mercredi 24 décembre 2014

CURRICULUM VITAE ABRÉGÉ


CURRICULUM VITAE ABRÉGÉ

Version française - CURRICULUM VITAE ABRÉGÉ – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson allemande – Kurzgefasster Lebenslauf – Erich Kästner – 1930




les jeunes dames 
Et les dimanches où toujours il pleuvait.


Regarde, Lucien l'âne mon ami, voici que Kästner, le grand Kästner… Bien sûr, c'est au second degré, avec un certain recul, mais quand même je n'en connais pas tellement des poètes, des écrivains, des hommes de cette envergure. Donc, cette fois, la canzone rapporte le curriculum vitae – le parcours de vie, d'Erich Kästner, c'est-à-dire qu'il paraît à le lire, le parcours de vie d'un jeune homme de son époque. Lui ou un autre, qu'importe. Enfin quelqu'un qui a 30 ans environ en 1930. Trente ans, tu imagines encore ce que ça peut être. C'est l'âge de Brel quand il chante Bruxelles… En fait, Brel en avait trente-trois, comme le célèbre tram qu'il ne prendra jamais avec Madeleine… si l'on en croit sa chanson.


Oh, pour Bruxelles, c'était il y a longtemps, très longtemps… mais j'imagine encore. Si, si, Marco Valdo M.I. mon ami, j’imagine très bien. C'était au temps où Bruxelles rêvait, c'était au temps du cinéma muet ; c'était au temps où Bruxelles chantait, c'était au temps où Bruxelles brusselait… Excuse-moi, mais quand j'enchaîne des mots de Brel… Il faut que je continue, c'est plus fort que moi… Je ne sais d'ailleurs pas si d'autres ont ce réflexe-là…


Rassure-toi. C'est normal. Ici, on l'a presque tous… Surtout quand c'est cette chanson-là… D'ailleurs, il faudra bien l'insérer dans les Chansons contre la Guerre, si elle n'y est pas déjà… Rien que pour ce « Il attendait la guerre, elle attendait mon père. Ils l'avaient donc fait tous les deux et on voudrait que je sois sérieux ». Donc ici avec Erich Kästner, on serait plutôt à Berlin et vers 1930, juste avant le déferlement de la conjuration des imbéciles, des pires assassins qui soient. Et cette chanson comme beaucoup de chansons de Kästner, c'est sans doute l'effet de l'acide poétique, analyse le cheminement du passé, constate le présent et laisse présager des temps futurs. C'est terrible de décrypter, maintenant, ce qu'il disait sans trop savoir et Kästner, on le voit, ne parlait pas que pour lui, mais pour toute une génération, ou plusieurs, c'est selon :
« Je m'assieds volontiers entre deux chaises.
Je scie la branche sur laquelle nous sommes assis.
Je vais par les jardins des sentiments,
Qui sont morts, et je les orne de mots plaisants. »

Et puis, ce début… D'autant qu'il s'agit d'une vraie autobiographie. Au-delà de pensées générales sur l'école, la guerre – qui pourraient être celles de beaucoup de gens de son temps et qui l'ont véritablement été – et quelle amertume, il y a des détails qui ne trompent pas et par exemple  :
Jusqu'à l'inflation et Leipzig, il y avait
La bourse et le bureau, Kant et le gothique,
L'art, la politique, les jeunes dames
Et les dimanches où toujours il pleuvait.

