mercredi 19 août 2015

LE BARON FANFULLA DE LODI


LE BARON FANFULLA DE LODI

Version française – LE BARON FANFULLA DE LODI – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – Il barone Fanfulla da Lodi - anonimo





Qui l'a dans le cul se le garde

Et protège son doigt.








Si je dis « Bartolomeo Tito Alon », né à Basiasco, le 1
er septembre 1477 et mort à Pavie, le 24 février 1525, je crois que ce nom dirait quelque chose à peu de gens. Peut-être à beaucoup d'entre eux, le nom avec lequel il est passé à l'histoire, c'est-à-dire Fanfulla da Lodi, dirait davantage. C’est un des mythiques « condottieri » italiens, valeureux, d'esprit altier et hautain, méprisant du danger à la bataille et cetera. Piero Novati dit de lui : « Il n'y a pas de combat important à cheval du Seizième siècle auquel Fanfulla n'ait pas participé, d'abord comme simple soldat de fortune et ensuite comme capitaine avec sa troupe de cinquante hommes d'armes directement subordonnés à son commandement et à sa solde ». Les condottieri italiens du XVIe siècle, qui combattaient justement à la solde des puissances qui avaient fait de l'Italie leur champ de bataille préféré (France et Espagne en premier), eurent à subir avec le Risorgimento le mythe d'un pays qui n'existait littéralement pas ; en devant servir d'exaltateur de ses « qualités guerrières » (à l'Italie), ces mercenaires (quels mercenaires c'étaient !) se retrouvèrent par exemple à combattre tous ensemble dans une joute chevaleresque dans la plaine entre Corato et Andria, dans les Pouilles, donnant lieu à ce qui est passé à l'histoire comme la « Disfida de Barletta » (Défi de Barletta) qu'on nous a tant servi à titre d'exemple de la « vertu italienne contre le lâche étranger » depuis le temps de Massimo d'Azeglio (entretemps, d'autre part, en Italie, on remportait les défis chevaleresques pendant que n'importe quelle armée des puissances européennes en faisait (de l'Italie) son très confortable champ de bataille en semant deuil et ruines).

Fanfulla da Lodi a le rôle principal de cette très célèbre chansonnette ; une « chanson paillarde ». Eh bien oui : les CCG ne s'arrêtent devant rien. La « paillarde » renvoie à des temps lointains, d'université élitiste, du fait que des riches, des rejetons bons à rien qui pouvaient se permettre, en attente de devenir la classe dirigeante, de s'amuser à faire le casse-cou avec l'argent de papa ; ce n'est pas pour rien qu'elle fut littéralement balayée par '68 ( tout en survivant dans quelques facultés, particulièrement les juridiques, dans quelques universités, et généralement liée à une tradition de droite). Malgré cela, dans quelques chants – au moins parmi des plus anciens, il est possible de trouver des piques considérablement intéressantes, particulièrement de dérision de certaines « vertus dorées » ; ainsi dans cette « Fanfulla ». Là, le condottiere est présenté, pour ainsi dire, dans les coulisses : finies les batailles et les défis, le voici dans la peau d'un petit homme obsédé qui réussit à escroquer une prostituée en en tirant cependant une très amère (et bien méritée) surprise.

Une « chanson contre la guerre » ? Eh bien, s
i elle l'est, elle l'est pour d'excellentes raisons, Charles Martel revient de la bataille de Poitiers [[20274]] de Fabrizio de André (et Paolo Villaggio), est aussi « Fanfulla », qui semble bien être son ancêtre direct ; le même « guerrier » cueilli dans un instant fort peu vertueux et édifiant, le même traitement réservé à la donzelle facile, le même « esprit » qui traverse les deux chansons. « Carlo Martello », écrit par un nonchalant étudiant de jurisprudence (qui ne passera jamais sa licence ) de bonne (bien plus, d'excellente) famille, est une chanson paillarde de plein droit. Sans compter que, dans la strophe finale de la « Fanfulla », là où on énonce la très célèbre « Loi de Volga » (qui fait contrepoids à l'aussi célèbre « Loi de la Menga » fondement même de la plus célèbre composition paillarde italienne, le poème Il processo di Sculacciabuchi (Le procès des Sculacciabuchi) écrit en 1899 par un étudiant du nom de Rosati, qui ensuite ne devint rien de moins que ministre de la Justice), on énonce le principe universel de toute guerre.

