nos régions. Ici, on se pourchassait en voiture ; là-haut, les contrebandiers passaient à pied ou parfois, avec un âne (comme nous pourrions le faire…), avec de grands sacs sur le dos et quarante kilos de marchandises.

Si j'ai bien saisi, ce type de contrebande pédestre ne se pratique plus… J'ai même entendu dire que les villages où vivaient les « contrebandiers » (en fait des paysans montagnards) sont dépeuplés à présent. Comme bien de campagnes aussi… Où sont donc passés les paysans ? Cela dit, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde plein de frontières, d'États, de barrières et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Fais dodo, Colas, petit frère
Fais dodo, t'auras du gâteau
Fais dodo et rêve à ton père
Fais dodo, tu seras grand bientôt.


Fais dodo, l'enfant, fais dodo
Papa a déjà son sac sur le dos
Et il grimpera dans la nuit...
Prie la lune qu'on ne le prenne pas, prie
Prie l'étoile d'éclairer où il va, prie
Prie le chemin de le ramener ici, prie
Fais dodo, Colas, petit frère
Fais dodo, t'auras du gâteau
Fais dodo et rêve à ton père
Fais dodo, tu seras grand bientôt.

Fais dodo, mon enfant, fais dodo
Papa a déjà son sac sur le dos
Plein de tant de choses
Dedans, il y a son courage
Dedans, il y a sa peur terrible
Et les mots qu'il ne peut dire...

Fais dodo, Colas, petit frère
Fais dodo, t'auras du gâteau
Fais dodo et rêve à ton père
Fais dodo, tu seras grand bientôt.


Fais dodo, mon enfant, fais dodo
Tu rêves d'un sac sur ton dos
Pour grimper derrière ton père...
Dans cette vie où on vit de fraude
Dans cette vie où on rêve de fraude
Dans cette nuit où on prie en fraude

On prie le Seigneur à voix basse...
Avec son sac où la croix dépasse.
Fais dodo, Colas, petit frère
Fais dodo, t'auras du gâteau
Fais dodo et rêve à ton père

Fais dodo, tu seras grand bientôt.

lundi 19 octobre 2015

ALLAH

ALLAH

Version française – ALLAH – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – AllahBisca – 1999
Texte de E. Manzo, S. Maglietta
Album : Lo sperma del diavolo (Le Sperme du Diable)


LE FESTIN DES DIEUX
Bernard De Ryckere - 1570


Hé hé, Lucien l'âne mon ami, viens donc voir la chanson que voici, que voilà, que je viens de traduire. Ce n'est pas une chanson très nouvelle, elle date du siècle dernier, mais rien qu'à son titre, on comprend qu'elle a une certaine actualité. Elle s'intitule tout simplement Allah.


Avec un titre comme Allah, en effet, elle peut paraître d’actualité ; on n'entend plus parler que de ça. Mais je te dirai que moi, l'actualité, je m'en contrefiche. L’actualité est cette chose déjà périmée au moment où on en parle. Avec l'actualité, on perd son temps ; il faut courir pour la suivre et si jamais, on la rattrape, elle se dissout. Mon idée est que les choses du monde sont trop importantes et trop complexes pour se soucier de l'actualité. Il est aussi temps de mettre au jour certaine inertie qui introduit la nécessaire lenteur de la vie. Moi, par exemple, je me déplace lentement, mais depuis tant de temps et puis, peu importe la longueur du chemin parcouru, car il reste toujours le chemin du début jusqu'à sa fin. Il forme un tout. Toutes ces histoires d'Allah, Jésus, Bouddha sont tellement sassées et ressassées que leur présent n'a aucun sens. L'horreur d'hier a effacé celle d'avant-hier ; celle d'aujourd'hui avale celle d'hier… Quant à demain et après-demain et après… Panta Rhei.

D'accord, Lucien l'âne mon ami, ce sont là de brillantes réflexions, mais je me demande, si des fois, tu n'aurais pas mangé trop de foin de philosophie… Cependant, tu as raison, cette chanson n'a de valeur en regard de l'actuel qu'en raison-même de son intemporalité. En clair, elle vaut aujourd'hui ce qu'elle valait hier et ce sera pareil demain. Car…


Car ?, dit Lucien l'âne d'un air un peu interdit.