Analyse : à l'époque de l'inflation – dans les années 20, Leipzig – ville où Kästner fait ses études – Kant et le gothique et Kästner travaille dans une banque – la bourse, le bureau ; il s'intéresse à l'art, la politique et aux jeunes dames … Quant aux dimanches pluvieux, ce n'est pas spécifique, ni pointilleusement vrai ; c'est juste une tonalité. Et puis, Kästner sait qu'il est un survivant… Laconique :
« En résumé, on ne peut dire qu'une chose :
Je suis venu au monde et je continue à vivre. » 


Ce qui est étrange, vois-tu Marco Valdo M.I., j'ai un peu l'impression que c'est la même chose à présent, que quelque chose se prépare, mais je ne saurais trop dire quoi. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde au bord du précipice, aux dimanches pluvieux, aux enfants modèles et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Celui qui ne vient pas au monde ne perd pas grand chose.
Il s'assied sur un arbre et rit doucement.
Je suis né en ce temps-là enfant,
Et quand j'y repense...
L'école, où j'ai beaucoup oublié,
A consommé la plus grande partie du temps.
J'étais un garçon modèle courant.
Comment c'est advenu ? J'en suis encore tout désolé.

Ensuite, on eut une guerre mondiale au lieu de grandes vacances.
Je la fis dans l'artillerie de campagne.
Des artères du globe a coulé un flot de sang.
J'ai continué à vivre. Ne demandez pas comment.

Jusqu'à l'inflation et Leipzig, il y avait
La bourse et le bureau, Kant et le gothique,
L'art, la politique, les jeunes dames
Et les dimanches où toujours il pleuvait.

Maintenant, j'ai environ 31 ans
Et une petite fabrique de poésie.
Ah, à mes tempes, flottent des cheveux, déjà gris
Et mes amis deviennent lentement corpulents.

Je m'assieds volontiers entre deux chaises.
Je scie la branche sur laquelle nous sommes assis.
Je vais par les jardins des sentiments,
Qui sont morts, et je les orne de mots plaisants.


Moi aussi, je dois porter mon sac à dos moi-même !
Le sac à dos grandit. Mon dos n'en devient pas plus large.
En résumé, on ne peut dire qu'une chose :
Je suis venu au monde et je continue à vivre. 

mardi 23 décembre 2014

CONVERSATION PATRIOTIQUE AU LIT


CONVERSATION PATRIOTIQUE 

AU LIT

Version française – CONVERSATION PATRIOTIQUE AU LIT – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson allemande – Patriotisches Bettgespräch – Erich Kästner – 1930

Viens, soignons le recul de la natalité.
Éteins la lumière,



Et voici, Lucien l'âne mon ami, la chanson intime, au plus intime des moments de vie des humains et des humaines.


Chanson intime ? Moments intimes des humains et des humaines ? Tu ne veux quand même pas me dire que cette chanson se passe dans un lit et au moment intime…


Et bien, si ! C'est très exactement ça et si tu fais bien attention au texte, tu pourras suivre l'action. Ainsi, voici que soudain, il dit :
« Mon membre s'endort - Il se redresse. Ah ! … »
et elle lui répond un peu plus tard :
« Viens, mon trésor, tirons un coup, jouissons ! »


Il est vrai que c'est assez intime, mais en quoi est-ce patriotique ?


Tout simplement car les deux amoureux discutent du fait que le Landtag (le Parlement) et les ministres sont très soucieux de la natalité et condamnent par avance toute pratique qui pourrait ralentir la progression de la population et la fabrication en série d'enfants, si utiles pour les patrons et la nation. C'est une chanson nettement critique à l'égard de la politique nataliste. Politique que décrit si bien Boris Vian dans Le Petit Commerce [[317]], sauf que Erich Kästner écrivait ça en 1930.


J'imagine qu'elle ne devait pas être plus appréciée par les autorités que les chansons de Vian…


En effet… Trois ans plus tard, ils brûlaient les livres de Kästner avec ceux d'autres écrivains… Mais ce n'est pas tout, cette canzone au picrate est déjà une chanson de résistance… dans l'intimité. Et scandaleuse avec ça… Une chanson qui parle d'éjaculation et d'avortement, de personnes qui envisagent de se livrer sans complexe aux joies du coït… et pas seulement. Des gens qui envisagent la vie hors des sentiers battus du K.K.K. (Kinder, Küche, Kirche – Enfant, cuisine, église), que préconisait déjà le Kaiser Wilhelm II. Ce K.K.K. qui deviendra bientôt le leitmotive du délirant Troisième Reich.