De ce chant, existent d'innombrables versions ; il s'agit, probablement d'un des rares chants paillards qui ont connu le processus de transformation en un véritable chant populaire. Le texte ici – repris de it:wikipedia – est le plus complet.


Je ne te cache rien, moi Lucien. Tu es mon ami l'âne et tu le sais bien. Cependant, il faut que je t'avoue la chose comme elle est : cette fois-ci, je me suis amusé à mettre en français cette chanson. Dis-moi quand même, car je me suis posé la question… Toi qui es allé partout et dans tous les temps, n'as-tu pas connu le sieur Fanfulla, baron de son état ?


Bien évidemment que si que j'ai croisé ce couillon ; car c'en était un vraiment, tu peux me croire. Rompre ainsi sa lance au premier combat… Si tu vois ce que je veux dire ; franchement, ça ne se fait pas. Sans être vantard, ni crâneur, ni bravache, ni épateur, ni prétentieux, ni esbroufeur, ni hâbleur, ni frimeur, ni fanfaron, ni matamore, ni rodomont, ni fier à bras, je t'avouerai que au long de mes longues pérégrinations, comme je suis à présent (et depuis longtemps) équipé comme un âne, je n'ai pas manqué une occasion d'user de mon tromblon. Mais jamais, au grand jamais, je n'ai eu recours au goldon. D'ailleurs, ils sont trop petits.


Oui, Lucien l'âne mon ami, j'ai compris. Mais Fanfulla dans tout ça ?


Ah oui, Fanfulla, ce couillon… Comme baron, il était un peu con. Il bataillait à gauche, il bataillait à droite et il bataillait au milieu et du coup, il mourut pas bien vieux et encore, lui, il fit long feu. Tel est le sort des condottieres.


Merci beaucoup de la précision. Cela dit, j'ai vérifié, pour éclairer ta lanterne, la loi de Menga et celle de la Volga à certaine source sûre et encyclopédique. Je conseille vivement à ceux qui lisent l'italien d'aller y jeter un coup d’œil et même plus. J'y ai trouvé confirmation de ces deux lois et moultes explications qu'il serait fastidieux de reprendre ici et maintenant (hic et nunc!). Cependant, j'y ai trouvé quelques corollaires intéressants en « talien » (comme dit Montalbano quand Sergio le traduit en français ; dans l'original (en siculo-camillerien) : « taliano »). Je cite et je traduis à la volée...


Comme d'habitude, dit Lucien l'âne en riant, tu ne fais jamais autrement. À moi, tu ne peux pas m'en raconter, je te vois faire.


Donc, dit Marco Valdo M.I., arrête d'agiter ta queue et écoute ; je cite et je traduis à la volée :
Da questa legge derivano tutta una serie di preziosi corollari, conseguenze fondamentali e inconfutabili di tale legge e ormai capisaldi della fisica moderna: (De cette loi dérivent une série de précieux corollaires, conséquences fondamentales et irréfutables de cette loi et désormais fondements de la physique moderne:)
  • Legge di Keplero: soffri di più se il cazzo è nero (On souffre plus si le vit est noir)
  • Legge del Volga: chi l'ha in culo se lo tolga (Qui l'a dans le cul, l'ôte)
  • Legge del Bisenzio: vedi BISENZIO [[10493]]: chi l'ha in culo soffra in silenzio (Qui l'a dans le cul, souffre en silence) voir en français Bizensio [[22866]]
  • Legge di Avogadro: non esiste cazzo quadro (il n'existe pas de vit carré)
  • Legge di Gay-Lussac: cazzo in culo fa cic-ciac (vit dans le cul fait chic-chiac ou chic sac ?)
  • Legge di Fagioli: cazzo in culo 'un fa figlioli. (vit dans le cul ne fait pas d'enfants)
  • Legge di Voghera: anche la bionda ce l'ha nera. (même la blonde l'a noir)
  • Legge di Sigfrido: se m'inculi non mi fido. (si on m'encule, je ne fais plus confiance)
  • Postulato di Livello: venir nel culo non è bello. (venir dans le cul n'est pas beau)
  • Principio di Archimede: cazzo in culo non fa erede. (vit dans le cul ne fait pas d'héritier)