Car, laisse-moi reprendre mon souffle et rassembler mes idées que je viens de laisser filer quand tu m'as interrompu…


Retrouve tes idées et ton souffle, Marco Valdo M.I. mon ami, et dis-moi de quoi elle cause cette chanson et comment.

Je commencerai par le comment. Elle se oint d'huile d'ironie, huile sainte s'il en est. Ainsi ointe, elle enfourche le cheval du héraut et dénonce – l'air de rien – la plus grande escroquerie de tous les temps, à savoir la religion.


La religion ?, dit Lucien l'âne. Mais laquelle ?


Oh, elle ne fait pas trop le détail, car ces religions se valent toutes. Donc, ici, la religion signifie toutes les religions ou n'importe laquelle. Bref, donc, j'ai usé du mot escroquerie, mais j'aurais aussi bien dit : tour de passe-passe, bonneteau, élucubration, vaticination, divagation, entourloupe, embrouille, carambouille, cavalerie céleste, ersatz, contre-façon, micmac. Là, tout n'est que message et mensonge, propagande et prêchi-prêcha. Pour savoir précisément ce qu'en dit cette chanson, il me semble que le mieux est de la lire ou de l'écouter. Je n'en dirai rien de plus que ceci : les faussaires y sont dénoncés et leurs noms sont clairement prononcés : Allah, Jésus, Bouddha, Shiva, Mahomet, Joseph, Abraham… J'ajoute volontiers : et tous les autres.


Je comprends ça, dit Lucien l'âne en hochant le crâne. Je le comprends, car la liste ne peut être close ; elle est longue, pour ne pas dire infinie, la liste des charlatans et des prophètes…


Ainsi pour résumer la chose, c'est une chanson iconoclaste et forcément, athée. Comme ça, tu sais tout.


Va pour la chanson iconoclaste et athée, j'aime ça. Tu as donc bien fait de la mettre en langue française afin, comme on dit dans les jugements, afin que nul n'en ignore et maintenant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde adepte, inféodé, emprophétisé et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




Allah est grand, Jésus est maigre
Et Bouddha est si gras que même sa graisse est sacrée
On croit être dans une fête foraine
Avec ses attractions, ses lumières et ses fusées :
« Le Paradis est ici. Venez chez moi ! »
« Peuple élu, viens chez moi ! »
La marchandise exposée est toujours la même :
Paix Éternelle et Justice Universelle.
Mais ensuite on creuse, toujours plus bas, on creuse
Il y a une femme à payer
Puis un jeu un peu brut et vague
Pour, s'il en est besoin, confirmer
Que c'est le mâle, le mâle qui commande.
Shiva, Mahomet, Saint Joseph et Abraham
Chacun avec son style de Dieu fait sa réclame :
« Venez à moi et vous serez bénits.
Si vous suivez mon credo, vous irez au Paradis. »
Allah est grand, mais les Arabes tout petits,
Bouddha est gras et les Hindous très amaigris
Et Jésus-Christ, cet ascète émacié
De l'Occident gras est le symbole incarné !

LE DÉPART DU CROISÉ : LE PREUX ANSELME

LE DÉPART DU CROISÉ : LE PREUX ANSELME

Version française – LE DÉPART DU CROISÉ : LE PREUX ANSELME – Marco Valdo M.I. A – 2009
Chanson italienne – La partenza del Crociato (Il prode Anselmo) – Giovanni Visconti Venosta – 1856



Le Sultan pour le briser
Fit tailler un pieu piquant
Mais Anselme prévoyant
Dans son froc avait mis l'acier.