Ohlala, dit Lucien l'âne remuant oreilles, tête et queue, on ne peut même plus se livrer aux joies de la conversation intime sans que les autorités politiques et religieuses s'en mêlent. D'ailleurs, ça recommence… Peut-être trouvera-t-on bientôt dans les écoles, dans les classes et jusque les chambres des panneaux « Éjaculation interdite ». Et n'oublie pas, Marco Valdo M.I. mon ami, prends des précautions et éteins la lumière comme il est dit dans la chanson...Non pas pour te voiler la face, si j'ose dire, mais bien pour que les inquisiteurs ne te voient pas dans ces instants de tranquille bonheur ou de furieuse exaltation mystique… du genre de celle qu'atteignait, dit-on, Thérèse ou Mélanie [[9026]]. Moi, je ferme un œil pudique et de l'autre, je veille à ta paisible intimité, afin de prévenir toute intrusion malsaine. Quand tu auras fini, nous tisserons à nouveau le linceul de ce vieux monde nataliste, religieux, militariste et cacochyme.


Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


As-tu lu ce qu'on dit dans le journal, ?
Une fois encore, le Landtag est très préoccupé
Par la diminution de la natalité
Un ministre l'a même déclarée immorale.

De mille Allemands naissent par an
Exactement dix-neuf virgule zéro quatre enfants.
Zéro quatre ! - Et voilà ce que cet homme croit.
Que ça ne peut pas être exact, même un aveugle le voit.
Les enfants après la virgule ne peuvent provenir
Que de lui et des autres ministres.
Et ces morceaux de décimales vont grandir,
Et être à leur tour aussi ministres.

Je te demande, en quoi ça concerne l'homme ?
En fait, comme on éjacule de haut en bas,
Il suffit d'un torchon humide.
Mon membre s'endort - Il se redresse. Ah !

Il a dit aussi : le recul de la natalité –
L'histoire l'enseigne – c'est la fin de l'Allemagne.
Puis, il a déploré ta fausse couche.
Et dit qu'il trouverait horrible qu'on ait avorté.

Ben oui, nous devons fabriquer des enfants
Pour l'industrie et les militaires,
Pour faire baisser les prix et perdre la guerre.
Ah, c'était ton genou. Sois prudent !

Viens, mon trésor, tirons un coup, jouissons !
Ta poitrine est vraiment encore fameuse.
Si nos parents avaient su ce que nous savons :
Qui ne vient pas au monde, ne va pas au chômage.

L'abondance d'enfants ne naît pas de la volonté.
Cachons-nous bien. Je fantasme, lui il tire.
Viens, soignons le recul de la natalité.
Éteins la lumière,
Du Landtag, tenons-nous cachés.


BALLADE DES PENDUS


BALLADE DES PENDUS



Version française –  Ballade des Pendus – Marco Valdo M.I. – 2008.
Chanson italienne – Ballata dei impiccati – Fabrizio De André et Giuseppe Bentivoglio – 1968








Civils pendus par les Allemands et les fascistes en représailles. Figline Valdarno (Florence), 6 septembre 1944. 













Un discours suspendu
par Riccardo Venturi
Figline Valdarno (Florence), 6 septembre 1944. Civils pendus par les Allemands et les fascistes en représailles.

Ce site s'occupe, par définition, de la violence du pouvoir et de la confusion, de la dévastation qu'elle entraîne. Le même mot « guerre », « guerra » en italien, « war » en anglais, [« werra » (en francique)] nous reporte à ceci : elle est l'ancienne racine germanique, tant en italien qu'en anglais, de la confusion, en allemand « Verwirrung ». La confusion, donc, comme élément nécessaire pour que le pouvoir puisse exercer sa violence. Laquelle s'exprime, et il ne pourrait en être autrement, aussi au travers de la peine de mort. La peine capitale, c'est-à-dire primaire, sans retour. Les guerres ne sont rien d'autre que de gigantesques exécutions de masse, de soldats, de civils, de choses, de peuples et de paysages.