Ah ben, on s'amuse en Italie. Vaut mieux ça qu'une nuit avec le Pape et une semaine au Vatican. Tiens, je me souviens d'un coup que Ventu avait dit quelque part dans ce foutu labyrinthe que toute chanson dans les CCG finit tôt ou tard par être traduite… Voilà, c'est fait. Comme quoi, Ventu finit toujours par avoir raison. Et reprenons notre tâche qui consiste essentiellement, je te le rappelle, non pas à étudier les fondements physiques et le physique des fondements, mais à tisser le linceul de ce vieux monde répétitif, sinistre, somnambule et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien l'âne.




Le baron Fanfulla da Lodi,
Condottière de grand renom,
Fut conduit un soir en catimini
Chez une dame de belles façons.

La chaste hallebarde de Fanfulla
Était novice aux duels d'amour
Mais à la vue d'un si bel atour,
Il empoigna son braquemart et l'enfonça.

Et il cavala, cavala, cavala
Enfin Fanfulla se lasse.
Au réveil, l'abjecte baillasse
Lui susurra : « Cent écus, tu me dois. »

Vaffancul, vaffancul, va te faire foutre
Lui répond Fanfulla en colère
Je t'ai déjà donné vingt écus
Et le reste, tu te le mets dans le cul

Un jour passe, deux jours, trois jours
Fanfulla, inquiet, regarde son oiseau
Mais, se dit-il, quel est ce mal nouveau
Que la nature nous donne ce jour ?

Il fit appel à un célèbre docteur
Il vint, il vit et il dit
« Baron, c'est un grand malheur,
Je dois amputer votre vit.»

La queue sèche de Fanfulla, encore fière
Fut déposée dans une macabre bière.
Mille vierges firent la compétition
Pour lui chanter cette chanson :

« Tu fis le fol, fis le fol, fis le fol
Sans gant, sans gant, sans gant
Tu fis le fol, fis le fol, fis le fol
Sans gant et te voilà sans gland ! »

La morale de cette histoire
Renvoie à la loi de la menga :
Qui l'a dans le cul se le garde
Et protège son doigt.

Mais au-delà de cette loi,
Il y a aussi la loi de laVolga :
Qui l'a dans le cul l'ôte du sien
Et le met dans le cul du voisin !


lundi 17 août 2015

CHANT DES MALFAITEURS


CHANT DES MALFAITEURS


Version française – CHANT DES MALFAITEURS – Marco valdo M.I. – 2015
Texte de Attilio Panizza
Sur une musique populaire anonyme


Répression des malfaiteurs vers 1900
Mais vite, les jours viendront pape, rois et seigneurs
Avec le
urs sbires tomberontPar le fait des malfaiteurs.



Connu simplement
aussi comme l'« Hymne de Panizza », il est sans doute un des chants anarchistes de langue italienne les plus connus. On y décèle évidemment aussi une composante antimilitariste. Le sculpteur anarchiste milanais (Attilio Panizza) le publia anonymement sur le numéro unique de L'amico del popolo (L'Ami du peuple) du 29 mai 1892 ; il « lui fut officiellement attribué » seulement en 1899 par Carlo Frigerio dans son célèbre opuscule Il canzoniere dei ribelli (Le chansonnier des rebelles). On peut le trouver dans le Canzoniere International (Chansonnier International) sur le disque Gli Anarchici 1864-1969 (Les Anarchistes 1864-1969) de 1973.