Grâce à ma génitrice, qui au dernier salon du livre de Turin s'est longuement entretenue avec la splendide Dame Viglongo, propriétaire de la maison d'édition homonyme de Turin depuis 1945, je suis entré en possession de la réédition du « Le Preux Anselme – Le départ du croisé pour la Palestine ». L'édition originale remonte à 1944 sur les presses des Éditions Daniel de Rome, depuis absorbées par la Viglongo et on y trouve des illustrations de Livio Apolloni (1904-1976), célèbre illustrateur et auteur de BD romain actif dans les années 20 et après la seconde guerre et auteur, entre autres, d'une BD de « La Ferme des Animaux » de George Orwell.
Ce petit volume se conclut avec une étude notable de Walter Fochesato, spécialiste de la littérature pour enfants et de l'histoire de l'illustration et coordinateur rédactionnel du mensuel « Andersen. Le monde de l'enfance »; postface dont je tire la plus grande partie de cette introduction.
Alessandro

Giovanni Visconti Venosta (Milano 1831-1906) écrit dans ses « Souvenirs de jeunesse » : … « Sur la fin de cet automne [1856], j'écrivis une farce poétique, à laquelle ne manque pas une certaine notoriété. […] Nous étions près de la rentrée scolaire, et un jour, une bonne dame, qui habitait près de notre maison de Tirano (Valtellina), vint chez moi avec son fils qui était élève au gymnase de Côme , je crois. La mère me dit que son fils était tout mortifié, car il n'avait pas réussi à faire son devoir d'automne, donnés par son professeur. En fait, il l'avait commencé, mais il ne pouvait le terminer. L'enfant pleurait presque, et moi, me laissant attendrir, je m'offris à finir ce foutu devoir. Il s'agissait d'un poème, dont le sujet, choisi parmi ceux en vogue dans les écoles en ces temps-là, était : « Le départ du croisé pour la Palestine ». L'élève avait commencé son poème ainsi :
« Passe un jour, passe un autre
Jamais ne revient notre Anselme
Car il était fort dégourdi
Il alla à la guerre et mit son casque... »
Il s'était arrêté là. En lisant ces vers me passa par al tête une tentation mauvaise, mais irrésistible; je ds à la mère et au fils qu'ils reviennent le jour suivant et que je l'aurais fini ce poème. Je courus à mon bureau, je répétai ces vers en les déclamant et le reste vint de lui-même.
Le jour suivant quand la mère et le fils revinrent, le crime était consommé. J'écoutai sans remords leurs mots de remerciement et je remis la feuille.
Il se passa quelques mois. Tandis que je passai un examen à l'Université de Pavie, je remarquai que les professeurs me regardaient avec une certaine curiosité, parlant à mi-voix entre eux et riant. L'examen fini, l'un d'eux me raccompagna et me dit : « Donc... « Passe un jour, passe l'autre... »... C'est vous l'auteur de la Ballata ? Alors, en retour, je l'interrogeai de mon côté, et je sus qu'il avait eu mon « Croisé » par un de ses amis, professeur à Côme. Peut-être le professeur de ce fameux élève. À partir de ce jour, mon Croisé chemina longuement à mon insu, et je le rencontrai à tout moment, parfois réduit, parfois augmenté, et souvent malmené. »
.



Marco Valdo M.I., qui écrivit plus récemment « La Croisade de Pierre », se réjouit hautement de ce poème aux saveurs moyenâgeuses et racontant – bien avant lui – l'aventure du croisé. Il n'a pas pu s'empêcher, pris d'une « intention mauvaise », de le traduire illico, c'est-à-dire dès après en avoir eu connaissance. Il en abandonna même la lecture d'un roman de Saramago, que par ailleurs, il recommande tout autant à ceux qu'un soir d'été de lecture et la proximité de la mort n'effrayent pas trop. Au fait, le titre de ce roman est en français : « Les intermittences de la mort » et en portugais, langue dans laquelle il fut écrit : « As Intermitências da Morte » et en italien, la chose va de soi, « Le Intermittenze della Morte ».