On a donc voulu, dans le cadre du nouveau parcours sur la peine de mort, insérer cette chanson de Fabrizio De André. Cette terrible chanson de ce terrible album qu'est Nous mourûmes tous à grand peine. Une chanson qui a des racines très anciennes, car le pendu a, de toujours, quasiment la fonction de condamné à mort « exemplaire », soit en raison de la honte particulière attachée à ce type d'exécution (à l'intérieur-même des condamnations à mort, il y a aussi l'extrême perversion des condamnation « nobles » et des « ignominieuses »), soit en raison des connotations rituelles et magiques qu'elle a assumées depuis les époques révolues. Ce n'est pas par hasard que le Pendu est une carte du tarot. L'afflux de sang soudain et forcé provoque chez l'homme pendu une érection et les femmes sous le gibet touchent le corps du mort pour assurer fécondité et virilité à leur compagnon. L'urine du pendu (une autre réaction physique usuelle) est recueillie et fait l'objet de rituels magiques. Et les pendus deviennent des figures symboliques, des personnages littéraires, des simulacres édifiants. L'arbre des pendus est une des images qui se transmet depuis la nuit des temps, une image en même temps symbolique et bien réelle (voir, par exemple, Strange Fruit).

En particulier, cette chanson de De André provient directement, même s'il n'en reprend pas le texte, de la Ballade des Pendus de François Villon, le grand poète maudit du Moyen-Âge, qui avait vu mourir sur le gibet ses amis. Une poésie qui fut par la suite mise en musique par Louis Bessières et interprétée par Serge Reggiani ; mais les influences villoniennes sont décisives aussi sur Brassens, auteur à son tour de diverses chansons où sont présents les pendus, parmi toutes La messe au pendu.[on ajoutera le merveilleux Verger du Roi Louis]. Mais dans sa chanson, Fabrizio De André va bien au delà. La tradition des pendus veut que ceux-ci, comme du reste beaucoup d'autres condamnés à mort, racontent leur triste vie et les motifs qui les ont conduits au gibet, en cueillant cette dernière occasion de demander pardon à Dieu et aux hommes ("mais priez Dieu que tous nous vueylle absouldre"). De André nous présente des pendus qui ne demandent aucun pardon.

Il nous présente des pendus remplis de fureur et de rancœur. Il nous présente un blasphème, pas une prière. Il nous présente une phrase qui devrait être rappelée à tous les gens qui, dans le monde, encore aujourd'hui, prononcent une condamnation à mort :
Avant même qu'elle fût finie
nous rappelâmes à ceux qui vivent encor
que le prix payé fut notre vie
pour un mal fait en une heure.
On pourrait aller plus loin et rappeler à ceux qui vivent encor, que volontiers et souvent la vie est le prix à payer pour n'avoir rien fait de mal, ni même une heure, ni même une minute. C'est même le prix réservé à celui qui s'est refusé à faire le mal, vu que la pendaison est une des pratiques les plus répandues pour l'exécution des déserteurs. À celui qui donc se refuse à tuer, est réservée la peine ignominieuse. La même appliquée à celui qui combat pour la liberté contre un oppresseur; la photographie ci-dessus n'est qu'une des milliers de preuves à cet égard.

Les pendus de cette chanson sont des hommes jusqu'au bout. Ils ne se prêtent pas à la peur du « divin », même pas au dernier moment. Ils souhaitent unanimement que celui qui les a fait finir de cette façon ait à subir le même destin. [Comme disait Brassens : « Gare au Gorille !!!! »; De André aussi du reste, qui le traduisit... NDT]. Ils en viennent à souhaiter du mal aux croque-morts qui les a enterrés comme si de rien n'était, par profession. Rien n'est plus loin de Brassens et de son humaine compassion pour le « Fossoyeur ». Celle-ci est chanson de rancœur. La rancœur de celui qui se voit arracher la vie par un pouvoir qui a décidé sa mort, peut-être même le même pouvoir qui bredouille de quelque chaire d'église que seul Dieu a le pouvoir de donner et de retirer la vie, mais qui, ensuite, sur terre, agit tout autrement.