À nos cris, à nos gémissements
De populace bernée,
La ligue des puissants
Tremble effrayée.
Princes et magistrats
Crient avec les seigneurs
Que nous sommes des enragés,
De rudes malfaiteurs.

Nous ne sommes ni fous, ni tristes;
Ni barbares, ni vauriens;
Nous sommes des anarchistes
Militant pour le bien.
Et le juste et le vrai recherchant,
Nous cherchons à corriger les erreurs.
C'est pourquoi, on nous a mis au ban
En nous traitant de malfaiteurs.

Dépêche-toi de t'épandre,
Ô soleil de l'avenir !
Nous voulons vivre libres,
Nous ne voulons plus servir.

Nous sommes les enfants du travail
Et d'accord avec le travail,
Nous voulons échapper aux griffes
Des vils patrons avides
Qui nous ont volé
Notre pain, à nous travailleurs
Et pour ça, ont proclamé
Que nous sommes des malfaiteurs.

La Nature, mère commune,
Ne refuse ses fruits à personne
Et ces castes de goinfres et de ladres
Volent ce qui est à tout le monde.
Qu'en commun, on vive,
On travaille et on se réjouisse :
Voilà notre bonheur
À nous les malfaiteurs.
Dépêche-toi de t'épandre,
Ô soleil de l'avenir !
Nous voulons vivre libres,
Nous ne voulons plus servir.

Qui répand l'imposture
Enveloppé dans sa noire tenue,
Qui nie la nature,
Nous le fuyons comme la peste.
Nous méprisons les dieux célestes
Et de leurs faux cultes.
Par la vérité, nous curons les erreurs
Voilà pourquoi, nous sommes des malfaiteurs.

L'amour rassemble
Les affections naturelles
Et n'a pas besoin de rites
Ni des liens du mariage.
Nous de ces sordides marchés,
Nous voulons préserver les cœurs.
Voilà pourquoi les maires et les curés
Nous appellent malfaiteurs.
Dépêche-toi de t'épandre,
Ô soleil de l'avenir !
Nous voulons vivre libres,
Nous ne voulons plus servir.

Par la tromperie, ils ont divisé
Villes, peuples et terres ;
D'où les injustes inimitiés
Qui engendrent les guerres.
Nous qui en suivant la vérité
Crions tous en chœur
Que la patrie est le monde entier,
Ils nous appellent les malfaiteurs. 

L'Église et l'État,
La bourgeoisie avide
Se disputent à qui a créé

La voie de la liberté ;
Mais vite,
les jours viendront

pape, rois et seigneurs
Avec le
urs sbires tomberont

Par le fait des malfaiteurs.


Alors nous verrons s'épandre
Le sol
eil de l'avenir.
En paix,
nous pourrons vivre
En liberté,
nous réjouir.

dimanche 16 août 2015

NOËL

NOËL


Version française – NOËL – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson allemande – WeihnachtenKurt Tucholsky1918

Texte de Kurt Tucholsky, publié sous le nom de Kaspar Hauser (un de ses pseudonymes) sur Die Weltbühne du 19 décembre 1918
Musi
que de Hanns Eisler
Interpr
étée par Ernst Busch in “Ernst Busch Singt Tucholsky Und Brecht – Deutsches Miserere »




Kurt Tucholsky


Eh bien, il nous fallait vraiment une chanson de Noël !