Qu'on ne s'attende pas au sublime récit, façon Chanson de Roland, ni à certain lyrisme épique... Quoique... Ce lyrisme-là est bien présent, mais il sombre dans le pataquès et joyeusement. Les vers sont chaotiques et boitillants... Par parenthèse, on comprendra que l'helme (helmet, elmo...) n'est autre chose que le heaume ou le casque et ça vous a un de ces airs de chevalerie... ou de feux de Saint Elme, rien de plus fulgurant. On l'aura compris, si le Preux Anselme est ridicule, c'est bien ainsi qu'il convient qu'il soit. L'ironie et la dérision ont tissé leur toile tout au long de cette catastrophique histoire. C'est ce qui d'ailleurs fait son charme, sa réputation et l'a propulsée cent cinquante ans plus tard, ici même.
« Le Preux Anselme » a connu diverses heures de gloire et notamment, durant le ventennio (période où fleurit le goût de la croisade fasciste...) où l'idée de partir combattre au loin titillait certain Rodomont au menton carré et au crâne dégarni. Mais là aussi, malgré toutes les précautions, malgré de sensibles modifications imposées d'en haut , lesquelles modifications et versions sont reprises ici entre [...], le Preux Anselme poursuivit son œuvre de destruction de la forfanterie et de l'appétit de gloriole.

Les successeurs du Rodomont au menton dressé feraient bien de méditer la leçon et éviter toute forme de croisade ou même, de lutte contre l'Infidèle, contre l'étranger, contre ceux venus d'ailleurs.

Gloire donc au Preux Anselme, à ses pompes et à ses œuvres !

Cela dit, suivons les aventures de cet inestimable croisé.

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.


Passe un jour, passe l'autre
Jamais ne revient le Preux Anselme
Car c'était un grand apôtre
Il alla à la guerre et mit son casque...

Il mit son casque sur la tête
Pour ne pas se faire trop mal
Et partit la lance en tête
Á cheval sur un cheval.

Sa belle l'embrassa
Lui donna un baiser et dit : « Va ! »
Autour du cou, elle lui plaça
Un flacon de pastis plat.

[Et sa mère qui l'embrassa
Lui donna un baiser et dit : « Va ! »
Mais ne fais pas le malin
Avec les sous de papa !]

Puis, elle lui donna un anneau doré
Gage sacré de sa foi.
Elle lui mit dans son barda
Jusqu'aux chaussettes pour ses pieds.

Ce fut dès mâtines
Qu'Anselme sortit fier et beau
Pour aller en Palestine
Conquérir le Tombeau.

Il n'alla pas par la voie ferrée
Comme aujourd'hui la machine à vapeur.
En ces temps-là, on ne ferrait
Pas la voie, mais le voyageur.

Sa cravate de fer forgé,
Et son gilet de cuivre doré
Il voyageait, c'est vrai, porté
Mais le cheval allait à pieds.

De ce jour, il ne fit qu'aller
Aller toujours, aller, aller...
Quand au pied d'une chaumière,
Il vit un lac et c'était la mer.

Méfiant... et pensif, il s'arrêta
Sagement il médita
Puis se penchant, et d'un doigt
À bon compte, il l'essaya.

Lorsqu'il fut sur le bâtiment,
Il lui vint le mal de mer
Mais Anselme en un moment
Remit son déjeuner à l'air.

[La Cité de Constantin
En le découvrant trembla.
Elle voulut trinquer au vin
Mais le Coran l'en empêcha]

Le Sultan pour le briser
Fit tailler un pieu piquant
Mais Anselme prévoyant
Dans son froc avait mis l'acier.

Pipes, tapis, croissants
Sabres, yatagans
Odalisques, minarets,
Le Sultan déjà tout emballait.

Quand près de Salamine
Une vilaine soif le tourmenta
Anselme délaissant la marine
Pris son casque et boire s'en alla

Mais le casque le croirez-vous
Tout au fond, avait un trou
Et il mourut de soif en trois jours,
Sans s'en apercevoir, ce balourd.

[N'avait-il pas lu , pauvre cœur,
Le bon docteur Amal ?
Ne savait-il pas que pour l'homme en sueur
L'eau glacée est fatale.]

[Sur la fiasque d'essence
Il mit sa lèvre et fit « glou, glou... »
Sur le champ, il tomba éteint.
Et le Preux Anselme fut !]

Passe un jour, passe l'autre,
Jamais ne revient le guerrier
Car c'était un grand apôtre
Il alla en guerre avec son cimier.

Il mit son cimier sur la tête
Mais le fond, il ne regarda pas
Et ainsi advînt cela

Que jamais il ne revînt de la conquête!