C'est un discours suspendu. La douleur ne génère pas ici de la résignation, mais de la rage. La Ballade des Pendus de De André est, dans ce sens, encore une chanson politique. De ces corps qui lancent des coups de pieds au vent, on promet que l'histoire ne se termine pas ici. Elle continue, et continuera pour toujours, en criant contre.




Nous mourûmes tous à grand peine
Engloutissant notre ultime cri.
Balançant des coups de pieds au vent,
Nous vîmes s'estomper la lumière.
Notre hurlement emporta le soleil
Notre air se raréfia.
Des cristaux de mots dirent
Notre ultime blasphème.

Avant même qu'elle fût finie
Nous rappelâmes à ceux qui vivent encor
Que le prix payé fut notre vie
Pour un mal fait en une heure.

Puis nous balançâmes dans le gel
D'une mort sans abandon
En récitant l'antique credo
De ceux qui meurent sans pardon.
Que celui qui se moqua de notre détresse
De notre honte extrême et de notre façon
de suffoquer, connaisse
Le nœud du même étranglement.

Que celui qui répandit la terre sur nos os
Et reprit tranquillement son chemin
Parvienne lui aussi bouleversé à la fosse
Dans le brouillard du petit matin.

Que la femme qui cacha par un sourire
Le désagrément de se souvenir de nous,
Découvre chaque nuit sur son visage
Une insulte du temps et une scorie.
Nous cultivons pour tous une rancœur
Qui a l'odeur du sang perdu.
Ce qu'alors, nous appelions douleur


Est seulement un discours suspendu.

dimanche 21 décembre 2014

Le Douanier

Le Douanier

Chanson sans musique – Le Douanier – Fernand Raynaud – 1972







Le Douanier Raynaud





















Il est vrai, Lucien l'âne mon ami, que Fernand Raynaud n'est pas vraiment connu comme chanteur, mais comme tu le sais pour le texte, la musique n'est qu'un adjuvant, parfois plaisant, parfois moins, parfois soporifique, parfois anesthésique… Dans la chanson, l'essentiel, c'est ce qu'on dit. L'homme est un être parlant ; c'est ce qui le distingue de tous les autres êtres vivants… Quand je dis « parlant », je parle de la parole signifiante, bien évidemment.


Même quand elle ne signifie rien…


Oui, même quand elle ne signifie rien, car signifier le rien, c'est déjà signifier quelque chose et précisément, le rien. C'est ce que disait un autre amuseur public de langue française, l’inénarrable Raymond Devos … Une fois rien, c'est rien, deux fois rien, c'est déjà quelque chose, mais trois fois rien, on peut déjà acheter quelque chose. Dans un sketch où la conclusion politique est de toute première grandeur : « Est-ce en remettant toujours au lendemain la catastrophe que nous pourrions faire aujourd'hui, que nous l'éviterons ? »


Là, tu m'embrouilles ; je suis, comme qui dirait perdu. Alors, si tu le veux bien, revenons à la chanson sans musique, qui suit cette chanson sans paroles [[48670]] de l'autre jour. De quoi parle-t-elle ? Et en quoi peut-elle intéresser les Chansons contre la Guerre ?