Sauf que celle de Tucholsky - écrite en décembre de 1918, à peine plus d'un mois après la fin de la Grande Guerre, dont l'Empire était sorti abîmé par la faute des « idées spartakistes et des socialistes qui empoisonnaient l'armée allemande », comme le dit le grand général Ludendorff, et en plein dans la rébellion socialiste qui de là à peu serait écrasée dans le sang – ce n'est pas vraiment une chansonnette rassurante…


Ah, Lucien l'âne mon ami, tu connais assez Tucholsky pour savoir qui il était et quel talent et quel tempérament l'animaient. C'était un homme qui savait faire deux choses : penser et écrire… dans cet ordre. Entre les deux, il était journaliste. Enfin, il y aurait beaucoup de choses à dire de ce mot de « journaliste » et de ce qu'il recouvre. Mais peut-être n'est-ce pas le lieu, ni l’heure…


Moi, je trouve plutôt que si. Je suis terriblement intéressé à ce que toi, précisément, tu pourrais en dire. Car, si je ne me trompe, il fut un temps où tout comme Tucholsky et d’autres, tu exerças cette noble profession. J'en ai encore des échos aujourd'hui.


Bon, pour te faire plaisir et comme tu m'y pousses en quelque sorte, je m'en vais dire quelques mots de ce métier. Il est clair que derrière cette « étiquette » de « journaliste », on trouve mille et une figures. Cela va de l'honnête correspondant local qui relate les faits divers et les événements au chroniqueur sportif qui commente les actualités, sans oublier les « grands reporters ». Mais, ici on parle d'autre chose. À un moment donné, le journaliste – à force de relater des faits finit par quand même énoncer des éléments de la réalité et contraint par la logique des choses, il se retrouve à prendre parti. Dans le domaine sportif, tant qu'on reste au niveau interne de la compétition (et encore…), on reste à un niveau superficiel, on ne touche pas au réel. Mais si – et ce fut le cas de Tucholsky et bien d'autres – on relate la société et ses mécanismes, on se retrouve à devoir révéler ce qui ne peut l'être, mais aussi à expliquer ce qui est et pour ce faire – c'est pure question de correction intellectuelle – appeler un chat un chat et par exemple, l'Empereur un dictateur, le patron un exploiteur… Arrivé à ce point, tout va dépendre du journal et de sa direction. Tucholsky à la Weltbühne avait toute liberté d'écrire ; c'était aussi un « petit » journal – tirage 15.000 exemplaires et ce n'était pas un quotidien. Il rassemblait aussi une belle et incroyable série de journalistes- écrivains… Mettons – présents dans les CCG : Kurt Tucholsky et ses hétéronymes : Paulus Bünzly, Kaspar Hauser, Theobald Körner, Peter Panter, Theobald Tiger, Ignaz Wrobel ; Ernst Toller ; Erich Mühsam ; Walter Mehring ; Else Laksker-Schüler ; Klabund ; Erich Kästner et d'autres encore sans doute. C'était un endroit exceptionnel mais et c'est important, ce n'était pas là un hasard, car le propriétaire-fondateur du journal – Siegfried Jacobsohn – était lui aussi un personnage et un journaliste de haut vol. Et puis, c'est pas que je veux faire une conférence, mais je voudrais ajouter encore quelques remarques.


Oh, mais n'hésite pas, je suis tout ouïe, dit l'âne Lucien en agitant ses oreilles comme des pavillons de marine par grand vent.


Prenons la question sous un autre angle. Toi, Lucien l'âne mon ami, tu me dirais bien pourquoi alors que je n'ai été « journaliste » que deux ou trois ans, il y a maintenant fort longtemps et que depuis j'ai fait mille autres choses, on continue à m'en attribuer le « titre ». Il y a là une sorte de mystère, une aura qui entoure la profession… Moi, je dis que – regarde la liste des ceusses de la Weltbühne – ce qui à mes yeux les caractérise, c'est que ce sont des journalistes si l'on veut, mais surtout des écrivains, des poètes, des intellectuels et des gens personnellement engagés dans la Guerre de Cent Mille Ans et du côté des pauvres, bien évidemment. Si je devais indiquer un équivalent en Italie, je citerais Giustizia e Libertà. En fait, cette question du journalisme est trouble ; ou bien, on regarde les entreprises de presse, les médias et on s'aperçoit que dans leur immense majorité, ils font le jeu du système – quel qu'il soit. En somme, leur devise est « bizzness as usual », comme on dit par chez nous et fondamentalement, ils fonctionnent avec une autre devise assez répandue chez nous : « Moi, je ne veux rien dire, je suis en commerce » et leurs « journalistes » suivent la politique de l'entreprise. Généralement, il faut dire les choses convenues de manière convenue. Ce n'était pas le cas de Tucholsky. Qui, en plus, s'exprimait sous forme de poèmes trempés dans l'acide ironique. Regarde son Weinachten, publié à peine un mois après l'armistice de 1918, disons aussi de la capitulation allemande de 1918, il ne devait pas plaire à tout le monde, ce sapin qui chante dans les ruines de l'Allemagne et demande :
« À qui doit-on tout le malheur ?
Qui nous a jetés ainsi dans le sang et les douleurs ?
Nous
les Allemands à la patience d'agneau ?. »