En fait, tout d'abord, deux mots sur les amuseurs publics, les comiques, les humoristes… dont on ne peut ignorer l'importance dans la critique sociale et politique ; évidemment, sous un jour différent de celui de la chanson. On en trouve une série dans les Chansons contre la Guerre, mais jusqu’à présent, principalement de langue italienne et ce n'est que normal, s'agissant d'un site commencé et continué par des gens dont la langue est habituellement l'italien. Sans doute, faudrait-il leur réserver une place ou une présentation particulière et les regrouper – toutes langues confondues. Cependant, au fil du temps, le champ linguistique et culturel s'étend à d'autres univers linguistiques. Ici, en l'occurrence de langue française. On trouve déjà parmi les dizaines de milliers de textes et de chansons, certains de Pierre Dac, Jean Yanne et il en est d'autres qu'il faudra bien découvrir. Cette fois, pour répondre à ta question, il s'agit de mettre en évidence au travers du personnage d'un douanier la question du racisme et de l'immigration. Peut-être (on est en 1972), la question – qui est aujourd'hui très cruciale, en Italie – se posait-elle lourdement en France à cette époque en raison des flux de populations venues de colonies et ex-colonies françaises. Bref, le « douanier » de Raynaud – sorte d'incarnation de Français moyen – s'en prend aux « étrangers qui viennent manger le pain des Français » ; d'abord, de façon générale, en quelque sorte théorique, c'est la rumeur, c'est une opinion… Puis de façon directe et personnelle à l' « étranger » du village. Suite dans le texte…


Voyons donc le texte et tissons le linceul de ce vieux monde idiot, raciste, imbécile et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Je ne suis pas un imbécile moi,
Je suis douanier.

Je n'aime pas les étrangers !
Ils viennent manger le pain des Français...
Ouais !
C'est curieux : comme profession, je suis douanier,
Et puis je n'aime pas les étrangers...
Quand je vois un étranger qui arrive,
Puis, qu'il mange du pain,
Je dis : "Ça, c'est mon pain !"
Puisque je suis Français,
Et puis, il mange du pain français,
Donc, c'est mon pain à moi.
Je n'aime pas les étrangers
Parce que moi, je suis Français,
Et je suis fier d'être Français.
Mon nom à moi, c'est Koulakiastensky du côté de ma mère...
Et Capuano-Banditi du côté d'un copain à mon père.
C'est pour vous dire si je suis Français !
Je n'aime pas les étrangers,
Ils viennent manger le pain des Français…

Dans le village où on habite, on a un étranger ;
Alors, quand on le voit passer,
On dit : "Tiens, ça, là, ... ».
On le montre du doigt,
Comme un objet… Un étranger…
Il vient manger le pain des Français...
Quand sa femme passe,
la tête basse,
avec ses petits enfants qui baissent la tête; on dit :
"Ça, ça là, c'est des étrangers :
ils viennent bouffer le pain des Français."

L'autre dimanche, dans mon village,
J'avais été - c'était à la sortie de la messe de dix heures -
J'avais été communier au café d'en face.
Il y a l'étranger qui a voulu me parler.
Moi, j'avais autre chose à faire, pensez,
Parler avec un étranger.
J'avais mon tiercé à préparer...
Enfin, du haut de ma grandeur, j'ai daigné l'écouter...
Il m'a dit :
« Ne pensez vous pas qu'à notre époque
1972,
C'est un peu ridicule
De traiter certaines personnes d'étrangères,
Nous sommes tous égaux.
Voilà ce que j'avais sur le cœur,
Je voulais vous dire ça, Monsieur le Douanier,
Vous qui êtes fonctionnaire et très important,
Vous qui avez le bouclier de la Loi...
Nous sommes tous égaux.
On peut vous le prouver :
Quand un chirurgien
Opère un cœur humain,
Que ce soit au Cap, à Genève, à Washington, à Moscou, à Pékin,
Il s'y prend de la même manière :
Nous sommes tous égaux. »

Andouille !
Venir me déranger pour dire des inepties pareilles !
Il a poursuivi...
Ils sont tellement bêtes ces étrangers,
Ils viennent manger le pain des Français.
Il m'a dit... :
« Est-ce que vous connaissez une race
Où une mère aime davantage
Ou moins bien son enfant qu'une autre race ? »
Là, je n'ai rien compris à ce qu'il a voulu dire...
J'en ai conclu qu'il était bête...
En effet, lorsque quelqu'un s'exprime
Et que l'on ne comprend pas ce qu'il dit, c'est qu'il est bête !
Et moi, je ne peux pas être bête ....
Je suis douanier.
"Va-t-en, étranger !"
Il m'a répondu: « J'en ai ras-le-bol. Chaque race a sa noblesse.»
Il a pris sa femme, sa valise, ses enfants,
Ils sont montés sur un bateau,
Ils ont été loin au delà des mers, loin...
Et, depuis ce jour là, dans notre village,
Eh bien,

On ne mange plus de pain !

Il était boulanger ! 

samedi 20 décembre 2014

Le Défilé Militaire


Chanson française sans paroles – Le Défilé Militaire – Fernand Raynaud – 1960 (circa)



















Mon ami Lucien l'âne, as-tu déjà assisté à un défilé militaire ? C'est comme un défilé de majorettes, mais en plus habillé et en moins coloré. Finalement, c'est moins dansant.


Oh que oui, dit Lucien l'âne en riant aux éclats (d'obus). Imagine combien j'ai pu en voir depuis la plus haute Antiquité. J'y ai même été traîné de force avec un bât sur le dos qui contenait une mitrailleuse et tout le fourbi…


Et alors, qu'est-ce que tu en penses ?


Ben, qu'il n'y a rien de plus con qu'un défilé militaire… Mais, dis-moi Marco Valdo M.I., pourquoi me demandes-tu ça ? Tu ne vas pas quand même pas me faire entendre une fanfare ou un chant de marche hurlé par un régiment…


Non, non… pas vraiment, quoique fanfare, il y a. C'est une marche militaire, c'est indispensable à l'exercice. Mais quand même, c'est une chanson – si on veut – une chanson sans paroles, une chanson-mime. Un grand numéro et tout un discours silencieux qui ne peut être qu'anti-militaire, tenu par un fantastique Pierrot , un splendide comédien… le dénommé Fernand Raynaud. Une chanson à voir sur fond de marche militaire… À voir et à entendre, donc. Ce qu'il y a de fantastique ici, c'est que le Fernand arrive à faire un défilé militaire complet tout seul.


Et bien, voyons ça et tissons en marchant le linceul de ce vieux monde guerrier, militaire, enrégimenté, cadencé et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Description du défilé :

Le Tambour-Major, qui marche en tête et manie un grand bâton. C'est lui qui entraîne tout le régiment. Son exploit est de lancer son bâton au plus haut… Évidemment, il finit par le prendre sur la tête.
Ensuite, il y a le trompette.
Puis, le tambour.
Un jeune appelé, qui se trompe de pas.
Un vieux dur à cuire qui le remet au pas et fume en cachette.
Un soldat un peu maniéré
Un rigolo qui s'amuse
Un gradé un peu snob
Et pour finir, celui qui s'y croit et tellement concentré perd le régiment.




Le Grand Manitou



Le Grand Manitou

Chanson française – Le Grand Manitou – René Louis Lafforgue – 1962



Le Grand Manitou














Une version dérivée, une parodie, une variante de « L'Auvergnat »… Un Auvergnat revisité par René Louis Lafforgue, qui fleure bon la tolérance, les droits de l'homme, le communautarisme et une sorte de panthéisme conciliateur.


Moi, d'expérience millénaire, dit Lucien l'âne en souriant de tout son piano, j'aurais fortement tendance à me méfier de ce chèvre-choutisme, sauf évidemment si cette prière au grand manitou se lit et se dit au second degré. Ce dont je ne suis pas certain.