Oui, j'imagine assez. Allons, reprenons notre tâche et à notre tour et sans relâche, tissons le linceul de ce vieux monde écrasé par l'industrie de l'information, décervelé, abêti et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Ainsi me voilà maintenant devant les débris allemands
Et moi, je me chante mon chant de Noël doucement.
Je ne me sens plus concerné,
Par ce qui arrive dans le monde entier.
C'est l'affaire des autres. Nous plus rien.
Moi, je ronfle tranquille, je le remarque à peine,
Comme aux jours de ma jeunesse :
Ô mon beau sapin !

Si j'étais le père Fouettard à Noël
Et que j'arrivais dans ce bordel
– les Allemands n'apprennent jamais rien –
Dieu sait !, je ferais demi-tour tout de suite.
Le dernier grain de pain tire à sa fin.
La rue gronde. Ils s'excitent.
Je les accrocherais volontiers dans tes branches,
Ô mon beau sapin !

Couvert de bougies grésillantes, je déclare bien haut :
À qui doit-on tout le malheur ?
Qui nous a jetés ainsi dans le sang et les douleurs ?
Nous les Allemands à la patience d'agneau ?
Eux ne souffrent pas. Eux sagement attendent.
Je rêve mon vieux rêve :
Frappe, peuple, la morgue de caste, abats-la !
Ne crois jamais, jamais plus ces gars !
Alors chante les chants de Noël, sans trêve :
Ô mon beau sapin !
Ô mon beau sapin !


vendredi 14 août 2015

MORTS BLANCHES SUR HORIZONS NOIRS

MORTS BLANCHES SUR HORIZONS NOIRS (AUX MORTS AU TRAVAIL)



Version française – MORTS BLANCHES SUR HORIZONS NOIRS (AUX MORTS AU TRAVAIL) – Marco Valdo M.I. – 2015





Vous, morts blanches sur des horizons noirs,
Destins promis à votre enterrement...




IL MEURT DANS LES CHAMPS, ON LE TRANSPORTE À LA MAISON POUR MASQUER L'ACCIDENT

d'Erica Di Blasi et de Jacopo Ricca de la Repubblica du 13 août 2015

C'est arrivé à Carmagnola, dans le Turinois : la victime est un journalier roumain qui était payé au noir. Le procureur d'Asti ouvre une enquête.