Allons, allons, Lucien l'âne mon ami, ne va pas ignorer l'humour de notre ami René Louis Lafforgue, ainsi que le titre l'indique. Certes, cette canzone est pleine de déités, remplie de noms de Dieu : Grand Manitou (c'est son titre), Dieu lui-même, le Grand Architecte, le Seigneur, le Chef, Jupin – alias Jupiter, Zeus, Sorcier tout puissant, Jehovah, Divin Bouddha, Patron… Sans omettre le Jugement Dernier, les Cieux et le Ramadan… Un fameux ramassis de bondieuseries, comme tu le vois. Mettez le tout dans un grand sac et secouez… Tu comprends bien qu'en agissant ainsi, il ne pouvait que mécontenter tous les croyants aux dieux uniques… Ce mélange, ce syncrétisme sent l'hérésie à plein nez. Évidemment, il en manque encore beaucoup des dieux de tous les temps et de tous les lieux, des petits, des grands, des moyens, des masculins, des féminins, des asexués aussi. Il faut le pardonner car la chanson est une forme courte et de ce fait, il ne pouvait décemment en mettre tant. Quand même, il y en a un Amérindien, un universel, un maçonnique, un Catholique, un hiérarchique, un Romain, un Grec, un Africain (on suppose!), un Juif, un Asiatique, un capitaliste…



Faisons donc confiance à l'humour… Plaisir d'humour… et reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde rempli de dieux et de déesses, de sorciers et de sorcières, de chamans et d'imams, d'abbés et d'abbesses, de papes et de papesses… et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




(Parlé)
Quand je passerai l'arme à gauche
S'il faut me faire pendre ailleurs
Pour le pire et pour le meilleur
Je ne raterai pas le coche



Par la route la plus directe
Si Dieu n'est pas un chicanier
J'irai jusqu'au Grand Architecte
Le jour du Jugement Dernier
Le jour du Jugement Dernier

Si le Seigneur, en tête-à-tête,
Inquiet de mon hérédité
Veut un curriculum vitae
Moi, j'écrirai sur ses tablettes
"Je suis faiseur de ritournelles,
Roturier comme mes aïeux,
Je suis sans parti, sans chapelle
Je ne suis qu'un fesse-mathieu
Je ne suis qu'un fesse-mathieu"

Si le Chef venait à m'absoudre
Je lui dirai "Mon vieux Jupin
Chapeau bas, t'es un vrai copain
Nom de Zeus, tu es un bon bougre
Tu n'as rien de croque-mitaine
Voilà pourquoi, avec ferveur
De tes qualités magiciennes,
Je te demande la faveur
Je te demande la faveur"

Pour la négresse, ma nourrice
Qui m'a donné son lait tout blanc
Permettez, Sorcier tout puissant
Que je ne sois pas un jocrisse
Je dois le jour à ses mamelles
Et c'est pourquoi je fais le vœu
Par ma négresse maternelle
Faites-moi négro dans les Cieux
Faites-moi négro dans les Cieux


Pour le Juif errant sur ma route
L'amour n'était pas de l'hébreu
Quand ma bourse sonna le creux
Il m'épargna la banqueroute
Ma bonne étoile fraternelle
Jéhovah, exaucez ce vœu
Par mon Juif et son escarcelle
Faites moi youpin dans les Cieux
Faites moi youpin dans les Cieux

Pour l'Indien qui s'ouvrit les veines
Quand mon corps se vidait de sang
Pour le Chinois qui, souriant
Sauva ma vie, perdant la sienne
Grand Manitou, si ton doigt bouge
Divin Bouddha, si tu le veux
Par mon Chinetoque, par mon Peau-rouge
Faites-moi comme eux dans les Cieux
Faites-moi comme eux dans les Cieux
Patron, pour suivre cet oracle
Qui paie ses dettes s'enrichit
Faites de moi un mal blanchi
Si vous n'y voyez pas d'obstacle
Que je sois les uns et les autres
Et Rouges et Jaunes et Noirs et Blancs
Je vous dirai des patenôtres
Dans un éternel Ramadan
Dans un éternel Ramadan.