Il arrive encore de mourir au travail, sans être en règle. Et pas seulement au sud, même au Piémont. C'est arrivé cet été à Carmagnola, célèbre pour sa Fête du poivron. Et c'est précisément ce que ramassait le 17 juillet un journalier roumain. Il s'appelait Ioan Puscasu, il avait 46 ans. Ensemble avec son frère, il travaillait depuis quatre ans dans une exploitation agricole via Pret. On l'a vu ressentir une forte douleur à la poitrine et ensuite, s'effondrer à terre. Cependant, avant d'appeler l'ambulance, il a été déplacé par ses camarades en toute hâte, peut- être sur indication du propriétaire, dans l'habitation près de la ferme utilisée pour se reposer durant la pause du déjeuner. Sur l’entrefaite, sont arrivés les enquêteurs du Spresal et les carabiniers de Moncalieri. Hier, a été envoyé au Procureur à Asti un rapport détaillé sur ce qui s'était produit ce jour. Ce que les investigateurs veulent vérifier c'est si l'étranger a été porté où il vivait pour l'étendre, et donc en une naïve forme de courtoisie, ou par contre, s'il a été enlevé du poste de travail pour éviter que la vérité ne fasse surface. Le fait est que lorsque l'ambulance du 118 est arrivée à la ferme, le Roumain était déjà mort, selon quelques témoins, depuis environ une heure et demie. Son frère qui a été vite informé par des « collègues » est en larmes. Il travaille aussi au noir dans la même exploitation agricole. Et des contrôles effectués suite à la mort du journalier, il est apparu que c'est la pratique de cette entreprise d'employer des étrangers sans contrat ni quelque forme de protection. Il n'est pas exclu que le Roumain se soit senti mal, victime d'un coup de chaleur. Lorsque il s'est effondré, il ramassait des légumes dans une serre où la température, en soi déjà élevée, était rendue encore plus insupportable par la chaleur étouffante de ces jours. Et où en somme, il était impossible de travailler plusieurs heures de suite.
Le propriétaire de l'exploitation agricole aurait ensuite payé l'enterrement de l'homme et le transfert du corps et de la famille en Roumanie. « Mais tout ceci ne suffit pas - rétorque Denis Vair, secrétaire provincial des Flai Cgil - on ne peut pas continuer ainsi. Des épisodes comme celui-ci lèvent le voile sur une question qu'on ne veut pas poser : même en Piémont, il y a le caporalat (intermédiation illicite et exploitation du travail). Le moment est venu de dire halte au travail au noir ». Dans quelques semaines, il y aura la Fête du poivron. « et les nombreux visiteurs qui se presseront dans les rues de Carmagnola - ajoute Vair - doivent savoir que derrière les produits, il y a des personnes qui non seulement travaillent et peinent, mais meurent même pour les ramasser et les cultiver. Depuis quelques années, le syndicat des travailleurs de l'agriculture de la Cgil mène des campagnes contre l'exploitation du travail dans les champs piémontais. Une loi régionale sur ce thème est toujours plus nécessaire ».






Morts
En grappes, à terre, précipités
D'échafaudages en sous-traitance, sous terre
Dans le ventre sans fond ensevelis
De mines affamées de profits.




Plus bas, avalés dans le rien sidéral
De listes et de statistiques, de données et de chiffres,
Tus par les langues fourchues qui s'agitent
Sur la face putréfiée de l'information.




Outragés de fausses larmes versées
Pour les mêmes assassinats qui continuent
À pisser sur vos droits niés,
Sur vos tombes oubliées.


Sur vos enfants dans la misère jetés,
Sur vos noms dans l'oubli gravés,
Vous, esclaves d'un quignon précaire,
Vies à louer du vide à perdre




Vous, morts blanches sur des horizons noirs,
Destins promis à votre enterrement,
Vous, dans cette merde de futur atypique,
Qui avez construit les grattes-ciel pour les riches.




Pour vous les voir retomber sur le dos
En même temps que des montagnes d'iniquités écroulées
En cimetières d'omerta et de mensonges
Comme un rosaire le long d'un blasphème.




À réciter la liste défigurée
D'injustices à la voix affable
Qui prient des insoutenables promesses
Sur l'abîme oublieux de la sécurité.




Vous, qui seuls avez supporté le deuil
En payant le prix d'un progrès ingrat.
Vous, armées sans honneurs ni fanfares,
Criez, bon sang ! Criez un hurlement qui réveille la raison !




Et enflamme un ciel rouge de honte,
Plus rouge que l'incendie couché
Sur les décombres éteints du soleil de l'avenir.





Vous, un drapeau arraché qui s'agite
Nu, en berne, dans le vent fatigué
De nos poings rendus.